[Partition musicale.]
[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE]
La semaine parlementaire.--_Les tarifs douaniers._--La discussion
générale est close et, il faut le reconnaître, elle a été très
brillante. Les orateurs qui se sont succédé à la tribune ont fait preuve
de compétence, et se sont montrés pour la plupart fort éloquents dans la
défense de leurs idées, au point que protectionnistes et
libre-échangistes triomphaient tour à tour. Mais quand on est arrivé à
l'examen de l'article 1er, celui qui, en réalité, contient toute la loi,
les choses se sont gâtées et on a constaté encore une fois combien il
était plus facile de parler sur des généralités que d'aborder le terrain
pratique. Ce fameux article premier spécifie que, dans ses relations
commerciales, la France aura deux tarifs: un tarif minimum au-dessous
duquel le gouvernement ne pourra pas traiter et un tarif maximum qui ne
pourra être dépassé en aucun cas.
Mais à ce propos a été soulevée une question des plus graves, car il ne
s'agit de rien moins que de savoir si toute la loi présentée en ce
moment au parlement ne constitue pas une violation flagrante de la
Constitution.
En effet, la constitution établit que le pouvoir exécutif a tout pouvoir
pour traiter avec les puissances au mieux des intérêts du pays, sous sa
pleine responsabilité et sous cette réserve seulement qu'il devra faire
ratifier par les deux Chambres les conventions passées avec l'étranger.
Or si la loi sur les tarifs douaniers était adoptée sans modifications
dans les termes où elle est présentée, il en résulterait que le
gouvernement, lié par le tarif minimum, n'aurait plus la liberté
d'action que la constitution a voulu lui assurer.
M. Félix Faure, député du Havre, a signalé cette difficulté dès que
l'article premier est venu en discussion. M. Ribot, qui était plus
particulièrement en cause en sa qualité de ministre des affaires
étrangères, puisqu'il sera chargé de conclure les traités, a répondu au
nom du gouvernement. Dans un discours très diplomatique, le ministre a
dit en substance que le gouvernement tiendra compte des chiffres du
tarif minimum et qu'il en fera la base de ses négociations, mais
cependant sans abdiquer les prérogatives qu'il tient de la constitution.
Et comme les Chambres devront toujours homologuer les traités conclus
par nos négociateurs, le droit du parlement restera entier et sa
politique commerciale pourra toujours prévaloir.
M. Peytral a pris alors la parole et, dans une courte harangue très
substantielle et très logique, il a démontré ce qu'avait de spécieux le
système du double tarif. Il n'est pas douteux, a-t-il dit, que dès les
premières négociations du premier traité de commerce qu'il nous faudra
conclure, le gouvernement, en face des intérêts considérables qui se
trouveront en jeu, n'hésitera pas à descendre, pour quelques articles,
au-dessous du tarif minimum, et il n'est pas douteux non plus que les
chambres ratifieront les concessions faites par le gouvernement. Il en
sera de même pour les traités suivants, si bien qu'au bout de quelques
mois, par suite de toutes ces modifications successives, le tarif
minimum sera mis en pièces et on se trouvera ramené à la situation
actuelle: c'est-à-dire au maintien du tarif général avec les nations qui
ne nous font aucune concession, et au tarif conventionnel, sans minimum
spécifié à l'avance, avec les nations qui nous accordent un régime de
faveur à titre de réciprocité.
Cette argumentation solide a fait grande impression sur la Chambre et M.
Méline a si bien senti l'effet produit sur la majorité qu'il a cru
nécessaire d'intervenir: son discours» avait pour but d'établir que le
gouvernement devait être lié par le tarif minimum, en sorte que, s'il
croyait nécessaire d'y déroger, il serait tenu de demander au parlement
une sorte d'autorisation préalable. Sur ce, de nombreuses protestation
se sont fait entendre et M. Floquet lui-même s'est fait leur interprète
en déclarant qu'il ne laisserait pas mettre en discussion une motion qui
aurait pour effet de limiter les prérogatives conférées au gouvernement
par la constitution.
Le président du conseil, M. de Freycinet, ne pouvait garder le silence
dans un pareil débat. Sa déclaration, formulée en termes assez habiles
pour ménager le tout-puissant M. Méline sans rien abandonner des droits
constitutionnels du pouvoir exécutif, tend à établir que le ministère
considérera le tarif minimum comme une base d'indication pour négocier,
mais qu'en réalité il se croira autorisé à le laisser de côté, quand
l'intérêt national semblera le commander.
