Une ordonnance royale du 31 juillet 1843 vient d'élever à la dignité de
maréchal de France M. le lieutenant-général Bugeaud de la Piconnerie
(Thomas-Robert).
Né à Limoges, département de la Haute-Vienne, le 15 octobre 1784, M. le
maréchal Bugeaud, petit-fils d'un forgeron, est entré au service le 29
juin 1804, comme simple vélite, dans le corps des vélites grenadiers à
pied de la garde impériale; il a passé successivement par tous les
grades: caporal, le 2 janvier 1806, dans le même corps; sous-lieutenant,
le 19 avril de la même année, au 64e régiment de ligne; lieutenant le 21
décembre suivant; capitaine au 116e régiment de ligne le 2 mars 1809, et
chef de bataillon le 2 mars 1811: major au 14e régiment de ligne le 10
janvier 1814, et colonel le 11 juin; licencié le 11 novembre 1815, et
mis en demi-solde, puis en traitement de réforme; rentré au service le 8
septembre 1830 comme colonel du 56e régiment de ligne; maréchal-de-camp
le 2 avril 1831, et lieutenant-général le 2 août 1836.
Chevalier de la Légion-d'Honneur le 6 juin 1811, chevalier de
Saint-Louis le 20 août 1814, officier de la Légion-d'Honneur le 17 mars
1815, commandeur le 8 mai 1815, grand-officier le 24 décembre 1837, M.
le maréchal Bugeaud a été nommé grand-croix le 9 avril 1843.
M. le maréchal Bugeaud a fait les campagnes des côtes de l'Océan en l'an
XIII; celles de la grande-armée en l'an XIV et 1807; de 1808 à 1814,
celles d'Espagne; en 1815, celle des Alpes, et celles de l'Algérie en
1836, 1837, 1841, 1842, 1843.
Pendant les guerres de l'Empire, le nom de M. Bugeaud a été plusieurs
fois mentionné honorablement. Il se distingua surtout au combat de
Pulstuck, en Pologne (20 décembre 1806); à l'assaut de Lerida, le 13
mars 1810; au combat de Tivisa, le 15 juillet de la même année; le 28
décembre suivant au siège de Tortose, et à celui de Tarragone le 11 mai
1811. Après le combat d'Yeela (Murcie), il fut mis à l'ordre de l'armée
pour avoir, à la tête de deux cents voltigeurs, enlevé une colonne
espagnole de sept cents hommes et en avoir ramené la majeure partie
prisonnière. Il se signala de nouveau au combat d'Ordal (Catalogne), où
il détruisit, pendant la nuit, à la tête d'un bataillon, le 27e régiment
anglais. A l'affaire de l'Hôpital, en Savoie (28 juin 1815), le colonel
Bugeaud, avec l,700 hommes et 40 chevaux, enfonça une colonne de 8,000
hommes d'infanterie autrichienne, soutenue par 500 hommes de cavalerie
et 6 pièces de canon, et resta maître de la position après sept heures
de combat. La perte des Autrichiens fut de 2,000 morts et 400
prisonniers.
Après la deuxième Restauration, M. Bugeaud se retira à Excideuil, où il
s'occupa de travaux d'agriculture. Mais ces travaux ne suffirent pas à
son activité: il prit la plume, et traita plusieurs questions relatives
aux manoeuvres de l'infanterie. La révolution de Juillet le détourna de
ses travaux agricoles et littéraires. Il rentra dans la carrière
militaire, et fut, en 1831, élu député de l'arrondissement d'Excideuil.
A partir de cette époque, il n'a pas cessé de le représenter à la
Chambre des Députés, où il a pris la parole dans un grand nombre de
discussions, avec un laisser-aller de langage fort étranger à
l'éloquence parlementaire, souvent avec une violence et un dédain des
formes et des libertés constitutionnelles qui rappelaient trop
l'éducation impériale.
Sa vie politique et militaire en France a été, depuis lors, traversée
par des épisodes plus ou moins tragiques: la publicité qu'ont reçue, les
plus mémorables tombés aujourd'hui dans le domaine de l'histoire, nous
dispense de les rappeler ici.
Chargé, le 30 novembre 1832, du commandement d'une, des brigades
d'infanterie de la garnison de Paris, il le quitta momentanément, en
janvier 1833, pour aller prendre celui de la ville et du château de
Blaye.
En Algérie, où il fut envoyé pour la première fois en 1836, et où il
débarqua le 6 juin, le général Bugeaud commença par débloquer un corps
de troupes entouré d'Arabes au camp de la Tafna, parcourut le pays dans
divers directions, se rendit successivement à Oran, à Tlemsen, et rentra
au camp de la Tafna, après avoir deux fois rencontré l'ennemi, auquel il
fit éprouver d'assez grades pertes Dans une nouvelle marche sur Tlemsen,
dont il allait ravitailler la garnison, il fut attaqué par Abd-el-Kader,
au passage de la Sickak, le 9 juillet 1836. Les forces de l'émir
s'élevaient à environ 7,000 hommes y compris 1,000 à 1,200 hommes
d'infanterie régulière. Acculé à un ravin, ce corps fut mis en complète
déroute: 12 à 1,500 Arabes et Kabyles furent mis hors de combat, et 130
hommes de l'infanterie régulière pris vivants. Ces prisonniers, d'une
nation peu accoutumée à en faire elle-même, étaient les premiers qui
tombèrent en notre pouvoir: traités avec humanité, ils furent
transportés à Marseille, et, plus tard, renvoyés à Abd-el-Kader. Cette
défaite détacha de l'émir un certain nombre de ses alliés mais ne
termina pas la lutte.
[Illustration: Le maréchal Bugeaud.]
L'année suivante, le général Bugeaud, qui était revenu siéger à la
Chambre des Députes, fut appelé de nouveau au commandement de la
division active d'Oran. Prêt à marcher contre l'ennemi, il allait
commencer la guerre de dévastation dont il avait menacé les Arabes,
lorsque Abd-el-Kader demanda à traiter. Cette ouverture fut accueillie,
et le 30 mai 1837 fut signé le traité de la Tafna, grave erreur du
négociateur français, comme il l'a plus tard reconnu lui-même avec
franchise. Ce traité, en effet, abandonnait à Abd-el-Kader
l'administration directe d'une grande partie de l'Algérie et le
constituait en quelque sorte le chef de la nationalité arabe. L'émir
profita de cette faute avec l'habileté qui le caractérise, organisa le
gouvernement des provinces soumises à sa domination et se créa une armée
régulière, à la faveur de laquelle il étendit, sa souveraineté, et se
mit en mesure de recommencer la lutte qui, engagée en novembre 1839, se
poursuit encore avec opiniâtreté en août 1843.
