Au sortir d'Assouan, la dernière maison tournée, voici tout de suite le
désert. Et le soir tombe, un soir de février qui s'annonce très froid
sous un étrange ciel couleur de cuivre.
C'est incontestablement le désert, oui, avec son chaos de granit et de
sable, avec ses tons roux, sa couleur de bête fauve. Mais il y a les
poteaux d'un télégraphe et les rails d'une ligne ferrée qui le
traversent de compagnie, pour aller se perdre à l'horizon vide. Et puis,
combien cela semble paradoxal et ridicule de se promener là en toute
sécurité, et dans une voiture! (Le plus vulgaire des fiacres, que j'ai
pris à l'heure, sur le quai d'Assouan.)--Désert qui garde encore les
aspects du vrai, mais qui est maintenant domestiqué, apprivoisé à
l'usage des touristes et des dames.
D'abord d'immenses cimetières, en plein sable, à l'orée de ces
quasi-solitudes. Oh! de si vieux cimetières, de toutes les époques de
l'histoire; les mille petites coupoles des saints de l'Islam et les
stèles chrétiennes des premiers siècles s'y émiettent côte à côte,
au-dessus des hypogées pharaoniques. Le crépuscule aidant, toutes ces
ruines des morts et tous les blocs des granits épars se mêlent en
groupements tristes, détachant de fantastiques silhouettes brunes sur le
cuivre pâle du ciel: arceaux brisés, dômes qui penchent, rochers qui se
dressent comme de hauts fantômes...
Ensuite, cette région des tombes une fois franchie, les granits seuls
jonchent l'étendue, des granits auxquels l'usure des siècles a donné des
formes de grosses bêtes rondes; par places, ils ont été jetés les uns
sur les autres et figurent des entassements de monstres; ailleurs ils
gisent isolés parmi les sables, comme perdus au milieu de l'infini de
quelque plage morte. On cesse de voir les rails et le télégraphe; par la
magie du crépuscule, tout redevient grandiose, sous un de ces ciels des
soirs d'Égypte, qui, l'hiver, ressemblent à de froides coupoles de
métal; voici que l'on a conscience enfin d'être vraiment au seuil de ces
profondes désolations arabiques dont aucune barrière, après tout, ne
vous sépare; n'était toujours l'invraisemblance de cette voiture qui
vous emmène, on prendrait maintenant au sérieux ce désert-là, car en
somme il n'a point de limites.
Trois quarts d'heure de route environ, et, devant nous là-bas,
apparaissent des feux, qui déjà s'allument dans le jour mourant. Bien
éclatantes, ces lumières pour être celles de quelque campement
d'Arabes... Et le cocher se retourne, me les montrant du doigt:
«Chélal!» dit-il.
Chélal, le nom de ce village, au bord de l'eau, où l'on prend une barque
pour aller à Philæ.--Horreur! ce sont des lampes électriques!... Et
Chélal se compose d'une gare, d'une usine au long tuyau qui fume, puis
d'une douzaine de ces louches cabarets empestant d'alcool, sans
lesquels, paraît-il, la civilisation européenne ne saurait décemment
s'implanter dans un pays neuf.
L'embarcadère pour Philæ. Quantité de barques sont là prêtes, car les
touristes, alléchés par maintes réclames, affluent maintenant chaque
hiver en dociles troupeaux. Toutes, sans en excepter une, agrémentées à
profusion de petits drapeaux anglais, comme pour quelque régate sur la
Tamise; il faut donc subir ces pavois de fête foraine,--et nous partons
avec une nostalgique chanson de Nubie que les bateliers entonnent à la
cadence des rames.
On y voit encore, tant ce ciel en cuivre reste imprégné de froide
lumière. Nous sommes dans un grand décor tragique, sur un lac environné
d'une sorte d'amphithéâtre terrible que dessinent de tous côtés les
montagnes du désert.
C'était au fond de cet immense cirque de granit que le Nil serpentait
jadis, formant des îlots frais, où l'éternelle verdure des palmiers
contrastait avec ces hautes désolations érigées alentour comme une
muraille. Aujourd'hui, à cause du «barrage» établi par les Anglais,
l'eau a monté, monté, ainsi qu'une marée qui ne redescendrait plus; ce
lac, presque une petite mer, remplace les méandres du fleuve et achève
d'engloutir les îlots sacrés. Le sanctuaire d'Isis,--qui trônait là
depuis des millénaires au sommet d'une colline chargée de temples, de
colonnades et de statues--émerge encore à demi, seul et bientôt noyé
lui-même; c'est lui qui apparaît là-bas, pareil à un grand écueil, à
cette heure où la nuit commence de confondre toutes choses.
Nulle part ailleurs que dans la Haute-Égypte les soirs d'hiver n'ont ces
transparences de vide absolu, ni ces teintes sinistres; à mesure que la
lumière s'en va, le ciel passe du cuivre au bronze, mais en restant
métallique; le zénith devient brun comme un gigantesque bouclier
d'airain, tandis que le couchant seul persiste à rester jaune, en
pâlissant jusqu'à une presque blancheur de laiton, et là-dessus les
montagnes du désert aiguisent partout leurs silhouettes coupantes, d'une
nuance de sienne brûlée. Ce soir, un vent glacial souffle avec furie
contre nous. Toujours au chant des rameurs, nous avançons péniblement
sur ce lac artificiel,--que soutient comme en l'air une maçonnerie
anglaise, invisible au lointain, mais devinée et révoltante; lac
sacrilège, pourrait-on dire, puisqu'il ensevelit dans ses eaux troubles
des ruines sans prix: temples des dieux de l'Égypte, églises des
premiers siècles chrétiens, stèles, inscriptions et emblèmes. C'est
au-dessus de ces choses que nous passons, fouettés au visage par des
embruns, par l'écume de mille petites lames méchantes.
