Chicot avait de bonnes jambes, et il s'en fût servi avec avantage pour
rejoindre l'homme qui venait de bâtonner Gorenflot, si quelque chose
d'étrange dans la tournure de cet homme, et surtout dans celle de son
compagnon, ne lui eût fait comprendre qu'il y avait danger à provoquer
brusquement une reconnaissance qu'ils paraissaient vouloir éviter. En
effet, les deux fuyards cherchaient visiblement à se perdre dans la
foule, ne se détournant qu'aux angles des rues pour s'assurer qu'ils
n'étaient pas suivis.
Chicot songea qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de n'avoir pas
l'air de les suivre: c'était de les précéder. Tous deux regagnaient la
rue Saint-Honoré par la rue de la Monnaie et la rue Tirechappe: au
coin de cette dernière, il les dépassa, et, toujours courant, il alla
s'embusquer au bout de la rue des Bourdonnais.
Les deux hommes remontaient la rue Saint-Honoré, longeant les maisons
du côté de la halle au blé, et, le chapeau rabattu sur les sourcils,
le manteau drapé jusqu'aux yeux, marchaient d'un pas pressé, et qui
avait quelque chose de militaire, vers la rue de la Ferronnerie.
Chicot continua de les précéder.
Au coin de la rue de la Ferronnerie, les deux hommes s'arrêtèrent de
nouveau pour jeter un dernier regard autour d'eux.
Pendant ce temps, Chicot avait continué de gagner du terrain et était
arrivé, lui, au milieu de la rue.
Au milieu de la rue, et en face d'une maison qui semblait prête à
tomber en ruines, tant elle était vieille, stationnait une litière
attelée de deux chevaux massifs. Chicot jeta un coup d'oeil autour de
lui, vit le conducteur endormi sur le devant, une femme paraissant
inquiète et collant son visage à la jalousie; une illumination lui
vint que la litière attendait les deux hommes; il tourna derrière
elle, et, protégé par son ombre combinée avec celle de la maison, il
se glissa sous un large banc de pierre, lequel servait d'étalage aux
marchands de légumes qui, deux fois par semaine, faisaient, à cette
époque, un marché rue de la Ferronnerie.
A peine y était-il blotti, qu'il vit apparaître les deux hommes à la
tête des chevaux, où de nouveau ils s'arrêtèrent inquiets; un d'eux
alors réveilla le cocher, et, comme il avait le sommeil dur, celui-là
laissa échapper un _cap dé diou_ des mieux accentués, tandis que
l'autre, plus impatient encore, lui piquait le derrière avec la pointe
de son poignard.
--Oh! oh! dit Chicot, je ne m'étais donc pas trompé: c'étaient des
compatriotes; cela ne m'étonne plus qu'ils aient si bien étrillé
Gorenflot parce qu'il disait du mal des Gascons.
La jeune femme, reconnaissant à son tour les deux hommes pour ceux
qu'elle attendait, se pencha rapidement hors de la portière de la
lourde machine. Chicot alors l'aperçut plus distinctement: elle
pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans; elle était fort belle et fort
pâle; et, s'il eût fait jour, à la moite vapeur qui humectait ses
cheveux d'un blond doré et ses yeux cerclés de noir, à ses mains d'un
blanc mat, à l'attitude languissante de tout son corps, on eût pu
reconnaître qu'elle était en proie à un état de maladie dont ses
fréquentes défaillances et l'arrondissement de sa taille eussent bien
vite donné le secret.
Mais de tout cela Chicot ne vit que trois choses: c'est qu'elle était
jeune, pâle et blonde.
Les deux hommes s'approchèrent de la litière, et se trouvèrent
naturellement placés entre elle et le banc sous lequel Chicot s'était
tapi.
Le plus grand des deux prit à deux mains la main blanche que la dame
lui tendait par l'ouverture de la litière, et, posant le pied sur le
marchepied et les deux bras sur la portière:
--Eh bien! ma mie, demanda-t-il à la dame, mon petit coeur, mon
mignon, comment allons-nous?
La dame répondit en secouant la tête avec un triste sourire et en
montrant son flacon de sels.
--Encore des faiblesses, ventre-saint-gris! Que je vous en voudrais
d'être malade ainsi, mon cher amour, si je n'avais pas votre douce
maladie à me reprocher!