On aurait pu croire qu'après ce long débat la question devait être
élucidée pour tout le monde. Nullement, et, en fin de compte, la
majorité manifestement embarrassée s'est décidée à remettre à une date
ultérieure le vote définitif sur ce fameux article premier qui contient
toute l'économie de la loi. S'il est voté tel qu'il a été rédigé par la
commission, il constituera une violation de la constitution et le
gouvernement aura la faculté de n'en tenir aucun compte. On a dit que
toute cette procédure aboutissait à une véritable incohérence. Le mot
n'est pas trop fort. Le parlement consacrera peut-être la théorie du
double tarif. En réalité, il n'y en aura qu'un: le tarif général, car le
tarif minimum sera celui que décidera le gouvernement suivant les
intérêts commerciaux ou politiques du moment.
En pareille matière, d'ailleurs, la Chambre elle-même est appelée à se
déjuger. Elle a voté naguère un droit de cinq francs par cent quintaux
sur l'importation du blé. Or, elle a dû suspendre les débats sur les
tarifs pour examiner une proposition de M. Viger tendant à réduire ce
droit de deux francs, en raison du mauvais état de la récolte. Cette
réduction a été votée par 319 voix contre 136, preuve que les
circonstances sont plus fortes que les convictions protectionnistes,
même les plus ardentes.
_Notre armement_.--La discussion économique a été interrompue par une
question posée par M. Le Hérissé au ministre de la marine au sujet de
notre artillerie de marine. Il s'agissait d'une accusation formulée par
M. Gerville Reache et d'après laquelle l'administration de la marine
aurait acheté des canons à une maison anglaise et lui aurait en même
temps livré une certaine quantité de notre poudre sans fumée. M. Rarbey
a formellement déclaré qu'aucune quantité de poudre sans fumée sortant
de nos arsenaux n'a été donnée à une usine ou à un arsenal étranger.
Quant aux canons, il reconnaît que l'administration en a acheté deux à
la maison Armstrong pour faire des expériences. Comme on ne se saurait
reprocher à la marine de se mettre au courant des progrès faits à
l'étranger, la Chambre n'a pu que se borner à prendre acte des
déclarations faites par le gouvernement et elle a voté l'ordre du jour
pur et simple qu'avait réclamé le ministre.
Mais sur cette affaire est venue s'en greffer une autre beaucoup plus
grave. M. Turpin, inventeur d'un explosif auquel il donne le nom de
mélinite, a fait paraître récemment une brochure dans laquelle il a
accusé catégoriquement un officier, M. Triponé, d'avoir livré à
l'Angleterre le secret de cet explosif. A la suite de ces révélations,
la justice a mis en état d'arrestation non seulement M. Triponé, mais M.
Turpin lui-même, pour avoir dévoilé dans sa brochure certains procédés
de fabrication. Cette double arrestation a produit l'émotion la plus
vive et l'opinion en a été profondément affectée, bien que le
gouvernement ait fait savoir, pour rassurer le public, que l'explosif
dont il s'agit avait été refusé non seulement par l'Angleterre, mais
aussi par l'Italie, à qui l'offre en a été également faite.
D'ailleurs M. de Freycinet, interrogé à ce sujet à la Chambre par M.
Letellier, a fourni les explications les plus détaillées avec
l'intention visible d'apporter dans le pays cette persuasion que les
révélations de M. Turpin, même reconnues exactes, ne compromettaient en
rien notre défense nationale.
Belgique: l'agitation ouvrière et la révision.--Malgré l'énergie dont
ils étaient doués, les nombreux ouvriers belges qui s'étaient mis en
grève souffraient cruellement de leur résolution. Les fonds commençaient
à manquer et les misères étaient grandes. Aussi la plupart ont-ils été
fort heureux d'apprendre la décision prise par la commission de la
Chambre chargée d'examiner la question de la révision.
Cette commission, dite section centrale, ne s'est pas prononcée, il est
vrai, pour le suffrage universel, comme le réclamaient les grévistes.
Elle s'est bornée, d'accord avec le gouvernement, à déclarer qu'il y
avait lieu de procéder à la révision de la constitution, dans le sens
d'une extension du droit électoral. Mais, avec une sagesse dont il faut
les louer, les ouvriers ont profité de cette satisfaction donnée, même
sous une forme réduite, à leurs revendications, et ils ont presque
partout repris le travail.
Ce vote de la section centrale, prélude d'une grande réforme pacifique,
aura probablement pour effet de consolider le ministère catholique à la
tête duquel se trouve M. Beernaert, bien qu'il se soit donné l'apparence
de céder à la menace de grève générale qu'avaient formulée les chefs du
parti ouvrier. Mais, en somme, on ne pourra pas lui savoir mauvais gré
d'avoir abrégé une crise qui n'avait déjà que trop duré.
Portugal: le nouveau ministère.--Les diverses tentatives faites par le
roi pour trouver un homme politique qui voulut bien se charger de
constituer un nouveau ministère ayant successivement échoué, le général
d'Abreu de Sousa, président du dernier cabinet, a été prié de rester aux
affaires.