Le lendemain de la conclusion du traité, le général Bugeaud eut avec
Abd-el-Kader une entrevue, dont les journaux de l'époque, et notamment
le _Moniteur_ du 13 juin 1837, ont reproduit le récit semi-officiel.
Appelé, le 22 janvier 1839, au commandement de la 4e division
d'infanterie du corps de rassemblement sur la frontière du nord, attaché
ensuite, le 31 janvier 1840, au comité de l'infanterie et de la
cavalerie au ministère de la guerre, M, Bugeaud a été nommé
gouverneur-général de l'Algérie, par ordonnance royale du 29 décembre
1840, en remplacement de M. le maréchal Valée. Depuis le jour de son
arrivée à Alger (22 février 1840), le nouveau général en chef a déployé,
dans la conduite des opérations militaires, une activité et une
persévérance égales à celles de son infatigable adversaire. Dès le 5
mai, un corps expéditionnaire de 8,000 hommes, qu'il commandait en
personne, eut, aux environs de Milianah, un engagement des plus sérieux
avec Abd-el-Kader, qui comptait sous ses drapeaux 10 à 12,000
fantassins, soutenus par environ 10,000 cavaliers. L'ennemi,
complètement mis en déroute, laissa 400 hommes sur le terrain. Pendant
le cours de l'année 1841, Mascara et Tlemsen ont été réoccupés, et les
établissements formés par l'émir à Tagdemt, Boghar, Thaza, Saïda,
entièrement ruinés et détruits. Les opérations continuées avec non moins
de constance, et de succès, en 1842 et 1843, ont considérablement
affaibli la puissance matérielle et morale d'Abd-el-Kader, en détachant
de sa cause un grand nombre des tribus qui, jusqu'à ces derniers temps,
lui étaient restées fidèles et dévouées. Ces résultats heureux sont dus,
en partie sans doute, à la vigueur avec laquelle le gouverneur-général a
dirigé ses entreprises et conduit la guerre sans se ménager lui-même,
tout en veillant avec sollicitude aux besoins et au bien-être de son
armée; ils sont dus aussi aux habiles lieutenants qui l'ont secondé, aux
généraux Duvivier, La Moricière, Changarnier, Bedeau,
Baraguay-d'Hilliers, Randon, aux colonels Cavaignac, Jusuf, Ladmirault,
etc., à cette foule d'officiers d'élite, l'orgueil et l'espoir de la
France. Mais la meilleure part en revient surtout à nos vaillants et
intrépides soldats, toujours prêts à marcher au feu, à braver les périls
comme les fatigues et les intempéries du climat, et à sceller de leur
sang notre conquête sur le sol africain.
M. le maréchal Bugeaud a publié plusieurs écrits sur l'Algérie: _Mémoire
sur notre établissement d'Oran par suite de la paix, 1838--De
l'Établissement de colons militaires dans les possessions françaises du
nord de l'Afrique. 1838.--La Guerre d'Afrique, ou Lettres d'un
lieutenant de l'armée à son oncle, vieux soldat de la Révolution et de
l'Empire. 1839.--L'Algérie; des moyens de conserver et d'utiliser cette
conquête. 1842._
M. le maréchal Bugeaud est le quatrième gouverneur-général de l'Algérie
élevé à cette haute dignité militaire. Les gouverneurs-généraux ses
prédécesseurs qui ont été revêtus de la même dignité, sont: le comte
Clauzel, le comte Valée, le comte Drouet-d'Erlon.
L'année compte maintenant neuf maréchaux: le duc de Dalmatie, nommé le
19 mai 1804; le duc de Reggio, 12 juillet 1809; le comte Molitor, 9
octobre 1825; le comte Gérard, 17 août 1830; le marquis de Grouchy, 19
novembre 1831; le comte Valée, 11 novembre 1837; le comte Horace
Sébastiani, 21 octobre 1840; le comte Drouet-d'Erlon, 9 avril 1843, et
M. Bugeaud, 31 juillet 1843.
Nécrologie--J.-P. Cortot.
Samedi dernier, 15 août, est mort Jean-Pierre Cortot, l'un de nos plus
habiles statuaires. Atteint depuis longtemps d'une hydropisie, il était
allé aux eaux du Mont-Dore, dans l'espérance d'y recouvrer la santé;
mais, sentant ses forces s'épuiser, il a voulu revoir sa ville natale;
et ramené à Paris par M. Dumont, son collègue et son ami, il n'a pas
tardé à succomber à ses souffrances.
