MUSIQUE DE M. CHARLES DE SIVRY.

[Partition musicale.]

[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE]

La semaine parlementaire.--_Les tarifs douaniers._--La discussion

générale est close et, il faut le reconnaître, elle a été très

brillante. Les orateurs qui se sont succédé à la tribune ont fait preuve

de compétence, et se sont montrés pour la plupart fort éloquents dans la

défense de leurs idées, au point que protectionnistes et

libre-échangistes triomphaient tour à tour. Mais quand on est arrivé à

l'examen de l'article 1er, celui qui, en réalité, contient toute la loi,

les choses se sont gâtées et on a constaté encore une fois combien il

était plus facile de parler sur des généralités que d'aborder le terrain

pratique. Ce fameux article premier spécifie que, dans ses relations

commerciales, la France aura deux tarifs: un tarif minimum au-dessous

duquel le gouvernement ne pourra pas traiter et un tarif maximum qui ne

pourra être dépassé en aucun cas.

Mais à ce propos a été soulevée une question des plus graves, car il ne

s'agit de rien moins que de savoir si toute la loi présentée en ce

moment au parlement ne constitue pas une violation flagrante de la

Constitution.

En effet, la constitution établit que le pouvoir exécutif a tout pouvoir

pour traiter avec les puissances au mieux des intérêts du pays, sous sa

pleine responsabilité et sous cette réserve seulement qu'il devra faire

ratifier par les deux Chambres les conventions passées avec l'étranger.

Or si la loi sur les tarifs douaniers était adoptée sans modifications

dans les termes où elle est présentée, il en résulterait que le

gouvernement, lié par le tarif minimum, n'aurait plus la liberté

d'action que la constitution a voulu lui assurer.

M. Félix Faure, député du Havre, a signalé cette difficulté dès que

l'article premier est venu en discussion. M. Ribot, qui était plus

particulièrement en cause en sa qualité de ministre des affaires

étrangères, puisqu'il sera chargé de conclure les traités, a répondu au

nom du gouvernement. Dans un discours très diplomatique, le ministre a

dit en substance que le gouvernement tiendra compte des chiffres du

tarif minimum et qu'il en fera la base de ses négociations, mais

cependant sans abdiquer les prérogatives qu'il tient de la constitution.

Et comme les Chambres devront toujours homologuer les traités conclus

par nos négociateurs, le droit du parlement restera entier et sa

politique commerciale pourra toujours prévaloir.

M. Peytral a pris alors la parole et, dans une courte harangue très

substantielle et très logique, il a démontré ce qu'avait de spécieux le

système du double tarif. Il n'est pas douteux, a-t-il dit, que dès les

premières négociations du premier traité de commerce qu'il nous faudra

conclure, le gouvernement, en face des intérêts considérables qui se

trouveront en jeu, n'hésitera pas à descendre, pour quelques articles,

au-dessous du tarif minimum, et il n'est pas douteux non plus que les

chambres ratifieront les concessions faites par le gouvernement. Il en

sera de même pour les traités suivants, si bien qu'au bout de quelques

mois, par suite de toutes ces modifications successives, le tarif

minimum sera mis en pièces et on se trouvera ramené à la situation

actuelle: c'est-à-dire au maintien du tarif général avec les nations qui

ne nous font aucune concession, et au tarif conventionnel, sans minimum

spécifié à l'avance, avec les nations qui nous accordent un régime de

faveur à titre de réciprocité.

Cette argumentation solide a fait grande impression sur la Chambre et M.

Méline a si bien senti l'effet produit sur la majorité qu'il a cru

nécessaire d'intervenir: son discours» avait pour but d'établir que le

gouvernement devait être lié par le tarif minimum, en sorte que, s'il

croyait nécessaire d'y déroger, il serait tenu de demander au parlement

une sorte d'autorisation préalable. Sur ce, de nombreuses protestation

se sont fait entendre et M. Floquet lui-même s'est fait leur interprète

en déclarant qu'il ne laisserait pas mettre en discussion une motion qui

aurait pour effet de limiter les prérogatives conférées au gouvernement

par la constitution.

Le président du conseil, M. de Freycinet, ne pouvait garder le silence

dans un pareil débat. Sa déclaration, formulée en termes assez habiles

pour ménager le tout-puissant M. Méline sans rien abandonner des droits

constitutionnels du pouvoir exécutif, tend à établir que le ministère

considérera le tarif minimum comme une base d'indication pour négocier,

mais qu'en réalité il se croira autorisé à le laisser de côté, quand

l'intérêt national semblera le commander.

