I
La journée tirait à sa fin--une pluvieuse journée de février--et bien
que le ciel se fût éclairci, la lumière pénétrait déjà avec peine à
travers les carreaux verdâtres de la pièce où se réunissait chaque soir
la famille de Mauprié. Les fenêtres donnaient sur l'unique rue du
village; en soulevant le rideau, on pouvait apercevoir la route
détrempée par la pluie, la rue tournante, les maisons basses aux toits
moussus, l'abside de la vieille église de Lachalade, et dans le fond, la
forêt d'Argonne voilée d'une brume violette. Près de l'une des croisées,
la veuve de David de Mauprié se tenait droite dans son fauteuil et raide
dans ses vêtements noirs; sa figure affilée et pointue se profilait sur
la mousseline du rideau, et l'on voyait ses mains sèches agiter
mécaniquement les aiguilles. Sa fille aînée, Honorine, élancée et
maigre, surveillait devant la cheminée la cuisson d'un opiat pour le
teint; elle devait avoir passé la trentaine; la flamme du brasier
éclairait à demi son visage couperosé et ses yeux noirs encore beaux
sous leurs paupières déjà fatiguées. Un garçon de vingt-trois ans, nommé
Xavier, était assis à une table ronde devant un dessin qu'il terminait
rapidement. Près de lui, dans l'embrasure de la seconde fenêtre, sa soeur
cadette, Reine, les coudes sur les genoux et les mains enfoncées dans
ses épais cheveux bruns, profitait des dernières heures du jour pour
dévorer un roman qui absorbait toute son attention.
L'ombre envahissait de plus en plus la salle, et les meubles qui la
garnissaient disparaissaient noyés dans l'obscurité. Parfois seulement
le feu se ranimait, un jet de flamme lançait çà et là de légères touches
lumineuses, et on distinguait un coin de miroir, un panneau de
tapisserie, un portrait enfumé dans son cadre terni, une console ventrue
à poignées de cuivre, un râtelier d'armes de chasse... Puis la flamme
s'évanouissait et tout se replongeait dans l'ombre, à l'exception des
silhouettes immobiles près des fenêtres.
--Allons, fit Xavier en posant son crayon, on n'y voit plus.
--Reine, dit la soeur aînée d'une voix aigre-douce, le souper ne sera
jamais prêt!... Laisse donc ton livre, tu finiras par te perdre les
yeux.
Reine feuilleta les dernières pages de son roman et releva la tête d'un
air de mauvaise humeur.--Si tu as peur pour mes yeux, répondit-elle,
allume la lampe.
--Nous brûlons déjà trop d'huile, reprit sèchement Honorine, et tu sais
bien que la buire doit nous faire une semaine.
--Reine, dit alors madame de Mauprié d'un ton emphatique, tu ne devrais
pas oublier que nous avons de lourdes charges et que nous devons être
économes.... Laisse ton roman et occupe-toi des choses utiles.
--Bien parlé, ma mère! cria une voix rude, et au même moment la porte
entr'ouverte livra passage au fils aîné, Gaspard de Mauprié, tandis
qu'un chien de chasse vint secouer son poil mouillé jusque sur les jupes
de Reine.
Elle jeta son livre avec dépit, et, repoussant l'épagneul:--Emmène-donc
ton chien, dit-elle à Gaspard, sa place est au chenil et non dans la
salle.
--Tout beau, ma précieuse soeur, répliqua celui-ci en faisant résonner la
crosse de son fusil sur les carreaux, Phanor n'est déplacé nulle part,
il gagne sa journée, lui, et ne perd pas son temps à bayer aux
corneilles!
Tout en parlant, le chasseur tira de son carnier deux vanneaux qu'il
jeta sur la table:--Honorine, porte cela au garde-manger, et mets le
couvert, car je meurs de faim.