Cortot était né en 1787; il fit ses premières études à l'École gratuite
de dessin, sous la direction de M. Defrêne; puis il entra dans l'atelier
de Bridan fils. Il remporta le second prix de sculpture en 1806, pour
une figure de ronde-bosse, _Philoctète à Lemnos_, et le premier prix en
1809, pour un _Marius méditant sur les ruines de Carthage_. Pensionnaire
du gouvernement à Rome, il étudia avec fruit les antiques, et appartint
dès lors à l'école qui cherche dans l'art grec ses inspirations et ses
modèles. Ses débuts furent un _Napoléon_, une statue en pied de Louis
XVIII, une _Pandore_ et un _Narcisse couché_. Ces deux dernières
oeuvres, exposées en 1819, lui valurent le prix de 10,000 fr., qu'il
partagea avec son maître, et furent acquises par le ministre de
l'intérieur pour les musées d'Angers et de Lyon. Le _Louis XVIII_ a été
placé dans une salle de la Villa-Medici, en face d'une statue de Louis
XIV. A son retour d'Italie, où il était resté huit ans, Cortot produisit
successivement un _Ecce Homo_ et une _sainte Catherine_ en marbre, pour
l'église de Saint-Gervais; _la Vierge et l'enfant Jésus_, groupe en
marbre pour la cathédrale d'Arras; _Daphnis et Chloé_; une _statue de
Pierre Corneille_ pour la ville de Rouen. Devenu rapidement célèbre, il
fut nommé, en décembre 1825, membre de la quatrième classe de l'Institut
et professeur à l'École royale des Beaux-Arts. On l'avait décoré de la
Légion-d'Honneur en 1824. Le gouvernement lui commanda en même temps
divers travaux importants destinés à l'embellissement des édifices
publics. On lui doit _le bas-relief du monument de Malesherbes_; une
_statue du duc de Montebello_, pour la ville de Lectoure; une _statue de
Charles X_; le fronton en pierre de l'église du Calvaire, et l'un des
bas-reliefs de l'Arc-de-l'Étoile; _la Paix et l'Abondance_, bas-relief
qui encadre un oeil-de-boeuf de la cour du Louvre; une figure colossale
de _la Justice_, placée dans le palais de la Bourse; un buste colossal
d'Eustache de Saint-Pierre, pour la commune de Calais; une _Vierge_, que
la ville de Marseille fit fondre en argent; les statues de _Louis XVI_
et de _Marie-Antoinette_, qui ornent la chapelle de la rue d'Anjou; _la
Ville, de Paris_, figure colossale de huit mètres, qui devait figurer
parmi les décorations de la gigantesque fontaine de l'Éléphant. Cortot a
fourni le modèle du beau groupe qui surmonte le maître-autel de
Notre-Dame-de-Lorette. Il a exécuté en marbre, d'après les modèles de
Dupaty, auquel il avait succédé à l'Institut, le _Louis XIII_ de la
place Royale, et les groupes du monument expiatoire commencé avant 1830
sur l'emplacement de la salle Louvois.
On compte au nombre de ses ouvrages, et des meilleures sculptures
modernes, la statue et les trois bas-reliefs du tombeau de Casimir
Périer; la figure colossale de l'_Immortalité_, que nous verrons bientôt
planer sur le dôme du Panthéon, et _le soldat de Marathon annonçant la
victoire_, statue en marbre exposée en 1834 et placée dans le jardin des
Tuileries. Sa dernière oeuvre, le fronton de la Chambre des Députés, lui
mérita le grade d'officier de la Légion-d'Honneur.
L'élite de nos artistes assistait, le mercredi 16 août, aux obsèques de
J.-P. Cortot. MM. Bosio, Raoul Rochette, Blondel et Émery tenaient les
cordons du drap mortuaire. M. Raoul Rochette, dans un discours
élégamment écrit, a montré Cortot sorti des rangs du peuple, et
s'élevant à force de luttes courageuses. Il a signalé, comme principaux
caractères du talent de l'artiste, la grandeur et la noble simplicité de
l'ordonnance. M. Jarry de Mancy a lu de touchants adieux au nom de M.
Dumont, qu'une grave indisposition empêchait de suivre le cortège
funèbre de son ami. M. Émery, ancien libraire, beau-frère du défunt, a
exprimé d'une voix altérée des regrets d'autant plus vils, qu'il le
connaissait depuis quarante-sept ans, et qu'après avoir encouragé ses
premiers pas, il avait eu la douleur de lui fermer les yeux.
Courrier de Paris.
L'évasion des quinze prisonniers et les scènes sanglantes qui l'ont
accompagnée ont décidé l'administration municipale à changer la
destination des bâtiments de la Force. Une prison s'élève en ce moment
hors de la ville et pourra, dans quelques mois, ouvrir ses portes
crénelées et les refermer sur l'horrible clientèle de l'échafaud et des
bagnes. Cette translation avait, depuis longtemps, paru nécessaire; la
récente catastrophe, faisant toucher au doigt le danger, en hâtera
l'exécution.
[Illustration: Les prisonniers s'échappant de la Force.]
Ce sont de terribles locataires, en effet, que ces malheureux jetés
incessamment par le crime dans les cachots de la Force: tribu hideuse et
désespérée, qui campe au sein même de la cité, dans un de ses quartiers
les plus populeux. On a beau dire que la tente est scellée de verrous,
de barres de fer, de sentinelles et de pierres de taille, vous voyez que
la race criminelle passe à travers; si les murailles l'arrêtent, elle
creuse la terre, et rampe, et trouve une issue.
Il peut arriver qu'au lieu d'être saisis, comme l'autre jour, en
flagrant délit d'évasion, nos bohémiens s'échappent, en effet, soit que
la nuit les favorise, soit que le hasard oublie de pousser à leur
rencontre ce premier venu, qui jette le cri d'alarme et donne l'éveil.
Ôtez l'honnête garçon de bain qui se trouvait là pour arranger sa
baignoire, et le champ restait libre: les quinze démons passaient sans
bruit, sans obstacle, et gagnaient la rue clandestinement; après eux,
sans doute, d'autres seraient venus, s'échappant du même enfer et par le
même chemin. Qu'on se figure alors tout un quartier en proie à une
cinquantaine de mécréants de cette espèce, sans ressources, sans
remords, et prêts à se laisser aller à toutes les tentatives furieuses
que suggèrent l'habitude du crime et la faim. Et quels moyens n'ont-ils
pas de se dérober aux poursuites dans cette ville immense, dans cette
foule, dans ce tumulte, dans ce labyrinthe inextricable de rues et de
repaires tortueux! Les malfaiteurs viennent de loin pour se cacher dans
la bonne ville de Paris; l'oeil vigilant de la justice a grand'peine à
les suivre à la piste et à les reconnaître; quelle chance pour ceux qui
s'y trouvent tout domiciliés!
Le mal n'a pas été grand cette fois: les bandits sont retombés en
quelques heures, et sans aucune exception, dans les mains de la justice:
les courageux citoyens qui s'étaient dévoués en seront quittes, Dieu
merci, pour des blessures sans danger; mais le projet d'éloigner de
Paris cette formidable prison, n'en est pas moins un projet sage, plein
d'à-propos et évidemment inspiré par l'intérêt de la sécurité publique.
Ainsi, voilà encore un bâtiment fameux que le temps dépouille d'une
longue possession et d'un caractère, en quelque sorte, consacré; la
Force va cesser d'être la Force! Que va-t-on substituer à son terrible
privilège? Il est tout simplement question de mettre le marteau dans ces
vieilles murailles et de les faire disparaître; une rue nouvelle, des
maisons élégantes, assainiraient la place criminelle et lui ôteraient
son aspect lugubre.--Quand ces voûtes, qui ont abrité si longtemps les
plus féroces passions, viendront à s'écrouler, est-ce qu'il ne s'en
exhalera pas des miasmes horribles, un air imprégné d'une odeur de sang?