On aurait pu croire qu'après ce long débat la question devait être

élucidée pour tout le monde. Nullement, et, en fin de compte, la

majorité manifestement embarrassée s'est décidée à remettre à une date

ultérieure le vote définitif sur ce fameux article premier qui contient

toute l'économie de la loi. S'il est voté tel qu'il a été rédigé par la

commission, il constituera une violation de la constitution et le

gouvernement aura la faculté de n'en tenir aucun compte. On a dit que

toute cette procédure aboutissait à une véritable incohérence. Le mot

n'est pas trop fort. Le parlement consacrera peut-être la théorie du

double tarif. En réalité, il n'y en aura qu'un: le tarif général, car le

tarif minimum sera celui que décidera le gouvernement suivant les

intérêts commerciaux ou politiques du moment.

En pareille matière, d'ailleurs, la Chambre elle-même est appelée à se

déjuger. Elle a voté naguère un droit de cinq francs par cent quintaux

sur l'importation du blé. Or, elle a dû suspendre les débats sur les

tarifs pour examiner une proposition de M. Viger tendant à réduire ce

droit de deux francs, en raison du mauvais état de la récolte. Cette

réduction a été votée par 319 voix contre 136, preuve que les

circonstances sont plus fortes que les convictions protectionnistes,

même les plus ardentes.

_Notre armement_.--La discussion économique a été interrompue par une

question posée par M. Le Hérissé au ministre de la marine au sujet de

notre artillerie de marine. Il s'agissait d'une accusation formulée par

M. Gerville Reache et d'après laquelle l'administration de la marine

aurait acheté des canons à une maison anglaise et lui aurait en même

temps livré une certaine quantité de notre poudre sans fumée. M. Rarbey

a formellement déclaré qu'aucune quantité de poudre sans fumée sortant

de nos arsenaux n'a été donnée à une usine ou à un arsenal étranger.

Quant aux canons, il reconnaît que l'administration en a acheté deux à

la maison Armstrong pour faire des expériences. Comme on ne se saurait

reprocher à la marine de se mettre au courant des progrès faits à

l'étranger, la Chambre n'a pu que se borner à prendre acte des

déclarations faites par le gouvernement et elle a voté l'ordre du jour

pur et simple qu'avait réclamé le ministre.

Mais sur cette affaire est venue s'en greffer une autre beaucoup plus

grave. M. Turpin, inventeur d'un explosif auquel il donne le nom de

mélinite, a fait paraître récemment une brochure dans laquelle il a

accusé catégoriquement un officier, M. Triponé, d'avoir livré à

l'Angleterre le secret de cet explosif. A la suite de ces révélations,

la justice a mis en état d'arrestation non seulement M. Triponé, mais M.

Turpin lui-même, pour avoir dévoilé dans sa brochure certains procédés

de fabrication. Cette double arrestation a produit l'émotion la plus

vive et l'opinion en a été profondément affectée, bien que le

gouvernement ait fait savoir, pour rassurer le public, que l'explosif

dont il s'agit avait été refusé non seulement par l'Angleterre, mais

aussi par l'Italie, à qui l'offre en a été également faite.

D'ailleurs M. de Freycinet, interrogé à ce sujet à la Chambre par M.

Letellier, a fourni les explications les plus détaillées avec

l'intention visible d'apporter dans le pays cette persuasion que les

révélations de M. Turpin, même reconnues exactes, ne compromettaient en

rien notre défense nationale.

Belgique: l'agitation ouvrière et la révision.--Malgré l'énergie dont

ils étaient doués, les nombreux ouvriers belges qui s'étaient mis en

grève souffraient cruellement de leur résolution. Les fonds commençaient

à manquer et les misères étaient grandes. Aussi la plupart ont-ils été

fort heureux d'apprendre la décision prise par la commission de la

Chambre chargée d'examiner la question de la révision.

Cette commission, dite section centrale, ne s'est pas prononcée, il est

vrai, pour le suffrage universel, comme le réclamaient les grévistes.

Elle s'est bornée, d'accord avec le gouvernement, à déclarer qu'il y

avait lieu de procéder à la révision de la constitution, dans le sens

d'une extension du droit électoral. Mais, avec une sagesse dont il faut

les louer, les ouvriers ont profité de cette satisfaction donnée, même

sous une forme réduite, à leurs revendications, et ils ont presque

partout repris le travail.

Ce vote de la section centrale, prélude d'une grande réforme pacifique,

aura probablement pour effet de consolider le ministère catholique à la

tête duquel se trouve M. Beernaert, bien qu'il se soit donné l'apparence

de céder à la menace de grève générale qu'avaient formulée les chefs du

parti ouvrier. Mais, en somme, on ne pourra pas lui savoir mauvais gré

d'avoir abrégé une crise qui n'avait déjà que trop duré.

Portugal: le nouveau ministère.--Les diverses tentatives faites par le

roi pour trouver un homme politique qui voulut bien se charger de

constituer un nouveau ministère ayant successivement échoué, le général

d'Abreu de Sousa, président du dernier cabinet, a été prié de rester aux

affaires.

