Comme on l'a vu, Chicot avait vainement cherché le duc d'Anjou par les
rues de Paris pendant la soirée de la Ligue.
Le duc de Guise, on se le rappelle, avait invité le prince à sortir:
cette invitation avait inquiété l'ombrageuse altesse. François avait
réfléchi, et, après réflexion, François dépassait le serpent en
prudence.
Cependant, comme son intérêt à lui-même exigeait qu'il vît de ses
propres yeux ce qui devait se passer ce soir-là, il se décida à
accepter l'invitation, mais il prit en même temps la résolution de ne
mettre le pied hors de son palais que bien et dûment accompagné.
De même que tout homme qui craint appelle une arme favorite à son
secours, le duc alla chercher son épée, qui était Bussy d'Amboise.
--Pour que le duc se décidât à cette démarche, il fallait que la peur
le talonnât bien fort. Depuis sa déception à l'endroit de M. de
Monsoreau, Bussy boudait, et François s'avouait à lui-même qu'à la
place de Bussy, et en supposant qu'en prenant sa place il eût en même
temps pris son courage, il aurait témoigné plus que du dépit au prince
qui l'eût trahi d'une si cruelle façon.
Au reste, Bussy, comme toutes les natures d'élite, sentait plus
vivement la douleur que le plaisir: il est rare qu'un homme intrépide
au danger, froid et calme en face du fer et du feu, ne succombe pas
plus facilement qu'un lâche aux émotions d'une contrariété. Ceux que
les femmes font pleurer le plus facilement, ce sont les hommes qui se
font le plus craindre des hommes.
Bussy dormait, pour ainsi dire, dans sa douleur: il avait vu Diane
reçue à la cour, reconnue comme comtesse de Monsoreau, admise par la
reine Louise au rang de ses dames d'honneur; il avait vu mille regards
curieux dévorer cette beauté sans rivale, qu'il avait pour ainsi dire
découverte et tirée du tombeau où elle était ensevelie. Il avait,
pendant toute une soirée, attaché ses yeux ardents sur la jeune femme
qui ne levait point ses yeux appesantis; et, dans tout l'éclat de
cette fête, Bussy, injuste comme tout homme qui aime véritablement,
Bussy, oubliant le passé et détruisant lui-même dans son esprit tous
les fantômes de bonheur que le passé y avait fait naître, Bussy ne
s'était pas demandé combien Diane devait souffrir de tenir ainsi ses
yeux baissés, elle qui pouvait, en face d'elle, apercevoir un visage
voilé par une tristesse sympathique, au milieu de toutes ces figures
indifférentes ou sottement curieuses.
--Oh! se dit Bussy à lui-même, en voyant qu'il attendait inutilement
un regard, les femmes n'ont d'adresse et d'audace que lorsqu'il s'agit
de tromper un tuteur, un époux ou une mère; elles sont gauches, elles
sont lâches, lorsqu'il s'agit de payer une dette de simple
reconnaissance; elles ont tellement peur de paraître aimer, elles
attachent un prix si exagéré à leur moindre faveur, que, pour
désespérer celui qui prétend à elles, elles ne regardent point, quand
tel est leur caprice, à lui briser le coeur. Diane pouvait me dire
franchement: «Merci de ce que vous avez fait pour moi, monsieur de
Bussy, mais je ne vous aime pas.» J'eusse été tué du coup, ou j'en
eusse guéri. Mais non! elle me préfère, me laisse l'aimer inutilement;
mais elle n'y a rien gagné, car je ne l'aime plus, je la méprise.
Et il s'éloigna du cercle royal, la rage dans le coeur.
En ce moment, ce n'était plus cette noble figure que toutes les femmes
regardaient avec amour et tous les hommes avec terreur: c'était un
front terni, un oeil faux, un sourire oblique.
Bussy, en sortant, se vit passer dans un grand miroir de Venise et se
trouva lui-même insupportable à voir.
--Mais je suis fou, dit-il; comment, pour une personne qui me
dédaigne, je me rendrais odieux à cent qui me recherchent! Mais
pourquoi me dédaigne-t-elle, ou plutôt pour qui?