Et les premiers honnêtes gens qui dormiront sur cette terre maudite,
n'entendront-ils pas le blasphème éhonté, le désespoir, le cri du
remords retentir dans leur sommeil comme un lamentable écho, et troubler
l'innocence de leurs nuits?
L'histoire de la Force remonte au treizième siècle; c'était alors une
habitation princière qui appartenait à un des frères de saint Louis;
d'année en année, et après plus d'une transformation, elle arriva aux
mains du duc de la Force, qui lui a laissé son nom. En 1754, la ville en
fit un hôtel militaire; en 1780, après la suppression du Fort-L'Évêque
et du Petit-Châtelet, Necker changea l'hôtel en prison; on y enferma
d'abord les débiteurs insolvables, les femmes suspectes, les mendiants
et les vagabonds; puis, peu à peu, la Force devint la grande et terrible
prison que vous savez; voilà comme on fait son chemin!
On sait que, pendant vingt-quatre heures, quatre des évadés parvinrent à
se soustraire à toutes les recherches; ce fut seulement le lendemain que
la police les surprit dans un cabaret, déjà occupés à dévaliser
l'hôtelier; cela s'appelle ne pas perdre de temps; jusqu'à cette
arrestation définitive des restes de la bande, et même quelques jours
après, l'émotion fut grande dans les rues voisines de la prison et dans
tout le quartier Saint-Antoine. Les habitants étaient sur le qui-vive,
et regardaient, en quelque sorte, chaque passant sous le nez, pour voir
s'il n'avait pas un air d'échappé et ne sentait pas le cabanon et le
cachot. Il fallait ressembler plus qu'à un honnête homme pour n'être pas
suspect. Cette surveillance et cette inquiétude ont produit quelques
épisodes qui ne manquent pas d'originalité.
Un portier saisit au collet son propriétaire, qui rentrait à pas de
loup: «A moi, mes amis! à la garde! voilà un évadé! je le tiens, à moi,
à moi!» On eut beaucoup de peine à lui faire lâcher prise. Le
propriétaire, déchiré, meurtri, l'habit en lambeaux, se loua, dit-on,
beaucoup de la vigilance et du dévouement de son concierge.
Un sergent de ville aperçoit un homme qui se glisse le long des
murailles et frise les bornes d'un air affairé: «Halte là!» lui
crie-t-il; et il le mène de vive force au corps-de-garde voisin; c'était
un juge de police correctionnelle qui allait rendre la justice, et
hâtait le pas pour ne pas manquer l'audience.
Quatre gardes municipaux amènent au guichet de la Force un grand diable
qui se débat, et s'écrie qu'on le prend pour un autre. «En voici encore
un,» disent les honnêtes gendarmes, tout tiers de leur trophée.--Le
guichet s'ouvre. «Eh! mon Dieu, mes braves gens, que faites-vous
là?--C'est un évadé que nous vous ramenons.--Un évadé? mais vous n'y
songez pas; c'est le guichetier en personne!»
«Qui sonne si tard? dit une douce voix émue.--Ouvre, ma chère amie.--A
minuit, non pas!--Comment, est-ce que je ne peux pas rentrer chez moi
quand bon me semble? --Chez vous?--Oui, chez moi!--Qui êtes-vous
donc?--Comment, chère petite, tu ne me reconnais pas? je suis ton
mari.--Vous, mon mari? à d'autres! on vous voit venir; vous êtes un
évadé de ce matin.--Chère Hortensia, je t'assure...--Oui, oui, votre
chère Hortensia; pour me voler ma montre on me prendre mon ternaux! je
n'ouvrirai pas; allez vous faire pendre ailleurs!» Et le mari,--c'était
lui en effet,--passa la nuit, morfondu, à la belle étoile.
Un voisin m'a conté qu'au point du jour, la porte d'Hortensia s'ouvrit
doucement, et que lui, le voisin, aperçut par le trou de sa serrure, un
jeune blond qui s'échappait lestement et descendait l'escalier quatre à
quatre.--Était-ce un évadé de la Force?
--_Goddam!_ dit Figaro, est le fond de la langue anglaise; avec
_goddam_, vous pouvez passer partout; c'est plus qu'il n'en faut pour
vous faire comprendre des trois royaumes. Voulez-vous un poulet rôti?
approchez-vous de votre hôte en vous écriant; _Goddam!_ et il vous
apporte aussitôt une tranche de boeuf saignant. Si vous rencontrez dans
quelque promenade une jeune et jolie donzelle, au pied leste, à l'oeil
mutin, au charmant sourire, tortillant légèrement des hanches, dites
_goddam!_ et allez à elle d'un air galant: vous recevez à l'instant le
plus magnifique soufflet du monde. L'admirable chose que _goddam!_
_Ya_ aussi a bien son prix, quoique Figaro n'en dise rien; mais Figaro,
tout Figaro qu'il est, ne saurait penser à tout, _ya_ vaut _goddam_.
Comme _goddam, ya_ procure toutes sortes d'agréments à ceux qui s'en
servent à propos; je vais vous le prouver tout à l'heure.
Les journaux de la semaine ont raconté qu'un homme aux formes
athlétiques venait d'être arrêté dans les environs de la barrière du
Trône; son costume bizarre, ses longs cheveux, sa barbe inculte, son
allure résolue, avaient suffi pour éveiller les soupçons, les
imaginations étant encore toutes pleines de cette grande aventure de
voleurs dont nous avons, plus haut, raconté l'épopée. Le peuple ému ne
voyait partout que larrons et que condamnés en rupture de ban; dans ces
moments-là, la moitié de Paris est capable d'arrêter l'autre.