Puis, d'un geste de maître, il frotta une allumette contre sa manche et
alluma la lampe, objet de la contestation. L'apparition de la lumière
rétablit le calme dans la salle. La veuve s'approcha avec son tricot,
Reine reprit sa lecture, Honorine se mit à filtrer la liqueur qu'elle
avait retirée du feu; Xavier, seul, resta près de la croisée, le front
appuyé contre la vitre et regardant la route déserte. Quant à Gaspard,
après avoir débouclé ses guêtres, il avait pris un chiffon de laine et
frottait le canon de son fusil en sifflant un air de chasse. La lueur de
la lampe éclairait sa figure osseuse et hâlée, sa barbe touffue et ses
yeux gris perçants. Personne ne parlait plus et le silence n'était
interrompu que par le sifflet du chasseur, le balancier de l'horloge
dans sa longue boîte, et les soupirs de l'épagneul qui s'était étendu
près des chenets.
Quand le fusil fut nettoyé, Gaspard releva la tête.
--Eh bien! et ce souper? demanda-t-il d'un ton bourru.
--J'attends le lait que Gertrude est allée chercher à la Louvière,
répondit Honorine.
--Elle y met le temps, la cousine Gertrude! grommela Gaspard; au sortir
du bois je l'ai vue de loin, trottant menu et sautillant de pierre en
pierre, comme si le sable du chemin n'était pas digne de toucher ses
pieds de princesse.... Elle se sera sans doute arrêtée à coqueter avec
le fils du fermier.
Honorine haussa les épaules.
--Fi donc! Gaspard, dit-elle, est-ce qu'une fille bien élevée fait
attention à ces gens-là?
Gaspard éclata de rire:
--Faute de grives on mange des merles, et il faut bien que vous vous
contentiez du seul gibier qui soit à votre portée.... Toi-même, ma soeur,
pourquoi uses-tu les oeufs du poulailler à fabriquer du lait virginal, si
ce n'est pour que la blancheur de ton teint éblouisse ces gens-là?
--Des paysans! fit Reine, et son minois chiffonné prit une expression
dédaigneuse.
--Je ne parle pas pour toi, Reine, continua Gaspard, je connais tes
goûts; tu attends que le fils d'un roi vienne à deux genoux t'offrir sa
main, mais Gertrude est moins ambitieuse.
--Oui, elle est peuple, soupira la cadette, et elle se replongea dans sa
lecture.
--Hélas! dit madame de Mauprié de sa voix languissante, elle a les idées
que feu son père avait prises dans les garnisons. Le capitaine Jacques
de Mauprié avait eu le tort de mépriser la profession de sa famille....
J'ai souvent ouï dire à votre pauvre père que, depuis le roi Henri IV
jusqu'à 1830, tous les Mauprié avaient soufflé le verre... Un
gentilhomme verrier ne devrait jamais quitter ses ouvreaux! Et elle
lança un regard de reproche à Gaspard.
--Est-ce pour moi que vous dites cela, ma mère? reprit celui-ci d'un ton
rude; pourtant si la verrerie des Bas-Bruaux a été vendue en justice dix
ans après votre mariage avec mon père, je n'y suis pour rien, et vous en
savez là-dessus plus long que moi... Vous me répondrez que j'aurais pu
travailler aux Senades, chez les du Tertre; mais j'ai des préjugés, moi
aussi, et je n'aime pas à servir chez les autres!
En entendant cette brève repartie, la veuve releva la tête; ses yeux
rencontrèrent ceux de son fils aîné et une légère rougeur colora ses
joues flétries.
--A Dieu ne plaise, soupira-t-elle, que je vous adresse un reproche,
Gaspard! Vous étiez trop jeune lors de la faillite des Bas-Bruaux pour
savoir comment les choses se sont passées, et je voulais justement vous
dire que notre déconfiture ne serait pas arrivée, si Jacques de Mauprié
avait consenti à s'associer avec nous.... Mais le père de Gertrude
n'avait pas le culte des traditions de famille; c'était un soldat, et
sous un certain rapport, il est presque heureux que sa mort ait ramené
ma nièce dans un milieu convenable.
--Heureux! murmura Gaspard en se promenant de long en large,
heureux!.... pour Gertrude, c'est possible; mais pour nous, qui étions
déjà réduits à la portion congrue, je ne vois pas quel bonheur l'arrivée
de cette sixième bouche a pu apporter dans le ménage!
--Gertrude est doublement ma nièce, répliqua la veuve. C'était un devoir
pour moi de recueillir la fille de Jacques de Mauprié et de ma propre
soeur... Qu'eut dit le monde si nous l'eussions laissée à l'abandon?