Celui-ci a accepté, mais aucun de ses ancien collègues ne reste au
pouvoir. Les affaires étrangères sont attribuées au comte de Valbom, à
qui incombe le devoir de signer la convention avec l'Angleterre et de la
faire agréer par les Chambres. M. Mariano Carvalho prend le portefeuille
des finances et, entrant immédiatement en fonctions, il est venu
immédiatement à Paris afin de s'entendre avec un groupe de financiers
français en vue de certains arrangements à conclure.
Les autres ministres sont: M. Lopa Vaz, portefeuille de l'intérieur; M.
Moraës Carvalho, justice; Julio Nilhena, marine et colonies; Franco
Castellobranco, travaux publics.
Les événements de Serbie.--La reine Nathalie, qui était retournée à
Belgrade, malgré une convention en vertu de laquelle il lui était
interdit, comme à son mari d'ailleurs, de séjourner en Serbie, a déclaré
par une lettre rendue publique qu'elle ne quitterait la capitale que
contrainte par la force. Elle a tenu parole, et c'est avec
l'intervention de la gendarmerie et d'une partie de l'armée, car la
garnison était sur pied, que les régents ont fait exécuter l'ordre
d'expulsion rendu contre la reine. Mais ce n'a pas été sans peine. Bien
qu'il soit toujours délicat de se prononcer sur des querelles de ménage,
surtout quand il s'agit d'époux royaux, la sympathie générale va
naturellement à la femme, et plus encore à la mère qui est surtout en
jeu ici et qui ne peut se résigner à se séparer de son fils. Il n'est
donc pas surprenant que la jeunesse de Belgrade se soit enflammée pour
sa cause et ait tenté de répondre à la force par la force, en sorte que
le sang a coulé et qu'on s'est demandé un moment si cette petite émeute
n'allait pas être une révolution.
L'ordre matériel a été cependant rétabli, mais l'inquiétude n'en
subsiste pas moins dans le gouvernement de la régence, et la cause de
cette inquiétude est tout simplement que la reine a dit en partant: «Au
revoir, et à bientôt!» Or, étant donné le caractère de la reine
Nathalie, cette formule de politesse familière prend les proportions
d'une véritable déclaration de guerre. Il est permis de prévoir de
nouveaux événements en Serbie.
Le conflit Italo-Américain.--La solution à laquelle s'est arrêté le
gouvernement des États-Unis, dans l'affaire du lynchage de la
Nouvelle-Orléans, est loin de constituer une satisfaction pour l'Italie.
Après une enquête qui a duré six semaines sur l'assassinat du chef de la
police, M. Hennessy, et sur celui des Italiens, le grand jury a résumé
ses travaux dans un rapport, qui est en somme la justification non
dissimulée des lyncheurs. D'après ce rapport, le rassemblement du 14
mars était composé de plusieurs milliers de personnes, et les citoyens
les plus influents y ont pris part, «usant de leur droit de discuter les
graves questions qui intéressent la ville» et plus loin: «Vivement
impressionné par un désir de justice dû au parjure et à la
subordination, le peuple, dans un élan spontané, a agi de telle façon
qu'il serait difficile de déterminer le degré de responsabilité de
chacun. L'enquête détaillée ne révèle aucun fait qui puisse autoriser la
mise en accusation des personnes dénoncées.»
Le gouvernement de Washington s'est donc trouvé dans un grand embarras,
pris entre les obligations que lui créent les principes du droit
international et la constitution des États qui ne lui permet pas
d'intervenir à la Nouvelle-Orléans. Il y a là une situation anormale et
il n'est pas étonnant que le gouvernement italien ait réellement
l'intention qu'on lui prête d'adresser prochainement à toute les
puissances une circulaire sur cette question. Cette circulaire aurait
pour but de démontrer la nécessité d'une action solidaire, et d'une
entente en vue d'obtenir du gouvernement des États-Unis qu'il trouve le
moyen de garantir aux États européens la protection de leurs sujets, sur
quelque point que ce soit du territoire de l'Union.
En attendant, le consul d'Italie à la Nouvelle-Orléans a été rappelé à
Rome pour donner des explications détaillées sur les incidents qui se
sont produits dans cette ville depuis le mois d'octobre dernier. On n'a
pas manqué de voir dans cette résolution du gouvernement italien le
parti-pris de rompre d'une façon presque absolue toutes relations
diplomatiques avec le gouvernement des États-Unis. Aussi le bruit a-t-il
couru que M. Porter, ministre des États-Unis à Rome, allait être à son
tour rappelé. Mais celui-ci a fait aussitôt démentir ce bruit et a
déclaré publiquement qu'il ne songeait nullement à quitter l'Italie, par
la raison que son gouvernement considère comme certaine la conclusion
d'un règlement amiable du différend. D'après M. Porter, il se pourrait
que, si les deux gouvernements ne réussissent pas à se mettre d'accord,
l'affaire fût soumise à un arbitrage.
_Nécrologie._--M. J. J. Weiss, homme de lettres.