Le pauvre diable cependant descendait la rue Saint-Antoine entre deux
soldats qui le tenaient bras dessus bras dessous, avec la foule pour
escorte. «Ohé! c'est un de ces mauvais gueux qu'on cherche, disait le
peuple; ne le lâchez pas, fantassins!» Un ouvrier se détachant de la
foule et s'approchant du prisonnier: «On le voit ben à ta peau tannée;
tu sors du bagne, mon vieux!--Ya! ya! répond celui-ci.--Oh! c'est çà:
Tes un évadé?--Ya! ya!--C'est p't-être toi qui as tué l'aubergiste de
Nangis?--Ya! ya! ya!--Vous l'entendez! Oh! le scélérat! oh! le gueusard!
oh! le Mayeux! oh! le Papavoine!» Et ainsi notre homme fut mené, au
milieu des huées, jusqu'à la salle Saint-Martin; là, on l'interrogea, et
il fut constaté qu'on avait affaire à un ouvrier allemand fraîchement
débarqué. Le pauvre hère, n'entendant pas un mot de français, avait cru
se tirer d'affaire en répondant _ya_ à tout propos: le fond de la langue
apparemment.
Avec _goddam_, vous risquez seulement de recevoir un petit soufflet,
appliqué d'une main blanche, et un bifteck saignant, deux choses qui se
peuvent digérer après tout; _ya_ est plus prodigue en faveurs: il ameute
le peuple à vos trousses, il vous recommande à messieurs les gendarmes,
il vous fait passer une nuit à la salle Saint-Martin, il vous gratifie
d'un brevet de bandit, et, un peu plus, il vous enverrait aux galères;
la supériorité est évidemment du côté de la langue allemande; _ya_ a
bien plus de fond que _goddam!_
Avant peu, les voyageurs seront mis à l'abri des inconvénients du _ya_ et
du _goddam_; Londres donne l'exemple. Il nous est arrivé, par le dernier
paquebot, le _prospectus_ de l'entreprise qui doit mettre fin à tous ces
quiproquo où le touriste trébuche à chaque pas, à toutes ces
mésaventures dont il est la victime. Une maison s'est formée dans
Regent-Street, sous le titre de: _la Société des voyages_. Vous plaît-il
de visiter Madrid, Saint-Pétersbourg, Vienne? adressez-vous à M. William
Peterson, directeur-gérant de l'entreprise, et tout sera dit; vous
n'aurez plus il vous occuper de rien. Moyennant une somme déterminée et
payée d'avance, M. William Peterson se charge de vous soulager de tous
les soins qui précèdent et qui accompagnent la locomotion; il se
constitue l'administrateur et le fournisseur-général de vos affaires
aussi bien que de vos plaisirs; il prend votre passeport, il fait vos
malles, il cire vos bottes, il bat vos babils, il retient votre place,
il paie la diligence et le paquebot; il choisit les auberges, il vous
montre toutes les beautés du pays que vous visitez, il vous nourrit, il
vous couche, il vous blanchit, il vous rafraîchit, il vous mène au
spectacle, partout où vous avez l'envie d'aller. Il attache, en
outre--et l'aventure ci-dessus en prouve l'importance--il attache à
votre personne un interprète, un truchement, un drogman. Ainsi vous
courez la chance de manger du poulet si cela vous fait plaisir, de
recevoir une caresse à la place d'un soufflet, et de n'être pas mis au
carcan pour un _ya_ de plus ou de moins.
Prenons-nous pour exemple: la société William-Peterson et compagnie vous
expédiera d'Angleterre en France et vous hébergera à Paris, pendant un
mois, au prix de 500 francs. On n'est pas plus accommodant que cela.
Pour 500 francs, vous aurez le droit de vous promener sur les boulevards
tant que vous voudrez; la société vous fournira une paire de souliers,
une paire de bottes et un parapluie; elle vous, entretiendra de
spectacles jusqu'à concurrence de huit représentations; et après vous
avoir fait admirer tous les monuments et toutes les curiosités de Paris,
elle s'engage à vous procurer la vue de M. de Perpignan et celle de M.
Crémieux par-dessus le marché--Prenez vos billets!
--Puisque nous sommes en Angleterre, n'en sortons pas sans exprimer
l'admiration que nous a inspirée le dernier _meeting_ tenu par les
adversaires du vin de Champagne, du chambertin, du laffitte, du rhum de
la Jamaïque, de l'anisette de Bordeaux, du porter et généralement de
toutes ces liqueurs traîtresses qui chatouillent et troublent les fibres
du cerveau. L'assemblée était présidée par le révérend père Matthew, un
des plus fervents apôtres du verre d'eau pure, assaisonné d'un
cure-dents. Son discours, de tout point magnifique, transporta les
auditeurs d'un loi enthousiasme, que l'assemblée tout entière, composée
d'anciens ivrognes repentants, renouvela séance tenante, sur l'autel de
la tempérance, le serment de ne s'abreuver qu'au courant des fleuves et
à la source des fontaines.
Au plus ardent de cette scène pathétique, un marchand de liqueurs vint à
passer, monté librement sur un char orné de bouteilles et de
feuillettes; un parfum d'alcool circulait dans l'air, la société de
tempérance en tressaillit; le révérend père Matthew lui-même lorgna les
tonneaux du coin de l'oeil avec un soupir mal étouffé; déjà quelques-uns
des plus fragiles convertis se dirigeaient vers le camp ennemi en
faisant mine de regarder les étoiles et en sifflant un air pour
dissimuler la désertion. Mais tout à coup le père Matthew, reprenant ses
esprits, tonna de plus belle; rappelés à la pudeur par cette voix de
leur chef, les bataillons de buveurs d'eau se précipitèrent sur le
liquoriste avec une fureur qui ne sentait pas le jeûne. Les feuillettes
et les bouteilles, taillées en morceaux, rougirent le champ de bataille
de leur sang çà et là répandu. Quant à ce mécréant de liquoriste, il
reçut d'épouvantables gourmades, et le poing de John Bull le caressa
furieusement. Sans l'intervention du constable, on l'aurait mis en
pièces.--O tempérance! qu'aurait fait de pis l'intempérance?--Un
imprimeur de Nyon, petite ville suisse, nous a expédié par la poste le
spécimen d'un journal philosophique qu'il se propose de publier
incessamment; ce journal sera intitulé: _l'Harmonie_. Voici comment le
spécimen fait son entrée en campagne: «L'harmonie, c'est l'esprit, c'est
l'âme de toutes choses, c'est la providence, c'est Dieu lui-même; le
firmament est le cahier de musique des êtres harmoniques: les planètes
et les étoiles en sont les notes. L'univers est un grand orgue de
Barbarie ou une grande serinette qui joue sous les fenêtres du bon Dieu;
mais il arrive trop souvent que l'instrument se dérange et détonne; nous
nous sentons appelés à la haute mission de l'accorder. Nous osons
aspirer à devenir les accordeurs de l'univers.--Notre journal sera la
clef puissante qui doit rétablir l'ordre et la concordance entre les
éléments constitutifs du monde.--Nous voulons que l'harmonie pénètre et
anime tout ce qui vit. Dans notre système, les machines à vapeur, les
moulins, les voilures, les portes mêmes, rendront des sons harmoniques
et ne feront plus entendre ni grondement, ni claquement, ni craquement,
ni froissement, ni roulement, ni grincement.--Nous voulons que les
chiens au lieu d'aboyer, les chats au lieu de miauler, les ânes au lieu
de braire, chantent agréablement avec accompagnement de guitare.» Qu'en
dites-vous? voilà une terrible concurrence pour la _Phalange_ et le
_Phalanstère_.