Songez, Gaspard, que vous êtes son tuteur et que nous sommes
responsables de son avenir.
--Morbleu! s'écria Gaspard, vous me la baillez belle, avec votre
responsabilité!.... N'aviez-vous pas assez à faire de surveiller Reine
qui a la tête farcie de romans!... Je ne parle pas d'Honorine, qui se
garde toute seule, maintenant qu'elle est montée en graine....
Honorine eut un beau mouvement d'indignation et laissa tomber son
filtre.
--Gaspard, commença-t-elle de sa voix la plus aigre, je ne répondrai pas
à vos grossièretés, seulement....
Elle allait en dire long, quand Xavier, qui n'avait cessé de regarder
dans la rue, tourna vivement la tête. «Voici Gertrude!» murmura-t-il, et
tous se turent.
On entendit en effet un frôlement de robe et un pas léger dans le
corridor, puis Gertrude entra dans la salle, son pot au lait à la main.
Elle était blonde, svelte et pouvait avoir dix-neuf ans. Une fanchon de
laine blanche, posée en pointe sur ses cheveux abondants, encadrait
l'ovale délicatement allongé de son visage, puis retombait sur ses
belles épaules larges et sur sa poitrine doucement agitée. Elle avait
couru; de folles mèches soyeuses, échappées à ses bandeaux, s'étaient
soulevées et formaient une sorte d'auréole autour de son front. L'air
froid du soir avait avivé les nuances roses de ses joues, et ses grands
yeux brillaient comme de limpides aigues-marines. Tout en elle, depuis
la ligne fière de sa petite bouche aux coins retroussés, jusqu'aux
mignonnes attaches de ses mains effilées et de ses pieds cambrés,
révélait la finesse de sa race. Elle était si charmante, même à la
maigre lueur de la lampe, que Xavier ne put retenir un geste
d'admiration, ni ses cousines un regard de dépit.
--Tu es restée bien longtemps à la ferme, dit Honorine en lui prenant
des mains le pot au lait.
--Suis-je en retard? répondit Gertrude. Attends, je vais t'aider, et
nous aurons bien vite rattrapé le temps perdu.--Elle se débarrassa de sa
fanchon, et alla embrasser madame de Mauprié qui lui tendit froidement
sa joue.
--Figurez-vous, continua-t-elle, que j'ai rencontré l'oncle Renaudin!...
A ce nom, toutes les têtes se levèrent et chacun écouta d'un air plus
attentif.
--Il suivait la chaussée de l'étang, poursuivit Gertrude, j'ai eu peur
de me trouver avec lui face à face, et je suis restée à la lisière du
bois jusqu'à ce qu'il eût passé.... Le pauvre homme ne peut presque plus
marcher et j'ai dû attendre longtemps. Il se traînait tout courbé....
cela m'a serré le coeur!
--Je t'engage à t'apitoyer! s'écria Reine: il a été si aimable pour nous
tous!
--N'importe, c'est notre oncle.... Et il a l'air si cassé et si
souffrant!
--Il se fait vieux, dit la veuve, on prétend même que son esprit se
dérange. Il était pourtant bien alerte quand il est revenu à Lachalade,
il y a dix ans.... Je vois encore sa taille droite drapée dans sa longue
redingote, et son air imposant....
--Oui, interrompit Gaspard d'un ton sarcastique, cet air avec lequel il
nous congédia brutalement dès notre seconde visite.... Il s'est conduit
comme un manant!
--Oh! Gaspard... fit Gertrude.
--Oui, comme un manant, je le répète, car je ne sais pas dorer mes
paroles et je ne mâche pas ce que j'ai sur le coeur.... Je le hais!
--Il ne m'a pas mieux reçue que vous, reprit Gertrude, il ne m'a même
pas laissée parler, quand j'ai été le visiter, à mon arrivée à
Lachalade; mais en le voyant se traîner péniblement ce soir sur le
chemin pierreux, j'ai été touchée de pitié, et si j'avais osé, je lui
aurais offert mon bras jusqu'à sa porte.
--Oh! tu es fine, toi! s'écria Gaspard en ricanant.
