COMMENT IL EST PROUVÉ QU'ÉCOUTER EST LE MEILLEUR MOYEN POUR ENTENDRE.

Le duc d'Anjou avait rejoint son hôte, le duc de Guise, dans cette

chambre de la reine de Navarre, où autrefois le Béarnais et de Mouy

avaient, à voix basse et la bouche contre l'oreille, arrêté leurs

projets d'évasion; c'est que le prudent Henri savait bien qu'il

existait peu de chambres au Louvre qui ne fussent ménagées de manière

à laisser arriver les paroles même dites à demi-voix à l'oreille de

celui qui avait intérêt à les entendre. Le duc d'Anjou n'ignorait pas

non plus ce détail si important; mais, complètement séduit par la

bonhomie de son frère, il l'oublia ou n'y attacha aucune importance.

Henri III, comme nous venons de le dire, entra dans son observatoire

au moment où, de son côté, son frère entrait dans la chambre, de sorte

qu'aucune des paroles des deux interlocuteurs n'échappa au roi.

--Eh bien, monseigneur? demanda vivement le duc de Guise.

--Eh bien, duc! la séance est levée.

--Vous étiez bien pâle, monseigneur.

--Visiblement? demanda le duc avec inquiétude.

--Pour moi, oui, monseigneur!

--Le roi n'a rien vu?

--Rien, du moins à ce que je crois, et Sa Majesté a retenu Votre

Altesse?

--Vous l'avez vu, duc.

--Sans doute pour lui parler de la proposition que j'étais venu lui

faire?

--Oui, monsieur.

Il y eut en ce moment un silence assez embarrassant dont Henri III,

placé de manière à ne pas perdre une parole de leur entretien, comprit

le sens.

--Et que dit Sa Majesté, monseigneur? demanda le duc de Guise.

--Le roi approuve l'idée; mais plus l'idée est gigantesque, plus un

homme tel que vous, mis à la tête de cette idée, lui semble dangereux.

--Alors nous sommes près d'échouer.

--J'en ai peur, mon cher duc, et la Ligue me paraît supprimée.

--Diable! fit le duc, ce serait mourir avant de naître, finir avant

d'avoir commencé.

--Ils ont autant d'esprit l'un que l'autre, dit une voix basse et

mordante, retentissant à l'oreille de Henri penché sur son

observatoire.

Henri se retourna vivement et vit le grand corps de Chicot, courbé

pour écouter à son trou, comme lui écoutait au sien.

--Tu m'as suivi, coquin! s'écria le roi.

--Tais-toi, dis Chicot en faisant un geste de la main; tais-toi, mon

fils, tu m'empêches d'entendre.

Le roi haussa les épaules; mais, comme Chicot était, à tout prendre,

le seul être humain auquel il eût entière confiance, il se remit à

écouter.

Le duc de Guise venait de reprendre la parole.

--Monseigneur, disait-il, il me semble que, dans ce cas, le roi eût

tout de suite annoncé son refus; il m'a fait assez mauvais accueil

pour m'oser dire toute sa pensée. Veut-il m'évincer par hasard?

--Je le crois, dit le prince avec hésitation.

--Il ruinerait l'entreprise alors?

--Assurément, reprit le duc d'Anjou, et, comme vous avez engagé

l'action, j'ai dû vous seconder de toutes mes ressources, et je l'ai

fait.

--En quoi, monseigneur?

--En ceci: que le roi m'a laissé à peu près maître de vivifier ou de

tuer à jamais la Ligue.

--Et comment cela? dit le duc lorrain, dont le regard étincela malgré

lui.

--Écoutez, cela est toujours soumis à l'approbation des principaux

meneurs, vous le comprenez bien. Si, au lieu de vous expulser et de

dissoudre la Ligue, il nommait un chef favorable à l'entreprise; si,

au lieu d'élever le duc de Guise à ce poste, il y plaçait le duc

d'Anjou?

--Ah! fit le duc de Guise, qui ne put ni retenir l'exclamation ni

comprimer le sang qui lui montait au visage.

--Bon! dit Chicot, les deux dogues vont se battre sur leur os.

Mais, à la grande surprise de Chicot, et surtout du roi, qui, sur

cette matière, en savait moins que Chicot, le duc de Guise cessa tout

à coup de s'étonner et de s'irriter, et reprenant d'une voix calme et

presque joyeuse:

--Vous êtes un adroit politique, monseigneur, dit-il, si vous avez

fait cela.

--Je l'ai fait, répondit le duc.

--Bien rapidement!

--Oui; mais, il faut le dire, la circonstance m'aidait, et j'en ai

profité; toutefois, mon cher duc, ajouta le prince, rien n'est arrêté,

et je n'ai pas voulu conclure avant de vous avoir vu.

--Comment cela, monseigneur?