--Et pourquoi diable aussi emmenez-vous madame à Paris? dit l'autre
homme assez rudement: c'est une malédiction, par ma foi, qu'il faut
que vous ayez toujours ainsi quelque jupe cousue à votre pourpoint.
--Eh! cher Agrippa, dit celui des deux hommes qui avait parlé le
premier, et qui paraissait le mari ou l'amant de la dame, c'est une si
grande douleur que de se séparer de ce qu'on aime!
Et il échangea avec la dame un regard plein d'amoureuse langueur.
--Cordioux! vous me damnez, sur mon âme, quand je vous entends parler,
reprit l'aigre compagnon; êtes-vous donc venu à Paris pour faire
l'amour, beau vert-galant? Il me semble cependant que le Béarn est
assez grand pour vos promenades sentimentales, sans pousser ces
promenades jusqu'à la Babylone où vous avez failli vingt fois nous
faire éreinter ce soir. Retournez là-bas, si vous voulez mugueter aux
rideaux des litières; mais ici, mordioux! ne faites d'autres intrigues
que des intrigues politiques, mon maître.
Chicot, à ce mot de maître, eût bien voulu lever la tête; mais il ne
pouvait guère, sans être vu, risquer un pareil mouvement.
--Laissez-le gronder, ma mie, et ne vous inquiétez point de ce qu'il
dit. Je crois qu'il tomberait malade comme vous, et qu'il aurait,
comme vous, des vapeurs et des défaillances s'il ne grondait plus.
--Mais au moins, ventre-saint-gris, comme vous dites, s'écria le
marronneur, montez dans la litière, si vous voulez dire des tendresses
à madame, et vous risquerez moins d'être reconnu qu'en vous tenant
ainsi dans la rue.
--Tu as raison, Agrippa, dit le Gascon amoureux. Et vous voyez, ma
mie, qu'il n'est pas de si mauvais conseil qu'il en a l'air. Là,
faites-moi place, mon mignon, si vous permettez toutefois que, ne
pouvant me tenir à vos genoux, je m'asseye à vos côtés.
--Non-seulement je le permets, sire, répondit la jeune dame, mais je
le désire ardemment,
--Sire, murmura Chicot, qui, emporté par un mouvement irréfléchi,
voulait lever la tête et se la heurta douloureusement au banc de grès;
sire! que dit-elle donc là?
Mais, pendant ce temps, l'amant heureux profitait de la permission
donnée, et l'on entendait le plancher du chariot grincer sous un
nouveau poids.
Puis le bruit d'un long et tendre baiser succéda au grincement.
--Mordioux! s'écria le compagnon demeuré en dehors de la litière,
l'homme est en vérité un bien stupide animal.
--Je veux être pendu si j'y comprends quelque chose, murmura Chicot;
mais attendons: tout vient à point pour qui sait attendre.
--Oh! que je suis heureux! continua, sans s'inquiéter le moins du
monde des impatiences de son ami, auxquelles d'ailleurs il semblait
depuis longtemps habitué, celui qu'on appelait sire;
ventre-saint-gris, aujourd'hui est un beau jour. Voici mes bons
Parisiens, qui m'exècrent de toute leur âme et qui me tueraient sans
miséricorde s'ils savaient où me venir prendre pour cela; voici mes
Parisiens qui travaillent de leur mieux à m'aplanir le chemin du
trône, et j'ai dans mes bras la femme que j'aime. Où sommes-nous,
d'Aubigné? je veux, quand je serai roi, faire élever, à cet endroit
même, une statue au génie du Béarnais.
--Du Béarn....
Chicot s'arrêta; il venait de se faire une deuxième bosse juxtaposée à
la première.
--Nous sommes dans la rue de la Ferronnerie, sire, et il n'y flaire
pas bon, dit d'Aubigné, qui, toujours de mauvaise humeur, s'en prenait
aux choses quand il était las de s'en prendre aux hommes.