--Ce n'est pas de la finesse, c'est du coeur! répondit Gertrude blessée,
et en même temps des larmes roulèrent dans ses yeux.
Xavier la regarda d'un air ému et charmé à la fois.
--Gertrude a raison, dit-il enfin d'une voix sourde, et j'aurais fait
comme elle.
Gaspard le toisa des pieds à la tête.
--Silence, morveux, lui cria-t-il; quand on a du coeur, on reste fier; il
n'y a que les âmes basses qui pardonnent les injures!
--Gertrude, dit froidement la veuve en enfonçant une de ses aiguilles
dans ses cheveux gris, la sensibilité ne doit jamais faire oublier la
dignité; ton oncle t'a repoussée et nous t'avons accueillie, malgré nos
ressources bornées. En insistant comme tu le fais, tu as l'air de ne pas
t'en souvenir.
--Ma tante, ne le croyez pas! s'écria Gertrude, et, s'agenouillant près
de la veuve, elle lui baisa les mains.--Vous avez été bonne pour moi, et
mon coeur vous en remercie tout bas à chaque instant. En disant ces mots
elle voulut passer ses bras autour du cou de sa tante, et répandre au
dehors l'émotion qui gonflait sa poitrine, mais d'un geste, madame de
Mauprié écarta les mains de la jeune fille.
--Assez, mon enfant, tu sais que je n'aime pas les scènes sentimentales!
dit-elle sèchement.
Gertrude se sentit glacée, et refoulant sa tendresse au fond de son
coeur, elle s'en alla tristement s'asseoir près de la cheminée.
--Je ne veux faire de leçon à personne, poursuivit la veuve de son ton
emphatique et tranchant, seulement je pense qu'une famille hospitalière
et généreuse a droit à d'autres égards qu'un parent avare et dénaturé,
et que se montrer tendre avec lui, c'est nous donner tort à nous. Je ne
fais point parade des sacrifices que je m'impose, mais personne n'ignore
que nous vivons de privations depuis cinq ans; depuis cinq ans la vie
est dure pour nous,--mes filles en savent quelque chose!...
Gertrude aussi ne l'ignorait pas. Elle était arrivée à quatorze ans dans
la maison de sa tante, et depuis lors, elle avait silencieusement dévoré
plus d'une humiliation. Elle se le disait, assise sur sa chaise basse,
étouffant ses sanglots et brûlant aux ardeurs du brasier ses paupières
gonflées de larmes. La brassée de bois vert qu'Honorine venait de jeter
sur les chenets se tordait sur la braise et lançait de bruyants jets de
flamme. Gertrude songeait aux pauvres femmes qui vont dans la forêt
ramasser des branches mortes et rentrent le soir, courbées sous leur
fagot. Elle pensait aux filles des charbonniers, qui veillent toute la
nuit, accroupies autour des fournaises grondantes. Elle aurait voulu
être l'une d'elles. Leur vie si pénible lui semblait moins misérable que
la sienne. Elles, au moins, gagnaient leur journée, et personne ne leur
reprochait le pain qu'elles mangeaient le soir... Pendant qu'elle
pensait à toutes ces tristes choses, sa tante poursuivait
impitoyablement l'énumération de ses bienfaits et la glorification de sa
conduite. Une fois sur cette pente, elle ne s'arrêtait plus, mêlant dans
son discours les choses les plus respectables aux détails les plus
vulgaires. Elle parlait avec le même accent des souvenirs de famille,
des devoirs de parenté et des menues privations qu'elle s'imposait:--on
avait vendu le piano de Reine; elle avait supprimé son chocolat du
matin; les bougies avaient été remplacées par de la chandelle, bien que
l'odeur du suif lui fût insupportable... Puis venaient des retours
mélancoliques vers les jours meilleurs d'autrefois, et des comparaisons
navrantes entre le passé et le présent...
--Encore, ajouta-t-elle en terminant, tout cela ne serait rien si Reine
et Honorine étaient établies. Ah! mes pauvres filles, je crains bien que
vous ne coiffiez sainte Catherine!
Cette perspective mettait Reine en fureur.
--Et songer, s'écria-t-elle avec un geste de dépit, que si ce ladre
d'oncle Renaudin avait voulu, nous aurions pu faire un beau mariage!