--Parce que je ne sais encore à quoi cela nous mènera.

--Je le sais bien, moi, dit Chicot.

--C'est un petit complot, dit Henri en souriant.

--Et dont M. de Morvilliers, qui est toujours si bien informé, à ce

que tu prétends, ne te parlait cependant pas; mais laisse-nous

écouter, cela devient intéressant.

--Eh bien, je vais vous dire, moi, monseigneur, non pas à quoi cela

nous mènera, car Dieu seul le sait, mais à quoi cela peut nous servir,

reprit le duc de Guise; la Ligue est une seconde armée; or, comme je

tiens la première, comme mon frère le cardinal tient l'Église, rien ne

pourra nous résister tant que nous resterons unis.

--Sans compter, dit le duc d'Anjou, que je suis l'héritier présomptif

de la couronne.

--Ah! ah! fit Henri.

--Il a raison, dit Chicot; c'est ta faute, mon fils; tu sépares

toujours les deux chemises de Notre-Dame de Chartres.

--Puis, monseigneur, tout héritier présomptif de la couronne que vous

êtes, calculez les mauvaises chances.

--Duc, croyez-vous que ce ne soit point fait déjà, et que je ne les

aie pas cent fois pesées toutes?

--Il y a d'abord le roi de Navarre.

--Oh! il ne m'inquiète pas, celui-là; il est tout occupé de ses amours

avec la Fosseuse.

--Celui-là, monseigneur, celui-là vous disputera jusqu'aux cordons de

votre bourse; il est râpé, il est maigre, il est affamé, il ressemble

à ces chats de gouttière à qui la simple odeur d'une souris fait

passer des nuits tout entières sur une lucarne, tandis que le chat

engraissé, fourré, emmitouflé, ne peut, tant sa patte est lourde,

tirer sa griffe de son fourreau de velours; le roi de Navarre vous

guette; il est à l'affût, il ne perd de vue ni vous ni votre frère; il

a faim de votre trône. Attendez qu'il arrive un accident à celui qui

est assis dessus, vous verrez si le chat maigre a des muscles

élastiques, et si d'un seul bond il ne sautera pas, pour vous faire

sentir sa griffe, de Pau à Paris; vous verrez, monseigneur, vous

verrez.

--Un accident à celui qui est assis sur le trône? répéta lentement

François en fixant ses yeux interrogateurs sur le duc de Guise.

--Eh! eh! fit Chicot, écoute Henri: ce Guise dit ou plutôt va dire des

choses fort instructives et dont je te conseille de faire ton profit.

--Oui, monseigneur, répéta le duc de Guise. Un accident! Les accidents

ne sont pas rares dans votre famille, vous le savez comme moi, et

peut-être même mieux que moi. Tel prince est en bonne santé, qui tout

à coup tombe en langueur; tel autre compte encore sur de longues

années, qui n'a déjà plus que des heures à vivre.

--Entends-tu, Henri? entends-tu? dit Chicot en prenant la main du roi

qui, frissonnante, se couvrait d'une sueur froide.

--Oui, c'est vrai, dit le duc d'Anjou d'une voix si sourde, que, pour

l'entendre, le roi et Chicot furent forcés de redoubler d'attention,

c'est vrai, les princes de ma maison naissent sous des influences

fatales; mais mon frère Henri III est, Dieu merci! valide et sain: il

a supporté autrefois les fatigues de la guerre, et il y a résisté: à

plus forte raison résistera-t-il maintenant que sa vie n'est plus

qu'une suite de récréations, récréations qu'il supporte aussi bien

qu'il supporta autrefois la guerre.

--Oui, mais, monseigneur, souvenez-vous d'une chose, reprit le duc:

c'est que les récréations auxquelles se livrent les rois en France ne

sont pas toujours sans danger: comment est mort votre père, le roi

Henri II par exemple, lui qui aussi avait échappé heureusement aux

dangers de la guerre, dans une de ces récréations dont vous parlez? Le

fer de la lance de Montgommery était une arme courtoise, c'est vrai,

mais pour une cuirasse, et non pas pour un oeil; aussi le roi Henri II

est mort, et c'est là un accident, que je pense. Vous me direz que,

quinze ans après cet accident, la reine mère a fait prendre M. de

Montgommery, qui se croyait en plein bénéfice de prescription, et l'a

fait décapiter. Cela est vrai, mais le roi n'en est pas moins mort.

Quant à votre frère, le feu roi François, voyez comme sa faiblesse

d'esprit lui a fait tort dans l'esprit des peuples; il est mort bien

malheureusement aussi, ce digne prince. Vous l'avouerez, monseigneur,

un mal d'oreille, qui diable prendrait cela pour un accident? C'en

était un cependant, et des plus graves. Aussi ai-je plus d'une fois

entendu dire au camp, par la ville et à la cour même, que cette

maladie mortelle avait été versée dans l'oreille du roi François II

par quelqu'un qu'on avait grand tort d'appeler le hasard, attendu

qu'il portait un autre nom très-connu.