--Il me semble, continua Henri, car nos lecteurs ont sans doute
reconnu déjà le roi de Navarre; il me semble que j'embrasse clairement
toute ma vie, que je me vois roi, que je me sens sur le trône, fort et
puissant, mais peut-être moins aimé que je ne le suis à cette heure,
et que mon regard plonge dans l'avenir jusqu'à l'heure de ma mort. Oh!
mes amours, répétez-moi encore que vous m'aimez, car, à votre voix,
mon coeur se fond.
Et le Béarnais, dans un sentiment de mélancolie qui parfois
l'envahissait, laissa, avec un profond soupir, tomber sa tête sur
l'épaule de sa maîtresse.
--Oh! mon Dieu! dit la jeune femme effrayée, tous trouvez-vous mal,
sire?
--Bon! il ne manquerait plus que cela, dit d'Aubigné, beau soldat,
beau général, beau roi qui s'évanouit.
--Non, ma mie, rassurez-vous, dit Henri, si je m'évanouissais près de
vous, ce serait de bonheur.
--En vérité, sire, dit d'Aubigné, je ne sais pas pourquoi vous signez
Henri de Navarre, vous devriez signer Ronsard ou Clément Marot.
Cordioux! comment donc faites-vous si mauvais ménage avec madame
Margot, étant tous deux si tendres à la poésie?
--Ah! d'Aubigné! par grâce, ne parle pas de ma femme.
Ventre-sans-gris! tu sais le proverbe: si nous allions la rencontrer?
--Bien qu'elle soit en Navarre, n'est-ce pas? dit d'Aubigné.
--Ventre-saint-gris! est-ce que je n'y suis pas aussi, moi, en
Navarre? est-ce que je ne suis pas censé y être, du moins? Tiens,
Agrippa, tu m'as donné le frisson; monte et rentrons.
--Ma foi non, dit d'Aubigné, marchez, je vous suivrai par derrière; je
vous gênerais, et, ce qui pis est, vous me gêneriez.
--Ferme donc la portière, ours du Béarn, et fais ce que tu voudras,
dit Henri.
Puis, s'adressant au cocher:
--Lavarenne, où tu sais! dit-il.
La litière s'éloigna lentement, suivi de d'Aubigné, qui, tout en
gourmandant l'ami, avait voulu veiller sur le roi.
Ce départ délivrait Chicot d'une appréhension terrible, car, après une
telle conversation avec Henri, d'Aubigné n'était pas homme à laisser
vivre l'imprudent qui l'aurait entendue.
--Voyons, dit Chicot tout en sortant à quatre pattes de dessous son
banc, faut-il que le Valois sache ce qui vient de se passer?
Et Chicot se redressa pour rendre l'élasticité à ses longues jambes
engourdies par la crampe.
--Et pourquoi le saurait-il? reprit le Gascon, continuant de se parler
à lui-même; deux hommes qui se cachent et une femme enceinte! En
vérité, ce serait lâche. Non, je ne dirai rien; et puis, que je sois
instruit, moi, n'est-ce pas le point important, puisqu'au bout du
compte c'est moi qui règne?
Et Chicot fit tout seul une joyeuse gambade.
--C'est joli, les amoureux! continua Chicot; mais d'Aubigné a raison:
il aime trop souvent, pour un roi _in partibus_, ce cher Henri de
Navarre. Il y a un an, c'était pour madame de Sauve qu'il revenait à
Paris. Aujourd'hui, il s'y fait suivre par cette charmante petite
créature qui a des défaillances. Qui diable cela peut-il être? la
Fosseuse, probablement. Et puis, j'y songe, si Henri de Navarre est un
prétendant sérieux, s'il aspire au trône véritablement, le pauvre
garçon, il doit penser un peu à détruire son ennemi le Balafré, son
ennemi le cardinal de Guise, et son ennemi ce cher duc de Mayenne. Eh
bien! je l'aime, moi, le Béarnais, et je suis sûr qu'il jouera un jour
ou l'autre quelque mauvais tour à cet affreux boucher lorrain.
Décidément, je ne soufflerai pas le mot de ce que j'ai vu et entendu.
En ce moment, une bande de ligueurs ivres passa en criant: «Vive la
messe, mort au Béarnais! au bûcher les huguenots! aux fagots les
hérétiques!»
Cependant la litière tournait l'angle du mur du cimetière des
Saints-Innocents et passait dans les profondeurs de la rue
Saint-Denis.