Le spécimen, qui ne tient pas seulement à montrer de quel bois
philosophique il se chauffe, donne ensuite des preuves de son savoir: il
déclare que le mot harmonie vient du grec _arnonia. Arnonia_ est
évidemment du patois de Nyon, et non pas grec; c'est _armonia_ qui est
grec. La substitution du suisse au grec n'est pas encore admise par
l'Académie.
--La vieillesse de M. de Talleyrand n'était pas entièrement occupée à
méditer sur la balance politique de l'Europe et sur l'équilibre des
monarchies; encore moins songeait-il au compte qu'il devait, tôt ou
tard, rendre à Dieu comme évêque et comme chrétien. On dit qu'une de ses
dernières lectures, une de ses lectures favorites, fut celle des
_Mémoires de Casanova_. Ce livre curieux lui rappelait un monde où il
avait vécu dans sa jeunesse. Chaque page ranimait pour lui les traits
anéantis de ce passé hasardeux qu'il regrettait. M. de Moutrou, son
_alter ego_, lui a entendu dire qu'aucun ouvrage ne lui avait donné une
peinture plus fidèle de la société et des moeurs du dix-huitième siècle.
Un jour qu'il exprimait cette opinion, madame de D*** lui représenta que
ce livre n'était pas de ceux qu'on peut laisser lire à tout le monde.
«Cela est vrai, répondit-il avec son sourire demi-abbé demi-païen: La
mère en défendra la lecture à sa fille, mais le fils le permettra à son
père.»
--Connaissez-vous M. Napoléon Landais?--Beaucoup Napoléon; M. Landais,
pas du tout.--La _Gazette de France_ a fait courir le bruit que M.
Napoléon Landais était mort.--M. Landais, je n'en sais rien; Napoléon,
j'en suis sûr.--Mais ne voilà-t-il pas que M. Napoléon Landais écrit à
la _Gazette_ qu'il n'est pas mort le moins du monde et se porte au
contraire à ravir. On peut s'en assurer chez M. Napoléon Landais
lui-même-, qui se fera un plaisir de se faire voir en bonne santé et de
se tenir à la disposition des personnes qui ignoraient l'existence de M.
Napoléon Landais, même de son vivant.--Eh! que me fait M. Landais? qu'il
vive ou qu'il soit mort, si bon lui semble!--Niais que vous êtes! ne
voyez-vous pas le fin mot de cette inhumation et de cette réclamation de
l'inhumé? M. Napoléon Landais s'est jadis rendu coupable d'un
dictionnaire français enterré depuis longtemps. Le billet de faire part
de la mort de M. Landais est une réclame pour le dictionnaire: «Nous
avons la douleur d'annoncer la fin prématurée; de M. Napoléon Landais,
auteur du fameux _Dictionnaire de la langue française_...» Cela fait
bien, cela excite l'intérêt; et ainsi, en tuant l'un, on a voulu
ressusciter l'autre; mais le dictionnaire est plus tenace que l'auteur;
il n'en reviendra pas.
--La querelle de MM. Alexandre Dum... et J. J. a encore quelque peu
occupé les oisifs. Suivant les uns, M. J. J. a répondu aux témoins
envoyés par M. Alexandre Dum...: «Je me battrais bien volontiers, mais
ma femme ne veut pas!»
Suivant d'autres, il aurait dit: «Vous prétendez que je dois une
réparation à M. Dum...; supposez que je lui doive vingt mille francs, et
que je ne les aie pas dans ma poche, est-ce que je pourrais les lui
rendre?»
D'autre part, M. Dum... agitait son tomahaw d'un air massacrant,
cherchant partout, dit-on, quelque _petit blanc_ de feuilletoniste pour
le dévorer. Quelqu'un lui dit: «Mais, mon cher, si vous voulez tuer tous
eux qui trouvent votre comédie mauvaise, vous referez la
saint-Barthélémy.»
-On s'étonnait chez madame de C*** de ce que M. Alexandre Dum... avait
choisi un duc de Guiche pour témoin.--Pourquoi pas en effet le duc
Brunswick ou le duc d'Amcet-Bourgeois?
En définitive, l'affaire a été ce qu'elle devait être raisonnablement:
les deux adversaires, blessés et enterrés l'un par la plume de l'autre,
ont répandu des flots d'encre, et y ont lavé leur injure.
Théâtres.
_L'Ogresse_ (théâtre du PALAIS-ROYAL).--_La Femme compromise; Quand
l'Amour s'en va_ théâtre du VAUDEVILLE.--_La Folle de la Cité_ (théâtre
de la GAIETÉ).--_Les nouvelles à la Main_ (théâtre des VARIÉTÉS).--_Le
Baiser par la fenêtre_ (théâtre du GYMNASE).
L'ogresse du Palais-Royal est une ogresse comme il n'y en a pas, du
moins dans le _Cabinet des Fées_. Là, toutes les ogresses ont cent ans,
une grande bouche pour vous avaler, de grands bras pour vous étouffer,
de grandes dents pour vous croquer. Au Palais-Royal, au contraire, notre
ogresse, a quelque vingt ans, une taille agréable, un joli visage, pas
la moindre griffe homicide, pas la moindre canine dévorante; tout son
mal est d'avoir un mauvais caractère. Figurez-vous enfin un méchant
enfant gâté qui se dépite à la plus légère contradiction, frappe du
pied, et, de temps en temps, tombe en de très-grandes colères.
