--Au palais de monseigneur le duc d'Anjou.
Il n'écouta point la réponse des gardes, qui hurlaient une réponse
derrière lui. Son cheval ne semblait tenir sur ses jambes que par un
miracle d'équilibre dû à la vitesse même avec laquelle il marchait: il
allait, le pauvre animal, sans avoir plus aucune conscience de sa vie,
et il y avait à parier qu'il tomberait quand il s'arrêterait.
Il s'arrêta au palais; mais M. de Monsoreau était excellent écuyer, le
cheval était de race: le cheval et le cavalier restèrent debout.
--Monsieur le duc! cria le grand veneur.
--Monseigneur est allé faire une reconnaissance, répondit la
sentinelle.
--Où cela? demanda M. de Monsoreau.
--Par-là, dit le factionnaire en étendant la main vers un des quatre
points cardinaux.
--Diable! fit Monsoreau, ce que j'avais à dire au duc était cependant
bien pressé; comment faire?
--Mettre t'abord fotre chifal à l'égurie, répliqua la sentinelle, qui
était un reître d'Alsace; gar si fous ne l'abbuyez pas contre un mur
il dombera.
--Le conseil est bon, quoique donné en mauvais français, dit
Monsoreau. Où sont les écuries, mon brave homme?
--Là-pas!
En ce moment un homme s'approcha du gentilhomme et déclina ses
qualités.
C'était le majordome.
M. de Monsoreau répondit à son tour par l'énumération de ses nom,
prénoms et qualités.
Le majordome salua respectueusement; le nom du grand veneur était dès
longtemps connu dans la province.
--Monsieur, dit-il, veuillez entrer et prendre quelque repos. Il y a
dix minutes à peine que monseigneur est sorti; Son Altesse ne rentrera
pas avant huit heures du soir.
--Huit heures du soir! reprit Monsoreau en rongeant sa moustache, ce
serait perdre trop de temps. Je suis porteur d'une grande nouvelle qui
ne peut être sue trop tôt par Son Altesse. N'avez-vous pas un cheval
et un guide à me donner?
--Un cheval! il y en a dix, monsieur, dit le majordome. Quant à un
guide, c'est différent, car monseigneur n'a pas dit où il allait, et
vous en saurez, en interrogeant, autant que qui que ce soit, sous ce
rapport; d'ailleurs, je ne voudrais pas dégarnir le château. C'est une
des grandes recommandations de Son Altesse.
--Ah! ah! fit le grand veneur, on n'est donc pas en sûreté ici?
--Oh! monsieur, on est toujours en sûreté au milieu d'hommes tels que
MM. Bussy, Livarot, Ribérac, Antraguet, sans compter notre invincible
prince, monseigneur le duc d'Anjou; mais vous comprenez....
--Oui, je comprends que lorsqu'ils n'y sont pas, il y a moins de
sûreté.
--C'est cela même, monsieur.
--Alors je prendrai un cheval frais dans l'écurie, et je tâcherai de
joindre Son Altesse en m'informant.
--Il y a tout à parier, monsieur, que, de cette façon, vous rejoindrez
monseigneur.
--On n'est point parti au galop?
--Au pas, monsieur, au pas.
--Très-bien! c'est chose conclue; montrez-moi le cheval que je puis
prendre.
--Entrez dans l'écurie, monsieur, et choisissez vous-même: tous sont à
monseigneur.
--Très-bien.
Monsoreau entra.
Dix ou douze chevaux, des plus beaux et des plus frais, prenaient un
ample repas dans les crèches bourrées du grain et du fourrage le plus
savoureux de l'Anjou.
--Voilà, dit le majordome, choisissez. Monsoreau promena sur la rangée
de quadrupèdes un regard de connaisseur.
--Je prends ce cheval bai-brun, dit-il, faites-le-moi seller.
--Roland.
--Il s'appelle Roland?
--Oui, c'est le cheval de prédilection de Son Altesse. Il le monte
tous les jours; il lui a été donné par M. de Bussy, et vous ne le
trouveriez certes pas à l'écurie si Son Altesse n'essayait pas de
nouveaux chevaux qui lui sont arrivés de Tours.
--Allons, il paraît que je n'ai pas le coup d'oeil mauvais.
Un palefrenier s'approcha.
--Sellez Roland, dit le majordome.
Quant au cheval du comte, il était entré de lui-même dans l'écurie et
s'était étendu sur la litière, sans attendre même qu'on lui ôtât son
harnais.