Est-ce pour ce long squelette à face livide, qui, toujours planté à
dix pas d'elle, la couve sans cesse de son jaloux regard... et qui,
lui aussi, feint de ne pas me voir? Et dire cependant que, si je le
voulais, dans un quart d'heure, je le tiendrais muet et glacé sous mon
genou avec dix pouces de mon épée dans le coeur; dire que, si je le
voulais, je pourrais jeter sur cette robe blanche le sang de celui qui
y a cousu ces fleurs; dire que, si je le voulais, ne pouvant être
aimé, je serais au moins terrible et haï!
Oh! sa haine! sa haine! plutôt que son indifférence.
Oui, mais ce serait banal et mesquin: c'est ce que feraient un Quélus
et un Maugiron, si un Quélus et un Maugiron savaient aimer. Mieux vaut
ressembler à ce héros de Plutarque que j'ai tant admiré, à ce jeune
Antiochus mourant d'amour, sans risquer un aveu, sans proférer une
plainte. Oui, je me tairai! Oui, moi qui ai lutté corps à corps avec
tous les hommes effrayants de ce siècle; moi qui ai vu Crillon, le
brave Crillon lui-même, désarmé devant moi, et qui ai tenu sa vie à ma
merci. Oui, j'éteindrai ma douleur et l'étoufferai dans mon âme, comme
a fait Hercule du géant Antée, sans lui laisser toucher une seule fois
du pied l'Espérance, sa mère. Non, rien ne m'est impossible à moi,
Bussy, que, comme Crillon, on a surnommé le brave, et tout ce que les
héros ont fait, je le ferai.
Et, sur ces mots, il déroidit la main convulsive avec laquelle il
déchirait sa poitrine, il essuya la sueur de son front et marcha
lentement vers la porte; son poing allait frapper rudement la
tapisserie: il se commanda la patience et la douceur, et il sortit, le
sourire sur les lèvres et le calme sur le front, avec un volcan dans
le coeur.
Il est vrai que, sur sa route, il rencontra M. le duc d'Anjou et
détourna la tête, car il sentait que toute sa fermeté d'âme ne
pourrait aller jusqu'à sourire, et même saluer le prince qui
l'appelait son ami et qui l'avait trahi si odieusement.
En passant, le prince prononça le nom de Bussy, mais Bussy ne se
détourna même point.
Bussy rentra chez lui. Il plaça son épée sur la table, ôta son
poignard de sa gaîne, dégrafa lui-même pourpoint et manteau, et
s'assit dans un grand fauteuil en appuyant sa tête à l'écusson de ses
armes qui en ornait le dossier.
Ses gens le virent absorbé; ils crurent qu'il voulait reposer, et
s'éloignèrent. Bussy ne dormait pas: il rêvait.
Il passa de cette façon plusieurs heures sans s'apercevoir qu'à
l'autre bout de la chambre un homme, assis comme lui, l'épiait
curieusement, sans faire un geste, sans prononcer un mot, attendant,
selon toute probabilité, l'occasion d'entrer en relation, soit par un
mot, soit par un signe.
Enfin, un frisson glacial courut sur les épaules de Bussy et fit
vaciller ses yeux; l'observateur ne bougea point.
Bientôt les dents du comte cliquèrent les unes contre les autres; ses
bras se roidirent; sa tête, devenue trop pesante, glissa le long du
dossier du fauteuil et tomba sur son épaule.
En ce moment, l'homme qui l'examinait se leva de sa chaise en poussant
un soupir, et s'approcha de lui.
--Monsieur le comte, dit-il, vous avez la fièvre.
Le comte leva son front qu'empourprait la chaleur de l'accès.
--Ah! c'est toi, Remy, dit-il.
--Oui, comte; je vous attendais ici.
--Ici, et pourquoi?
--Parce que là où l'on souffre on ne reste pas longtemps.
--Merci, mon ami, dit Bussy en prenant la main du jeune homme.
Remy garda entre les siennes cette main terrible, devenue plus faible
que la main d'un enfant, et, la pressant avec affection et respect
contre son coeur:
--Voyons, dit-il, il s'agit de savoir, monsieur le comte, si vous
voulez demeurer ainsi: voulez-vous que la fièvre gagne et vous abatte?
restez debout; voulez-vous la dompter? mettez-vous au lit, et
faites-vous lire quelque beau livre où vous puissiez puiser l'exemple
et la force.
Le comte n'avait plus rien à faire au monde qu'obéir; il obéit.
C'est donc en son lit que le trouvèrent tous les amis qui le vinrent
visiter.