Si l'enfant a un bâton sous la main, il vous frappe; s'il a une
cravache, il vous fouette; s'il a un fusil ou un pistolet, il vous
couche en joue. Diable! voilà qui devient sérieux! et ce n'est pas pour
rien qu'on appelle mademoiselle Catalina une ogresse.
N'y a-t-il pas cependant quelque excuse à donner de ce vilain caractère?
Oui, certes, et plus d'une: 1º Catalina est Péruvienne, ce qui lui
permet d'être un peu tigresse; 2º elle a été élevée à sa libre
fantaisie, comme une véritable sauvage, ce qui l'autorise à n'être que
médiocrement civilisée.
Mais le fond n'est pas si féroce qu'on le croirait: la suite vous
l'apprendra, et M. Edgar de Favencourt se charge de vous le prouver
très-prochainement.
M. Edgar est un véritable Français; il arrive au Pérou, rencontre
Catalina, lui dit quatre cinq mois de galanterie, lui chante deux ou
trois couplets bien troussés; et voilà ma tigresse, mon ogresse, ma
diablesse, qui regarde, sourit pour la première fois de sa vie, et
s'adoucit. Malheureusement Edgar va chez la voisine en dire il en
chanter autant. La nouvelle en vient jusqu'à la belle Catalina, qui,
furieuse et jalouse, prend sa carabine et mitraille l'infidèle Edgar.
Dans cette situation, Edgar n'a rien de mieux à faire que de s'évanouir
et de tomber dans un torrent. C'en est fait; plus d'Edgar!
Hélas! Edgar n'était point un traître; il causait tout simplement et
chantait avec sa soeur. Quoi de plus licite et de plus innocent! Aussi
jugez des remords de Catalina: elle pleure, elle se désole, et pour se
punir, la voici tout près d'épouser un benêt.
Elle ne l'épousera pas, car Edgar n'est pas mort; sa soeur l'a
recueilli, sa soeur l'a guéri, sa soeur l'a remis sur ses jambes;
actuellement il a bon pied et bon oeil; or, tous deux, Edgar et la
soeur, s'entendent pour jouer un tour à Catalina et prendre une
innocente revanche du coup de carabine: Edgar se donne des airs de
revenant, se montre au clair de la fille, parle d'une voix de fantôme,
se conduit, en un mot, de tout point, comme un habitant de l'autre
monde. Cette fantasmagorie a pour but d'augmenter les regrets de
Catalina, de lui donner une bonne petite leçon qui lui apprendra à ne
plus tirer sur les jolis Français, et de changer l'ogresse en douce
brebis.
[Illustration: Théâtre de la Gaieté.--La Folle de la Cité.--Mademoiselle
Georges.]
L'épreuve réussit; l'ogresse devient la meilleure femme du monde, et
Edgar en fait sa légitime épouse.--On aurait pu appeler ce vaudeville:
«le Mariage à la Carabine.»--L'auteur est M. Paul Vermoud; ce nom en
dit plus qu'il n'est gros; il cache un de nos écrivains le plus en
crédit, qui se distrait de ses succès de feuilleton par quelques jolis
vaudevilles joués çà et là.
Nous quittons la femme féroce pour passer à la femme sentimentale;
madame de Nervins a toute la douceur, toute la bonté, toute la vertu
désirables; ce n'est pas elle qui mitraillerait un Edgard à bout
portant: ah Dieu!
Cependant il arrive malheur à madame de Nervins; un beau soir, un fat la
surprend en tête-à-tête mystérieux; il écoule, il regarde, et voit, au
clair de la lune, un jeune homme qui se glisse dans l'ombre et
disparaît. Aussitôt de raconter l'aventure, et, du coup, madame de
Nervins est compromise.
Eh bien! le fat a dit une méchanceté et un mensonge: c'est trop de deux;
madame de Nervins est une parfaite honnête femme: c'est un proscrit et
non un galant qu'elle aidait à fuir. Le mal n'en est pas moins fait; il
faut que cette pauvre dame de Nervins en supporte toutes les
conséquences: la colère et l'abandon de son mari, la condamnation du
monde, la médisance des prudes et la pruderie des médisantes; ce n'est
qu'après beaucoup de pleurs et d'épreuves que son innocence éclate enfin
et triomphe sur toute la ligne. MM. Molé-Gentilhomme et Lefranc, en
faisant ce drame, et le théâtre du Vaudeville en le jouant, ne se sont
pas trop compromis.
L'amour s'en va par plus d'une route: MM. Laurencin et Marc-Michel en
ont choisi une entre mille; on vous aimait; vous devenez gras, l'amour
s'en va; vous étiez galant, tendre, sentimental, aux petits soins, et
l'on vous adorait ainsi; vous voici maussade, distrait, sans gêne,
l'amour s'en va: telle est l'histoire de M. et de madame de Folleville.
L'amour étant parti, on se consulte pour savoir s'il ne serait pas
prudent de rompre tout à fait le marché et d'aller chercher fortune
ailleurs; c'est la première idée de nos deux époux mal assortis;
heureusement, la réflexion arrive; l'amour n'est qu'un oiseau de
passage: il s'en va parce qu'il n'est pas fait pour rester. Si l'on en
venait à l'amitié, chose plus solide et plus stable? «Tope!» disent nos
deux époux; et les voici réconciliés sur ce terrain et s'y trouvant
parfaitement aimables et parfaitement heureux.--Pourquoi donc si fort se
désoler? Quand l'amour s'en va, vous voyez qu'il en reste toujours
quelque chose.--L'esprit s'en va aussi, mais ce n'est pas ici le cas
pour MM. Laurencin et Marc-Michel.
Le théâtre de la Gaieté plaisante rarement, comme chacun sait; il nous
donne une folle, cette fois, un enfant naturel, une banqueroute, un
échafaud, un proscrit, une tentative de suicide, deux frères qui ne se
connaissent pas, deux frères qui se reconnaissent, une femme séduite qui
livre son séducteur au bourreau, un fils de la séduction qui le délivre,
la Tamise, la prison, le palais, la mansarde, la rue, la place publique,
des évanouissements, des résurrections et des murailles mobiles; le tout
couronné par un pardon général et un bonheur universel.
C'est touchant, c'est effrayant, c'est étonnant, c'est larmoyant;
l'auteur, M. Charles Lafont, et l'actrice mademoiselle Georges, ont été
positivement aux nues; il faut que le succès soit d'une bonne force pour
avoir poussé mademoiselle Georges jusque-là.