--Duc! murmura François en rougissant.

--Oui, monseigneur, oui, continua le duc, le nom de roi porte malheur

depuis quelque temps; qui dit _roi_ dit _aventuré_. Voyez Antoine de

Bourbon: c'est bien certainement ce nom de roi qui lui a valu dans

l'épaule ce coup d'arquebuse, accident qui, pour tout autre qu'un roi,

n'eût été nullement mortel, et à la suite duquel il est cependant

mort. L'oeil, l'oreille et l'épaule ont causé bien du deuil en France,

et cela me rappelle même que votre M. de Bussy a fait de jolis vers à

cette occasion.

--Quels vers? demanda Henri.

--Allons donc! fit Chicot; est-ce que tu ne les connais pas?

--Non.

--Mais tu serais donc décidément un vrai roi, que l'on te cache ces

choses-là! Je vais te les dire, moi; écoute:

Par l'oreille, l'épaule et l'oeil,

La France eut trois rois au cercueil.

Par l'oreille, l'oeil et l'épaule,

Il mourut trois rois dans la Gaule....

Mais chut! chut! J'ai dans l'idée que ton frère va dire quelque chose

de plus intéressant encore.

--Mais le dernier vers?

--Je te le dirai plus tard, quand M. de Bussy de son sixain aura fait

un dizain.

--Que veux-tu dire?

--Je veux dire qu'il manque deux personnages au tableau de famille;

mais écoute, M. de Guise va parler, et il ne les oubliera point, lui.

En effet, en ce moment le dialogue recommença.

--Sans compter, Monseigneur, reprit le duc de Guise, que l'histoire de

vos parents et de vos alliés n'est pas tout entière dans les vers de

Bussy.

--Quand je te le disais, fit Chicot en poussant Henri du coude.

--Vous oubliez Jeanne d'Albret, la mère du Béarnais, qui est morte par

le nez pour avoir respiré une paire de gants parfumés qu'elle achetait

au pont Saint-Michel, chez le Florentin; accident bien inattendu, et

qui surprit d'autant plus tout le monde, que l'on connaissait des gens

qui, en ce moment-là, avaient bien besoin de cette mort. Nierez-vous,

monseigneur, que cette mort vous ait fort surpris?

Le duc ne fit d'autre réponse qu'un mouvement de sourcil qui donna à

son regard enfoncé une expression plus sombre encore.

--Et l'accident du roi Charles IX, que Votre Altesse oublie, dit le

duc; en voilà un cependant qui mérite d'être relaté. Lui, ce n'est ni

par l'oeil, ni par l'oreille, ni par l'épaule, ni par le nez, que

l'accident l'a saisi, c'est par la bouche.

--Plaît-il? s'écria François.

Et Henri III entendit retentir sur le parquet sonore le pas de son

frère qui reculait d'épouvante.

--Oui, monseigneur, par la bouche, répéta Guise; c'est dangereux, les

livres de chasse dont les pages sont collées les unes aux autres, et

qu'on ne peut feuilleter qu'en portant son doigt à sa bouche à chaque

instant; cela corrompt la salive, les vieux bouquins, et un homme,

fût-ce un roi, ne va pas loin quand il a la salive corrompue.

--Duc! duc! répéta deux fois le prince, je crois qu'à plaisir vous

forgez des crimes.

--Des crimes! demanda Guise; eh! qui donc vous parle de crimes?

Monseigneur, je relate des accidents, voilà tout; des accidents,

entendez-vous bien? Il n'a jamais été question d'autre chose que

d'accidents. N'est-ce pas aussi un accident que cette aventure arrivée

au roi Charles IX à la chasse?

--Tiens, dit Chicot, voilà du nouveau pour toi, qui es chasseur,

Henri; écoute, écoute, ce doit être curieux.

--Je sais ce que c'est, dit Henri.

--Oui, mais je ne le sais pas, moi; je n'étais pas encore présenté à

la cour; laisse-moi donc écouter, mon fils.

--Vous savez, monseigneur, de quelle chasse je veux parler? continua

le prince lorrain; je veux parler de cette chasse où, dans la

généreuse intention de tuer le sanglier qui revenait sur votre frère,

vous fîtes feu avec une telle précipitation, qu'au lieu d'atteindre

l'animal que vous visiez, vous atteignîtes celui que vous ne visiez

pas. Ce coup d'arquebuse, monseigneur, prouve mieux que toute autre

chose combien il faut se défier des accidents. A la cour, en effet,

tout le monde connaît votre adresse, monseigneur. Jamais Votre Altesse

ne manque son coup, et vous avez dû être bien étonné d'avoir manqué le

vôtre, surtout lorsque la malveillance a propagé que cette chute du

roi sous son cheval pouvait causer sa mort, si le roi de Navarre

n'avait si heureusement mis à mort le sanglier que Votre Altesse avait

manqué, elle.