Cela lui aurait si peu coûté de nous doter!... Il ne dépense rien et sa
maison regorge de tout.
--Oui, soupira Honorine, lorsque nous lui avons fait visite pour la
dernière fois, les armoires de la salle étaient ouvertes... Je vois
encore les belles piles de linge et les paniers pleins d'argenterie...
--Et le cellier plein de provisions! ajouta la veuve.
--Et les meubles de soie entassés dans la chambre de réserve! murmura la
cadette.
--Ah! dit Honorine, qui devenait enragée rien qu'en écoutant cette
énumération, si l'oncle ne veut plus nous voir, c'est bien votre faute,
à toi et à Gaspard! Il fallait l'adoucir et le gagner par des égards,
tandis que vous l'avez irrité avec vos grands airs et vos plaisanteries.
Au lieu de le traiter tout haut d'Harpagon, si Gaspard lui avait porté
un lièvre de temps à autre, tout se serait raccommodé.
Gaspard bondit d'indignation.
--Moi, donner un lièvre à ce pince-maille! Je préférerais le jeter à la
gueule de Phanor!... Pour qui me prends-tu? Est-ce qu'un Mauprié se
couche à plat ventre devant un héritage?... Tu sais le dicton: «Gueux et
fier comme un verrier!» Mon père l'était, et bon chien chasse de race.
J'aimerais mieux crever dans un fossé que de mendier les bonnes grâces
d'un croquant qui s'est enrichi en tondant ses moutons et ses débiteurs,
et qui aujourd'hui encore trouverait à tondre sur un oeuf... Assez sur ce
chapitre, ne m'en parle plus et sers-nous à souper!
Le couvert était mis et la soupe au lait, préparée par Honorine, fumait
dans la soupière. Ils s'assirent tous autour de la table couverte d'une
toile cirée. Madame de Mauprié dit à haute voix le _Bénédicité_, que
Gaspard et Xavier écoutèrent debout, puis on n'entendit plus qu'un bruit
de cuillers et de vaisselle.
Le souper était abondant, et on sentait que le bien vivre était le seul
luxe auquel les Mauprié n'avaient pas renoncé.--Un pâté de lièvre dans
sa terrine, un jambonneau dans sa gelée, une salade de mâches et un
fromage du pays composaient le menu. Gaspard et sa mère l'arrosaient
d'un petit vin du Verdunois; Xavier et les trois filles buvaient de la
piquette. Tous avaient bon appétit, à l'exception de Gertrude, qui se
forçait pour avaler une bouchée, et qui semblait absorbée par ses
réflexions. Gaspard, le dos au feu et son chien Phanor entre les jambes,
mangeait comme quatre, buvait d'autant et semblait rasséréné par le
rayonnement de l'âtre qui lui chauffait les reins, et les rasades de vin
qui lui égayaient le cerveau; son verbe tranchant s'était adouci, et
parfois un large éclat de rire entrecoupait ses propos de chasseur. La
conversation roulait le plus souvent sur les souvenirs du temps passé et
sur les familles de verriers avec lesquelles les Mauprié entretenaient
des relations de voisinage. Au dessert, Gaspard, mis complètement en
bonne humeur, fredonna un air de chasse et conta ses exploits de la
journée. Il était tard quand on se leva de table; Honorine et Gertrude
enlevèrent le couvert et chacun s'apprêta à gagner son dortoir. Les
trois jeunes filles allèrent embrasser madame de Mauprié; Gaspard baisa
bruyamment les joues de ses soeurs, puis s'avança vers Gertrude.
--Allons, petite cousine, dit-il en lui tendant la main, pas de
bouderie!... Faisons la paix!
Gertrude le regarda fixement et répondit d'une voix brève:
--Cousin Gaspard, je suis fille de verrier, moi aussi, et j'ai de la
rancune... Bonsoir.
Gaspard demeurait ébahi. Elle passa rapidement devant lui pour aller
rejoindre ses cousines, puis elle s'approcha de Xavier et murmura, tout
en lui souhaitant le bonsoir:
--J'ai besoin de te parler; sois demain de bonne heure à ton atelier.