Roland fut sellé en quelques secondes. M. de Monsoreau se mit
légèrement en selle, et s'informa une seconde fois de quel côté la
cavalcade s'était dirigée.
--Elle est sortie par cette porte, et elle a suivi cette rue, dit le
majordome en indiquant au grand veneur le même point que lui avait
déjà indiqué la sentinelle.
--Ma foi, dit Monsoreau en lâchant le bride, en voyant que de lui-même
le cheval prenait ce chemin, on dirait, ma parole, que Roland suit la
piste.
--Oh! n'en soyez pas inquiet, dit le majordome, j'ai entendu dire à M.
de Bussy et à son médecin, M. Remy, que c'était l'animal le plus
intelligent qui existât; dès qu'il sentira ses compagnons, il les
rejoindra. Voyez les belles jambes, elles feraient envie à un cerf.
Monsoreau se pencha de côté.
--Magnifiques, dit-il.
En effet, le cheval partit sans attendre qu'on l'excitât, et sortit
fort délibérément de la ville; il fit même un détour, avant d'arriver
à la porte, pour abréger la route, qui se bifurquait circulairement à
gauche, directement à droite.
Tout en donnant cette preuve d'intelligence, le cheval secouait la
tête comme pour échapper au frein qu'il sentait peser sur ses lèvres;
il semblait dire au cavalier que toute influence dominatrice lui était
inutile, et, à mesure qu'il approchait de la porte de la ville, il
accélérait sa marche.
--En vérité, murmura Monsoreau, je vois qu'on ne m'en avait pas trop
dit; ainsi, puisque tu sais si bien ton chemin, va, Roland, va.
Et il abandonna les rênes sur le cou de Roland.
Le cheval, arrivé au boulevard extérieur, hésita un moment pour savoir
s'il tournerait à droite ou à gauche,
Il tourna à gauche.
Un paysan passait en ce moment.
--Avez-vous vu une troupe de cavaliers, l'ami? demanda Monsoreau.
--Oui, monsieur, répondit le rustique, je l'ai rencontrée là-bas, en
avant.
C'était justement dans la direction qu'avait prise Roland, que le
paysan venait de rencontrer cette troupe.
--Va, Roland, va, dit le grand veneur en lâchant les rênes à son
cheval, qui prit un trot allongé avec lequel on devait naturellement
faire trois ou quatre lieues à l'heure.
Le cheval suivit encore quelque temps le boulevard, puis il donna tout
à coup à droite, prenant un sentier fleuri qui coupait à travers la
campagne.
Monsoreau hésita un instant pour savoir s'il n'arrêterait pas Roland;
mais Roland paraissait si sûr de son affaire, qu'il le laissa aller.
A mesure que le cheval s'avançait, il s'animait. Il passa du trot au
galop, et, en moins d'un quart d'heure, la ville eut disparu aux
regards du cavalier.
De son côté aussi, le cavalier, à mesure qu'il s'avançait, semblait
reconnaître les localités.
--Eh! mais, dit-il en entrant sous le bois, on dirait que nous allons
vers Méridor; est-ce que Son Altesse, par hasard, se serait dirigée du
côté du château?
Et le front du grand veneur se rembrunit à cette idée, qui ne se
présentait pas à son esprit pour la première fois.
--Oh! oh! murmura-t-il, moi qui venais d'abord voir le prince,
remettant à demain de voir ma femme. Aurais-je donc le bonheur de les
voir tous les deux en même temps?
Un sourire terrible passa sur les lèvres du grand veneur.
Le cheval allait toujours, continuant d'appuyer à droite avec une
ténacité qui indiquait la marche la plus résolue et la plus sûre.
--Mais, sur mon âme, pensa Monsoreau, je ne dois plus maintenant être
bien loin du parc de Méridor.
En ce moment, le cheval se mit à hennir.
Au même instant, un autre hennissement lui répondit du fond de la
feuillée.
--Ah! ah! dit le grand veneur, voilà Roland qui a trouvé ses
compagnons, à ce qu'il paraît.
Le cheval redoublait de vitesse, passant comme l'éclair sous les
hautes futaies.
Soudain Monsoreau aperçut un mur et un cheval attaché près de ce mur.
Le cheval hennit une seconde fois, et Monsoreau reconnut que c'était
lui qui avait dû hennir la première.
--Il y a quelqu'un ici! dit Monsoreau pâlissant.