--Eh bien, mais, dit le duc d'Anjou en essayant de reprendre

l'assurance que l'ironie du duc de Guise venait de battre si

cruellement en brèche, quel intérêt avais-je donc à la mort du roi mon

frère, puisque le successeur de Charles IX devait se nommer Henri III?

--Un instant, monseigneur, entendons-nous: il y avait déjà un trône

vacant, celui de Pologne. La mort du roi Charles IX en laissait un

autre, celui de France. Sans doute, je le sais bien, votre frère aîné

eût incontestablement choisi le trône de France. Mais c'était encore

un pis-aller fort désirable que le trône de Pologne; il y a bien des

gens qui, à ce qu'on m'assure, ont ambitionné le pauvre petit trônelet

du roi de Navarre. Puis, d'ailleurs, cela vous rapprochait toujours

d'un degré, et c'était alors à vous que profitaient les accidents. Le

roi Henri III est bien revenu de Varsovie en dix jours, pourquoi

n'eussiez-vous pas fait, en cas d'accident toujours, ce qu'a fait le

roi Henri III?

Henri III regarda Chicot, qui à son tour regarda le roi, non plus avec

cette expression de malice et de sarcasme qu'on lisait d'ordinaire

dans l'oeil du fou, mais avec un intérêt presque tendre qui s'effaça

presque aussitôt sur son visage bronzé par le soleil du Midi.

--Que concluez-vous, duc? demanda alors le duc d'Anjou, mettant ou

plutôt essayant de mettre fin à cet entretien dans lequel venait de

percer tout le mécontentement du duc de Guise.

--Monseigneur, je conclus que chaque roi a son accident, comme nous

l'avons dit tout à l'heure. Or vous, vous êtes l'accident inévitable

du roi Henri III, surtout si vous êtes chef de la Ligue, attendu

qu'être chef de la Ligue, c'est presque être le roi du roi, sans

compter qu'en vous faisant chef de la Ligue vous supprimez l'accident

du règne prochain de Votre Altesse, c'est-à-dire le Béarnais.

--Prochain! l'entends-tu? s'écria Henri III.

--Ventre de biche! je le crois bien que j'entends! dit Chicot.

--Ainsi... dit le duc de Guise.

--Ainsi, répéta le duc d'Anjou, j'accepterai, c'est votre avis,

n'est-ce pas?

--Comment donc! dit le prince lorrain, je vous en supplie d'accepter,

monseigneur.

--Et vous, ce soir?

--Oh! soyez tranquille, depuis ce matin mes hommes sont en campagne,

et ce soir Paris sera curieux.

--Que fait-on donc ce soir à Paris? demanda Henri.

--Comment! tu ne devines pas?

--Non.

--Oh! que tu es niais, mon fils! Ce soir on signe la Ligue,

publiquement, s'entend, car il y a longtemps qu'on la signe et qu'on

la ressigne en cachette; on n'attendait que ton aveu; tu l'as donné ce

matin, et l'on signe ce soir, ventre de biche! Tu le vois, Henri, tes

accidents, car tu en as deux, toi...--Tes accidents ne perdent pas de

temps.

--C'est bien, dit le duc d'Anjou: à ce soir, duc.

--Oui, à ce soir, dit Henri.

--Comment, reprit Chicot, tu t'exposeras à courir les rues de la

capitale ce soir, Henri?

--Sans doute.

--Tu as tort, Henri.

--Pourquoi cela?

--Gare les accidents!

--Je serai bien accompagné, sois tranquille; d'ailleurs, viens avec

moi.

--Allons donc, tu me prends pour un huguenot, mon fils, non pas. Je

suis bon catholique, moi, et je veux signer la Ligue, et cela plutôt

dix fois qu'une, plutôt cent fois que dix.

Les voix du duc d'Anjou et du duc de Guise s'éteignirent.

--Encore un mot, dit le roi en arrêtant Chicot, qui tendait à

s'éloigner:--Que penses-tu de tout ceci?

--Je pense que chacun des rois vos prédécesseurs ignorait son

accident: Henri II n'avait pas prévu l'oeil; François II n'avait pas

prévu l'oreille; Antoine de Bourbon n'avait pas prévu l'épaule; Jeanne

d'Albret n'avait pas prévu le nez; Charles IX n'avait pas prévu la

bouche. Vous avez donc un grand avantage sur eux, maître Henri, car,

ventre de biche! vous connaissez votre frère, n'est-ce pas, sire?

--Oui, dit Henri, et par la mordieu! avant peu on s'en apercevra.

La dame de Monsoreau — Tome 2. · 第 32 / 71 题