Ce volume est le complément de l'_Histoire de la littérature
anglaise_; il est écrit sur un autre plan, parce que le sujet est
autre. La période présente n'est point encore accomplie, et les idées
qui la gouverneront sont en voie de formation, c'est-à-dire à l'état
d'ébauches; c'est pourquoi on ne peut à présent les grouper en
système. Quand les documents ne sont encore que des indices,
l'histoire doit se réduire à des études: la science se modèle sur la
vie, et nos conclusions restent forcément incomplètes, quand les faits
qui nous les suggèrent sont inachevés. Dans cinquante ans, on pourra
écrire l'histoire de ce siècle; en attendant on ne peut que
l'esquisser. J'ai choisi parmi les écrivains anglais contemporains les
esprits les plus inventifs, les plus conséquents et les plus opposés;
on peut les considérer comme des _spécimens_ qui représentent les
traits communs, les tendances contraires, et par suite la direction
générale de l'esprit public.
Ce ne sont que des spécimens. À côté de Macaulay et de Carlyle, il y
a des historiens comme Hallam, Buckle et Grote; à côté de Dickens et
de Thackeray, il y a des romanciers comme Bulwer, Charlotte Brontë,
mistress Gaskell, Elliot, et je ne sais combien d'autres; à côté de
Tennyson, il y a des poëtes comme Elisabeth Browning; à côté de Stuart
Mill, il y a des philosophes comme Hamilton, Bain et Herbert Spencer.
Je laisse de côté le très-grand nombre d'hommes de talent qui écrivent
sans les signer les articles des revues, et qui, comme des soldats
dans une armée, manifestent parfois plus clairement que les généraux
les facultés et les inclinations de leur temps et de leur nation. Si
l'on cherche ce qu'il y a de commun dans cette multitude d'esprits
divers, on y retrouvera, je pense, les deux traits saillants que j'ai
déjà marqués. L'un de ces traits est propre à la civilisation
anglaise, l'autre à la civilisation du dix-neuvième siècle. L'un est
national, l'autre est européen. D'un côté, et cela est particulier à
ce peuple, cette littérature est une enquête instituée sur l'homme,
toute positive et partant médiocrement belle, ou philosophique, mais
très-exacte, très-minutieuse, très-utile, en outre très-morale, et
cela à un tel degré que parfois la générosité ou la pureté de ses
aspirations l'élèvent jusqu'à une région que nul artiste ou philosophe
n'a dépassée. D'un autre côté, et cela est commun aux divers peuples
de notre âge, cette littérature subordonne les croyances et les
institutions régnantes à l'examen personnel et à la science établie,
je veux dire à ce tribunal irrécusable qui se dresse dans la
conscience solitaire de chaque homme, et à cette autorité universelle
que les diverses raisons humaines rectifiées l'une par l'autre et
contrôlées par la pratique, empruntent aux vérifications de
l'expérience et à leur propre accord.
Quel que soit le jugement qu'on porte sur ces tendances et sur ces
doctrines, on ne pourra, je pense, leur refuser le mérite d'être
spontanées et originales. Ce sont des plantes vivantes et des plantes
vivaces. Les six écrivains décrits dans ce volume ont exprimé sur
Dieu, la nature, l'homme, la science, la religion, l'art et la morale,
des idées efficaces et complètes. Pour produire de telles idées, il
n'y a aujourd'hui en Europe que trois nations, l'Angleterre,
l'Allemagne et la France. On trouvera ici celles de l'Angleterre
ordonnées, discutées et comparées à celles des deux autres pays
pensants.