--Voyons, dit Chicot, récapitulons: j'ai vu le cardinal de Guise, j'ai
vu le duc de Mayenne, j'ai vu le roi Henri de Valois, j'ai vu le roi
Henri de Navarre; un seul prince manque à ma collection, c'est le duc
d'Anjou; cherchons-le jusqu'à ce que je le trouve. Voyons, où est mon
François III? ventre de biche! j'ai soif de l'apercevoir, ce digne
monarque.
Et Chicot reprit le chemin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.
Chicot n'était pas le seul qui cherchât le duc d'Anjou et qui
s'inquiétât de son absence; les Guise, eux aussi, le cherchaient de
tous côtés, mais ils n'étaient pas plus heureux que Chicot. M. d'Anjou
n'était pas homme à se hasarder imprudemment, et nous verrons plus
tard quelles précautions le retenaient encore éloigné de ses amis.
Un instant, Chicot crut l'avoir trouvé: c'était dans la rue Béthisy;
un groupe nombreux s'était formé à la porte d'un marchand de vins, et
dans ce groupe Chicot reconnut M. de Monsoreau et le Balafré.
--Bon, dit-il, voici les remoras: le requin ne doit pas être loin.
Chicot se trompait. M. de Monsoreau et le Balafré étaient occupés à
verser, à la porte d'un cabaret regorgeant d'ivrognes, force rasades à
un orateur dont ils excitaient ainsi la balbutiante éloquence.
Cet orateur, c'était Gorenflot ivre mort. Gorenflot racontant son
voyage de Lyon et son duel dans une auberge avec un effroyable suppôt
de Calvin.
M. de Guise prêtait à ce récit, dans lequel il croyait reconnaître des
coïncidences avec le silence de Nicolas David, l'attention la plus
soutenue.
Au reste, la rue Béthisy était encombrée de monde; plusieurs
gentilshommes ligueurs avaient attaché leurs chevaux à une espèce de
rond-point assez commun dans la plupart des rues de cette époque.
Chicot s'arrêta à l'extrémité du groupe qui fermait ce rond-point et
tendit l'oreille.
Gorenflot, tourbillonnant, éclatant, culbutant incessamment, renversé
de sa chaire vivante, et remis tant bien que mal en selle sur Panurge;
Gorenflot ne parlant plus que par saccades, mais malheureusement
parlant encore, était le jouet de l'insistance du duc et de l'adresse
de M. de Monsoreau, qui tiraient de lui des bribes de raison et des
fragments d'aveux.
Une pareille confession effraya le Gascon aux écoutes bien autrement
que la présence du roi de Navarre à Paris. Il voyait venir le moment
où Gorenflot laisserait échapper son nom, et ce nom pouvait éclaircir
tout le mystère d'une lueur funeste. Chicot ne perdit pas de temps, il
coupa ou dénoua les brides des chevaux qui se caressaient aux volets
des boutiques du rond-point, et, donnant à deux ou trois d'entre eux
de violents coups d'étrivières, il les lança au milieu de la foule,
qui, devant leur galop et leur hennissement, s'ouvrit, rompue et
dispersée.
Gorenflot eut peur pour Panurge, les gentilshommes eurent peur pour
eux-mêmes; l'assemblée s'ouvrit, chacun se dispersa. Le cri: «Au feu!»
retentit, répété par une douzaine de voix. Chicot passa comme une
flèche au milieu des groupes, et, s'approchant de Gorenflot, tout en
lui montrant une paire d'yeux flamboyants qui commencèrent à le
dégriser, saisit Panurge par la bride, et, au lieu de suivre la foule,
lui tourna le dos, de sorte que ce double mouvement, fait en sens
contraire, laissa bientôt un notable espace entre Gorenflot et le duc
de Guise, espace que remplit à l'instant même le noyau toujours
grossissant des curieux accourus trop tard.
Alors Chicot entraîna le moine chancelant au fond du cul-de-sac formé
par l'abside de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, et, l'adossant au
mur, lui et Panurge, comme un statuaire eût fait d'un bas-relief qu'il
eût voulu incruster dans la pierre:
--Ah! ivrogne! lui dit-il; ah! païen! ah! traître! ah! renégat! tu
préféreras donc toujours un pot de vin à ton ami?