La scène capitule est celle où la folle reconnaît ses deux fils, à moins
que ce ne soit l'autre, où elle reconnaît son séducteur; car ce drame
est plein de reconnaissances, sans compter la reconnaissance du
parterre, pour l'auteur, et la reconnaissance du caissier pour les
recettes que la _Folle de la Cité_ lui prépare.
Le dindon qui se pare des plumes du paon n'est pas un oiseau rare; M. le
marquis de Grandmaison est ce dindon-là: il court par la ville certaines
petites feuilles scélérates, des petites satires anonymes, des petites
méchancetés sous le manteau; vous savez ce qu'on appelait autrefois et
ce qui s'appelle encore de nos jours des nouvelles à la main: d'où
viennent-elles? qui en est l'auteur? c'est vous monsieur le marquis de
Grandmaison, disent ces dames; c'est toi marquis, répètent ces
messieurs; ah! marquis, que de malice! ah! mon cher, que d'esprit! Et le
marquis de se laisser faire; il est ravi de récolter la moisson qu'un
autre a semée, et de se donner une réputation d'esprit sans y avoir mis
un sou de sa poche.
Sa joie dure peu; si les nouvelles à la main amusent les uns, elles
blessent les autres et leur déplaisent. Les victimes viennent se
plaindre; l'un menace M. le marquis d'un procès en calomnie; l'autre de
la Bastille; celui-ci d'un soumet; celui-là d'un coup d'épée; si bien
que le pauvre marquis ne sait auquel entendre; et comme le gaillard est
peu brave, il est bien obligé d'avouer son imposture et de déclarer
qu'il n'est qu'un poltron et qu'un sot.
Ce vaudeville confirme cet excellent précepte, qu'il n'est pas toujours
profitable de prendre le bien d'autrui. Les auteurs, MM. Dennery et
Clairville, ont fait cependant comme les prédicateurs, qui ne mettent
pas en action les belles maximes qu'ils enseignent: ils ont pris à tout
le monde les meilleurs mots et les meilleurs couplet de leur pièce, et
le larcin leur a mieux réussi qu'au marquis de Grandmaison.
--Mademoiselle Hortense fait par la fenêtre un signe d'intelligence à
son cousin, qui demeure en face d'elle, et ce signe ressemble quelque
peu à un baiser; un mais qui demeure au-dessous du cousin prend ce signe
ou ce baiser pour lui, et le renvoie immédiatement à mademoiselle
Hortense, poste pour poste.
Le père surprend ledit baiser au passage, s'indigne, tempête, menace, ce
qui jette notre niais dans une complication de dangers, de peurs, de
duels et de désastres contre lesquels il faudrait un coeur de lion,
tandis que lui n'a qu'un coeur de lièvre. Il s'enfuit donc, perdant à la
bataille mademoiselle Hortense qu'il venait épouser, et que le cousin en
question lui escamote.
M. Bénard a pris ce vieux vaudeville à son compte, comme s'il était
nouveau. La vérité est qu'il n'est pas plus à M. Bénard qu'à moi; c'est
un vaudeville à tout le monde, qui ressemble à tout et ne ressemble à
rien.
Le Lizard coulé par le Véloce.
[Illustration.]
[Illustration:
EST.
LE VÉLOCE, 1200 TONNEAUX.
Droit la barre Tribord à la barre. Tribord à la barre.
1re position du Véloce, 2e position. 3e position.
Rencontre
lorsqu'il fut aperçu.
LE LIZARD, 300 TONNEAUX.
Droit la barre. Bâbord la barre.
OUEST.]
Dans la nuit du 24 au 25 juillet, le bateau à vapeur anglais _le Lizard_
a été coulé par le steamer de guerre français _le Véloce_, à environ 25
milles Est de Gibraltar, et en se rendant à Barcelone.
_Le Lizard_ avait quitté Gibraltar le lundi 24 au soir, avec une bonne
brise du sud; le vent fraîchit vers minuit, et le ciel chargé de nuages
rendait l'obscurité complète. Quelques minutes avant l'abordage, les
hommes de quart à bord du _Lizard_, apercevant un steamer qui venait
droit sur eux, lui firent des signaux et le hélèrent. Evidemment,
l'équipage du bateau à vapeur français n'aperçut pas les signaux et
n'entendit pas les cris, car le navire continua sa marche et vint donner
avec une force excessive par le travers du _Lizard_, près de la machine.
Le choc fut si violent, que tous ceux qui étaient sur le pont du
_Lizard_ furent renversés, et que le quart en bas sauta en chemise sur
le pont.
On reconnut aussitôt que: le navire avait fait de grandes avaries, et
que l'eau y entrait avec rapidité; bientôt il devint évident que tous
les efforts pour le sauver seraient vains, car il coulait bas. Cependant
les officiers et l'équipage travaillèrent, pour le maintenir à flot,
jusqu'au moment où l'eau, éteignant tous les feux, interdit l'emploi des
machines. Le steamer français n'a fait aucune avarie sérieuse, et il est
resté près du _Lizard_, pour lui fournir tous les secours possibles.
Quand tout espoir de sauver le navire anglais a été perdu, on a fait
passer l'équipage à bord du _Véloce_, à l'aide des chaloupes des deux
navires, et cette opération s'est faite sans aucun accident. A peine le
dernier homme de l'équipage était-il en sûreté sur le bateau à vapeur
français, que _le Lizard_ s'engloutit, deux heures environ après
l'abordage.
_Le Véloce_ s'est rendu à Gibraltar avec l'équipage anglais, qu'il a
laissé à bord du vaisseau _l'Indus_.
_Le Lizard_ était depuis longtemps attaché à la Méditerranée, et il
faisait, avec _le Locust_, le service entre Gibraltar et Malte.
_Le Véloce_ est commandé par le capitaine de corvette Léon Duparc, un
des officiers les plus instruits et les plus savants de la marine
française. Dans sa carrière maritime, il a eu occasion, à plusieurs
reprises, de rendre de grands services à des bâtiments anglais en péril;
nous croyons même nous rappeler que le gouvernement britannique lui a,
en récompense de ces belles actions, envoyé une épée d'honneur. Cette
fois encore, il aura eu le bonheur de sauver tous les hommes du
_Lizard_.
[Illustration.]