Pendant toute la journée du lendemain, Remy ne quitta point le chevet
du comte; il avait la double attribution de médecin du corps et de
médecin de l'âme; il avait des breuvages rafraîchissants pour l'un, il
avait de douces paroles pour l'autre.
Mais le lendemain, qui était le jour où M. de Guise était venu au
Louvre, Bussy regarda autour de lui, Remy n'y était point.
--Il s'est fatigué, pensa Bussy; c'est bien naturel! pauvre garçon,
qui doit avoir tant besoin d'air, de soleil et de printemps! Et puis
Gertrude l'attendait, sans doute; Gertrude n'est qu'une femme de
chambre, mais elle l'aime... Une femme de chambre qui aime vaut mieux
qu'une reine qui n'aime pas.
La journée se passa ainsi, Remy ne reparut pas; justement parce qu'il
était absent, Bussy le désirait; il se sentait contre ce pauvre garçon
de terribles mouvements d'impatience.
--Oh! murmura-t-il une fois ou deux, moi qui croyais encore à la
reconnaissance et à l'amitié! Non, désormais je ne veux plus croire à
rien.
Vers le soir, quand les rues commençaient à s'emplir de monde et de
rumeurs, quand le jour déjà disparu ne permettait plus de distinguer
les objets dans l'appartement, Bussy entendit des voix très-hautes et
très-nombreuses dans son antichambre.
Un serviteur accourut alors tout effaré.
--Monseigneur le duc d'Anjou, dit-il.
--Fais entrer, répliqua Bussy en fronçant le sourcil à l'idée que son
maître s'inquiétait de lui, ce maître dont il méprisait jusqu'à la
politesse.
Le duc entra. La chambre de Bussy était sans lumière; les coeurs
malades aiment l'obscurité, car ils peuplent l'obscurité de fantômes.
--Il fait trop sombre chez toi, Bussy, dit le duc; cela doit te
chagriner.
Bussy garda le silence; le dégoût lui fermait la bouche.
--Es-tu donc malade gravement, continua le duc, que tu ne me réponds
pas?
--Je suis fort malade, en effet, monseigneur, murmura Bussy.
--Alors, c'est pour cela que je ne t'ai point vu chez moi depuis deux
jours? dit le duc.
--Oui, monseigneur, dit Bussy.
Le prince, piqué de ce laconisme, fit deux ou trois tours par la
chambre en regardant les sculptures qui se détachaient dans l'ombre,
et en maniant les étoffes.
--Tu es bien logé, Bussy, ce me semble du moins, dit le duc.
Bussy ne répondit pas.
--Messieurs, dit le duc à ses gentilshommes, demeurez dans la chambre
à côté; il faut croire que, décidément, mon pauvre Bussy est bien
malade. Çà, pourquoi n'a-t-on pas prévenu Miron? Le médecin d'un roi
n'est pas trop bon pour Bussy.
Un serviteur de Bussy secoua la tête: le duc regarda ce mouvement.
--Voyons, Bussy, as-tu des chagrins? demanda le prince presque
obséquieusement.
--Je ne sais pas, répondit le comte.
Le duc s'approcha, pareil à ces amants qu'on rebute, et qui, à mesure
qu'on les rebute, deviennent plus souples et plus complaisants.
--Voyons! parle-moi donc, Bussy! dit-il.
--Eh! que vous dirai-je, monseigneur?
--Tu es fâché contre moi, hein? ajouta-t-il à voix basse.
--Moi, fâché, de quoi? D'ailleurs, on ne se fâche point contre les
princes. A quoi cela servirait-il?
Le duc se tut.
--Mais, dit Bussy à son tour, nous perdons le temps en préambules.
Allons au fait, monseigneur.
Le duc regarda Bussy.
--Vous avez besoin de moi, n'est-ce pas? dit ce dernier avec une
dureté incroyable.
--Ah! monsieur de Bussy!
--Eh! sans doute, vous avez besoin de moi, je le répète; croyez-vous
que je pense que c'est par amitié, que vous me venez voir? Non,
pardieu, car vous n'aimez personne.
--Oh! Bussy!... toi, me dire de pareilles choses!
--Voyons, finissons-en; parlez, monseigneur, que vous faut-il? Quand
on appartient à un prince, quand ce prince dissimule au point de vous
appeler mon ami, eh bien! il faut lui savoir gré de la dissimulation
et lui faire tout sacrifice, même celui de la vie. Parlez.