--Ah! monsieur Chicot! balbutia le moine.
--Comment! je te nourris, infâme! continua Chicot, je t'abreuve, je
t'emplis les poches et l'estomac, et tu trahis ton seigneur!
--Ah! Chicot! dit le moine attendri.
--Tu racontes mes secrets, misérable!
--Cher ami!
--Tais-toi! tu n'es qu'un sycophante, et tu mérites un châtiment.
Le moine trapu, vigoureux, énorme, puissant comme un taureau, mais
dompté par le repentir et surtout par le vin, vacillait sans se
défendre, aux mains de Chicot, qui le secouait comme un ballon gonflé
d'air.
Panurge seul protestait contre la violence faite à son ami par des
coups de pieds qui n'atteignaient personne, et que Chicot lui rendait
en coups de bâton.
--Un châtiment à moi! murmurait le moine; un châtiment à votre ami,
cher monsieur Chicot!
--Oui, oui, un châtiment, dit Chicot, et tu vas le recevoir.
Et le bâton du Gascon passa pour un instant de la croupe de l'âne aux
épaules larges et charnues du moine.
--Oh! si j'étais à jeun! fit Gorenflot avec un mouvement de colère.
--Tu me battrais, n'est-ce pas, ingrat? moi, ton ami?
--Vous, mon ami, monsieur Chicot! et vous m'assommez.
--Qui aime bien châtie bien.
--Arrachez-moi donc la vie tout de suite! s'écria Gorenflot.
--Je le devrais.
--Oh! si j'étais à jeun! répéta le moine avec un profond gémissement.
--Tu l'as déjà dit.
Et Chicot redoubla de preuves d'amitié envers le pauvre genovéfain,
qui se mit à beugler de toutes ses forces.
--Allons, après le boeuf voici le veau, dit le Gascon. Çà, maintenant,
qu'on se cramponne à Panurge et qu'on aille se coucher gentiment à _la
Corne d'Abondance._
--Je ne vois plus mon chemin, dit le moine, des yeux duquel coulaient
de grosses larmes.
--Ah! dit Chicot, si tu pleurais le vin que tu as bu, cela au moins te
dégriserait peut-être. Mais non, il va falloir encore que je te serve
de guide.
Et Chicot se mit à tirer l'âne par la bride, tandis que le moine, se
cramponnant des deux mains à la blatrière, faisait tous ses efforts
pour conserver son centre de gravité.
Ils traversèrent ainsi le pont aux Meuniers, la rue Saint-Barthélemy,
le Petit-Pont, et remontèrent la rue Saint-Jacques, le moine toujours
pleurant, le Gascon toujours tirant.
Deux garçons, aides de maître Bonhomet, descendirent, sur l'ordre de
Chicot, le moine de son âne, et le conduisirent dans le cabinet que
nos lecteurs connaissent déjà.
--C'est fait, dit maître Bonhomet en revenant.
--Il est couché? demanda Chicot.
--Il ronfle.
--A merveille! mais, comme il se réveillera un jour ou l'autre,
rappelez-vous que je ne veux point qu'il sache comment il est revenu
ici, pas un mot d'explication, il ne serait même pas mal qu'il crût
n'en être pas sorti depuis la fameuse nuit où il a fait un si grand
esclandre dans son couvent, et qu'il prit pour un rêve ce qui lui est
arrivé dans l'intervalle.
--Il suffit, seigneur Chicot, répondit l'hôtelier; mais que lui est-il
donc arrivé à ce pauvre moine?
--Un grand malheur; il paraît qu'à Lyon il s'est pris de querelle avec
un envoyé de M. de Mayenne, et qu'il l'a tué.
--Oh! mon Dieu!... s'écria l'hôte, de sorte que....
--De sorte que M. de Mayenne a juré, à ce qu'il paraît, qu'il le
ferait rouer vif ou qu'il y perdrait son nom, répondit Chicot.
--Soyez tranquille, dit Bonhomet, sous aucun prétexte il ne sortira
d'ici.
--A la bonne heure; et maintenant, continua le Gascon rassuré sur
Gorenflot, il faut absolument que je retrouve mon duc d'Anjou,
cherchons.
Et il prit sa course vers l'hôtel de Sa Majesté François III.