Celui-ci a accepté, mais aucun de ses ancien collègues ne reste au

pouvoir. Les affaires étrangères sont attribuées au comte de Valbom, à

qui incombe le devoir de signer la convention avec l'Angleterre et de la

faire agréer par les Chambres. M. Mariano Carvalho prend le portefeuille

des finances et, entrant immédiatement en fonctions, il est venu

immédiatement à Paris afin de s'entendre avec un groupe de financiers

français en vue de certains arrangements à conclure.

Les autres ministres sont: M. Lopa Vaz, portefeuille de l'intérieur; M.

Moraës Carvalho, justice; Julio Nilhena, marine et colonies; Franco

Castellobranco, travaux publics.

Les événements de Serbie.--La reine Nathalie, qui était retournée à

Belgrade, malgré une convention en vertu de laquelle il lui était

interdit, comme à son mari d'ailleurs, de séjourner en Serbie, a déclaré

par une lettre rendue publique qu'elle ne quitterait la capitale que

contrainte par la force. Elle a tenu parole, et c'est avec

l'intervention de la gendarmerie et d'une partie de l'armée, car la

garnison était sur pied, que les régents ont fait exécuter l'ordre

d'expulsion rendu contre la reine. Mais ce n'a pas été sans peine. Bien

qu'il soit toujours délicat de se prononcer sur des querelles de ménage,

surtout quand il s'agit d'époux royaux, la sympathie générale va

naturellement à la femme, et plus encore à la mère qui est surtout en

jeu ici et qui ne peut se résigner à se séparer de son fils. Il n'est

donc pas surprenant que la jeunesse de Belgrade se soit enflammée pour

sa cause et ait tenté de répondre à la force par la force, en sorte que

le sang a coulé et qu'on s'est demandé un moment si cette petite émeute

n'allait pas être une révolution.

L'ordre matériel a été cependant rétabli, mais l'inquiétude n'en

subsiste pas moins dans le gouvernement de la régence, et la cause de

cette inquiétude est tout simplement que la reine a dit en partant: «Au

revoir, et à bientôt!» Or, étant donné le caractère de la reine

Nathalie, cette formule de politesse familière prend les proportions

d'une véritable déclaration de guerre. Il est permis de prévoir de

nouveaux événements en Serbie.

Le conflit Italo-Américain.--La solution à laquelle s'est arrêté le

gouvernement des États-Unis, dans l'affaire du lynchage de la

Nouvelle-Orléans, est loin de constituer une satisfaction pour l'Italie.

Après une enquête qui a duré six semaines sur l'assassinat du chef de la

police, M. Hennessy, et sur celui des Italiens, le grand jury a résumé

ses travaux dans un rapport, qui est en somme la justification non

dissimulée des lyncheurs. D'après ce rapport, le rassemblement du 14

mars était composé de plusieurs milliers de personnes, et les citoyens

les plus influents y ont pris part, «usant de leur droit de discuter les

graves questions qui intéressent la ville» et plus loin: «Vivement

impressionné par un désir de justice dû au parjure et à la

subordination, le peuple, dans un élan spontané, a agi de telle façon

qu'il serait difficile de déterminer le degré de responsabilité de

chacun. L'enquête détaillée ne révèle aucun fait qui puisse autoriser la

mise en accusation des personnes dénoncées.»

Le gouvernement de Washington s'est donc trouvé dans un grand embarras,

pris entre les obligations que lui créent les principes du droit

international et la constitution des États qui ne lui permet pas

d'intervenir à la Nouvelle-Orléans. Il y a là une situation anormale et

il n'est pas étonnant que le gouvernement italien ait réellement

l'intention qu'on lui prête d'adresser prochainement à toute les

puissances une circulaire sur cette question. Cette circulaire aurait

pour but de démontrer la nécessité d'une action solidaire, et d'une

entente en vue d'obtenir du gouvernement des États-Unis qu'il trouve le

moyen de garantir aux États européens la protection de leurs sujets, sur

quelque point que ce soit du territoire de l'Union.

En attendant, le consul d'Italie à la Nouvelle-Orléans a été rappelé à

Rome pour donner des explications détaillées sur les incidents qui se

sont produits dans cette ville depuis le mois d'octobre dernier. On n'a

pas manqué de voir dans cette résolution du gouvernement italien le

parti-pris de rompre d'une façon presque absolue toutes relations

diplomatiques avec le gouvernement des États-Unis. Aussi le bruit a-t-il

couru que M. Porter, ministre des États-Unis à Rome, allait être à son

tour rappelé. Mais celui-ci a fait aussitôt démentir ce bruit et a

déclaré publiquement qu'il ne songeait nullement à quitter l'Italie, par

la raison que son gouvernement considère comme certaine la conclusion

d'un règlement amiable du différend. D'après M. Porter, il se pourrait

que, si les deux gouvernements ne réussissent pas à se mettre d'accord,

l'affaire fût soumise à un arbitrage.

_Nécrologie._--M. J. J. Weiss, homme de lettres.

L'Illustration, No. 2518, 30 Mai 1891 · 第 15 / 35 题