Le duc rougit; mais, comme il était dans l'ombre, personne ne vit
cette rougeur.
--Je ne voulais rien de toi, Bussy, et tu te trompes, dit-il, en
croyant ma visite intéressée. Je désire seulement, voyant le beau
temps qu'il fait, et tout Paris étant ému ce soir de la signature de
la Ligue, t'avoir en ma compagnie pour courir un peu la ville.
Bussy regarda le duc.
--N'avez-vous pas Aurilly? dit-il.
--Un joueur de luth.
--Ah! monseigneur! vous ne lui donnez pas toutes ses qualités, je
croyais qu'il remplissait encore près de vous d'autres fonctions. Et,
en dehors d'Aurilly, d'ailleurs, vous avez encore dix ou douze
gentilshommes dont j'entends les épées retentir sur les boiseries de
mon antichambre.
La portière se souleva lentement.
--Qui est là? demanda le duc avec hauteur, et qui entre sans se faire
annoncer dans la chambre où je suis?
--Moi, Remy, répondit le Haudoin en faisant une entrée majestueuse et
nullement embarrassée.
--Qu'est-ce que Remy? demanda le duc.
--Remy, monseigneur, répondit le jeune homme, c'est le médecin.
--Remy, dit Bussy, c'est plus que le médecin, monseigneur, c'est
l'ami.
--Ah! fît le duc blessé.
--Tu as entendu ce que monseigneur désire, demanda Bussy en
s'apprêtant à sortir du lit.
--Oui, que vous l'accompagniez, mais....
--Mais quoi? dit le duc.
--Mais vous ne l'accompagnerez pas, monseigneur, répondit le Haudoin.
--Et pourquoi cela? s'écria François.
--Parce qu'il fait trop froid dehors, monseigneur.
--Trop froid? dit le duc surpris qu'on osât lui résister.
--Oui! trop froid. En conséquence, moi qui réponds de la santé de M.
de Bussy à ses amis et à moi-même, je lui défends de sortir.
Bussy n'en allait pas moins sauter en bas du lit, mais la main de Remy
rencontra la sienne et la lui serra d'une façon significative.
--C'est bon, dit le duc. Puisqu'il courrait si gros risque à sortir,
il restera.
Et Son Altesse, piquée outre mesure, fit deux pas vers la porte.
Bussy ne bougea point.
Le duc revint vers le lit.
--Ainsi c'est décidé, dit-il, tu ne te risques point?
--Vous le voyez, monseigneur, dit Bussy, le médecin le défend.
--Tu devrais voir Miron, Bussy; c'est un grand docteur.
--Monseigneur, j'aime mieux un médecin ami qu'un médecin savant, dit
Bussy.
--En ce cas, adieu!
--Adieu, monseigneur!
Et le duc sortit avec grand fracas.
A peine fut-il dehors, que Remy, qui l'avait suivi des yeux jusqu'à ce
qu'il fût sorti de l'hôtel, accourut près du malade.
--Çà, dit-il, monseigneur, qu'on se lève, et tout de suite, s'il vous
plaît.
--Pour quoi faire me lever?
--Pour venir faire un tour avec moi. Il fait trop chaud dans cette
chambre.
--Mais tu disais tout à l'heure au duc qu'il faisait trop froid
dehors!
--Depuis qu'il est sorti la température a changé.
--De sorte que... dit Bussy en se soulevant avec curiosité.
--De sorte qu'en ce moment, répondit le Haudoin, je suis convaincu que
l'air vous serait bon.
--Je ne comprends pas, fit Bussy.
--Est-ce que vous comprenez quelque chose aux potions que je vous
donne? vous les avalez cependant. Allons! sus! levons-nous: une
promenade avec M. le duc d'Anjou était dangereuse, avec le médecin
elle est salutaire; c'est moi qui vous le dis. N'avez-vous donc plus
confiance en moi? alors il faut me renvoyer.
--Allons donc, dit Bussy, puisque tu le veux.
--Il le faut.
Bussy se leva pâle et tremblant.
--L'intéressante pâleur, dit Remy, le beau malade!
--Mais où allons-nous?
--Dans un quartier dont j'ai analysé l'air aujourd'hui même.
--Et cet air?
--Est souverain pour votre maladie, monseigneur.
Bussy s'habilla.
--Mon chapeau et mon épée! dit-il.
Il se coiffa de l'un et ceignit l'autre.
Puis tous deux sortirent.