L'AFFAIRE TURPIN

C'est une figure curieuse que celle de l'auteur de _Comment on a vendu

la mélinite_. S'il était né au pays d'Edison, sans aucun doute son nom

serait depuis longtemps dans toutes les bouches et il serai

archi-millionnaire comme son illustre confrère américain. Né en France,

il est aujourd'hui sous les verrous, au secret, au Dépôt!

Rien du type commun de l'inventeur raté. Quarante-cinq ans, de caractère

doux et gai, tel nous le représentent ses amis qu'il a conservés

nombreux et chauds. Fils d'un industriel, licencié ès-lettres, Eugène

Turpin s'adonna d'abord à la fabrication des jouets en caoutchouc. C'est

alors qu'il découvrit les couleurs inoffensives dont l'emploi fut imposé

aussitôt aux fabricants de jouets. Cette importante découverte lui fit

décerner par l'Académie le prix Montyon. Mais avec ce premier succès

commencèrent ses déboires. Les marchands de jouets obtinrent que les

procédés nouveaux de fabrication tombassent dans le domaine public. Il

abandonna la fabrication des jouets: son importante découverte profita à

tout le monde, excepté à lui-même.

Entré comme chimiste chargé des matières explosibles dans une usine de

Saint-Denis, il s'adonna tout entier à des recherches sur les explosifs.

Allant à rencontre des théories scientifiques universellement professées

et admises, il se convainquit bientôt de la fausseté de certaines

données et fut ainsi amené successivement à la découverte de la

panclastite et de la mélinite. Sollicité de toutes parts, M. Turpin,

ainsi qu'il l'affirme dans son livre, voulut conserver à son pays tout

le bénéfice de sa découverte. En 1885, il entra en relations avec le

ministère de la guerre--relations pleines de déboires qu'il expose dans

cette oeuvre de rage: _Comment on a vendu la mélinite_.

La mélinite, rapporte-t-il, devait, dans les intentions du général

Campenon, alors ministre de la guerre, et les siennes propres, être

achetée et assurée exclusivement à la France. Le général Boulanger qui

arriva ensuite au ministère se borna à traiter avec lui pour une durée

de dix mois. A l'expiration de ce délai l'inventeur reprenait possession

de son procédé.

Les expériences officielles, qui eurent un retentissement si grand et si

opportun au moment de l'affaire Schnaebelé, furent concluantes,

puisqu'elles valurent à l'inventeur la croix de la Légion d'honneur.

Le délai de dix mois expiré, continue M. Turpin, le traité définitif ne

fut pas conclu. Après plusieurs années d'attente, il se décida à entrer

en négociations avec la maison Armstrong. C'est au cours de ses

négociations qu'il découvrit le scandale qu'il dénonce dans la seconde

partie de son livre: «La Trahison».

Le détonateur et la fusée inventés par lui pour adapter la mélinite aux

projectiles (dont le ministère de la guerre, seul, avait eu

communication) auraient été livrés dès 1888 à la maison anglaise par un

M. Triponé.

On offrait à M. Turpin 750,000 francs et des intérêts sur toutes les

affaires d'armement qui seraient faites avec ses inventions. Il n'hésita

pas, et rentra en France pour dénoncer la trahison.

Une commission d'enquête fut nommée d'urgence. Elle fonctionna jusqu'en

février: M. de Freycinet a déclaré à la tribune de la Chambre que M.

Turpin «se déroba» aux convocations de la commission. Triponé était

toujours libre. C'est alors que M. Turpin publia le livre qui l'a

conduit au Dépôt.

Cette grave et mystérieuse affaire est aujourd'hui entre les mains de la

justice. C'est à celle-ci de faire la lumière, et il est sage,

croyons-nous, avant de prendre parti, d'attendre qu'elle ait prononcé.

Ajoutons qu'en ces derniers temps M. Turpin avait entrepris

d'importantes études sur la dirigeabilité des ballons en collaboration

avec un de nos principaux ingénieurs aéronautes, M. Gabriel Yon. Il

était sur la voie de nouvelles piles électriques, plus légères que

celles connues jusqu'à ce moment, et qui devaient faire faire un pas

définitif à la question de la direction des aérostats.

L'Illustration, No. 2518, 30 Mai 1891 · 第 9 / 35 题