Nous approchons de ce qui fut l'île sainte. Par places, des palmiers,
dont la longue tige est aujourd'hui sous l'eau et qui vont mourir,
montrent encore leur tête, leurs plumets mouillés, donnant des aspects
d'inondation, presque de cataclysme.
Avant d'aborder au sanctuaire d'Isis, nous touchons à ce kiosque de
Philæ, reproduit par les images de tous les temps, célèbre à l'égal du
Sphinx ou des Pyramides. Il s'élevait jadis sur un piédestal de hauts
rochers, et les dattiers balançaient alentour leurs bouquets de palmes
aériennes. Aujourd'hui, il n'a plus de base, ses colonnes surgissent
isolément de cette sorte de lac suspendu et on le dirait construit dans
l'eau à l'intention de quelque royale naumachie. Nous y entrons avec
notre barque,--et c'est un port bien étrange, dans sa somptuosité
antique; un port d'une mélancolie sans nom, surtout à cette heure jaune
du crépuscule extrême, et sous ces rafales glacées que nous envoient
sans merci les proches déserts. Mais combien il est adorable ainsi, le
kiosque de Philæ, dans ce désarroi précurseur de son éboulement! Ses
colonnes, comme posées sur de l'instable, en deviennent plus sveltes,
semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux en feuillage de
pierre: tout à fait kiosque de rêve maintenant, et que l'on sent si près
de disparaître à jamais sous ces eaux qui ne baissent plus...
Voici que de nouveau, pour quelques secondes encore, il fait presque
jour, et que des teintes de cuivre moins pâles se rallument au ciel.
Après le coucher des soleils d'Égypte, quand on croit que c'est fini,
souvent elle vient ainsi vous surprendre, cette recoloration furtive de
l'air, avant que tout s'éteigne. Près de nous, sur ces fûts élancés qui
nous environnent, les nuances rougeâtres font semblant de revenir, et de
même là-bas, sur ce temple de la déesse, dressé en écueil au milieu de
la petite mer que le vent couvre d'écume.
Au sortir du kiosque, notre barque, sur cette eau profonde et
envahissante, parmi les palmiers noyés, fait un détour, afin de nous
conduire au temple par le chemin que prenaient à pied les pèlerins du
vieux temps, par la voie naguère encore magnifique, bordée de colonnades
et de statues. Entièrement engloutie aujourd'hui, cette voie-là, que
l'on ne reverra jamais plus; entre ses doubles rangées de colonnes,
l'eau nous porte à la hauteur des chapiteaux, qui émergent seuls et que
nous pourrions toucher de la main.--Promenade de la fin des temps,
semble-t-il, dans cette sorte de Venise déserte, qui va s'écrouler,
plonger et être oubliée.
Le temple. Nous sommes arrivés. Au-dessus de nos têtes se dressent les
énormes pylônes, ornés de personnages en bas-relief: une Isis géante qui
tend le bras comme pour nous faire signe, et d'autres divinités au geste
de mystère. La porte, qui s'ouvre dans l'épaisseur de ces murailles, est
basse, d'ailleurs à demi noyée, et donne sur des profondeurs déjà très
en pénombre. Nous entrons à l'aviron dans le sanctuaire. Et, dès que
notre barque a passé au-dessus du seuil sacré, les bateliers
interrompant leur chanson, poussent en surprise le cri nouveau qu'on
leur a appris à l'usage des touristes: _Hip! hip! hip! hurrah!_... Oh!
l'effet de profanation grossière et imbécile que cause ce hurlement de
la joie anglaise, à l'instant où nous pénétrions là, le coeur serré par
tant de vandalisme utilitaire!... Ils comprennent d'ailleurs qu'ils ont
été déplacés et ne recommenceront pas; peut-être même, au fond de leur
âme nubienne, nous savent-ils gré de leur avoir imposé silence. Il fait
plus sombre là dedans bien que ce soit à ciel ouvert, et le vent glacé
siffle plus lugubrement qu'au dehors; on est transi par une humidité
pénétrante,--humidité d'importation, bien inconnue autrefois dans ce
pays avant qu'on l'eût inondé. Nous sommes dans la partie du temple non
couverte, celle où venaient s'agenouiller les fidèles. La sonorité des
granits alentour exagère le bruit des avirons sur cette eau enclose,--et
c'est si déroutant de ramer et de flotter entre ces deux murs où jadis
pendant des siècles les hommes se sont prosternés le front contre les
dalles!...
L'obscurité décidément nous envahit, l'heure est trop tardive; il faut
pousser la barque à toucher les murailles pour distinguer encore les
hiéroglyphes et les dieux rigides, qui y sont gravés finement comme au
burin. Tout cela, miné depuis quatre ans bientôt par l'inondation, a
déjà pris à la base cette triste teinte noirâtre que l'on voit aux vieux
palais vénitiens.
Halte et silence; il fait sombre, il fait froid; les avirons ne remuant
plus, on n'entend que la plainte du vent et le clapotis de l'eau sur les
colonnes, sur les bas-reliefs,--et puis tout à coup le bruit d'une chute
pesante, suivie de remous sans fin: quelque grande pierre sculptée qui
vient de plonger à son heure, pour rejoindre dans le chaos noir d'en
dessous celles déjà disparues, et les temples déjà engloutis, et les
vieilles églises coptes, et la ville des premiers siècles
chrétiens,--tout ce qui fut jadis l'île de Philæ, la «perle de
l'Égypte», l'une des merveilles du monde.
On n'y voit plus. Allons nous abriter n'importe où pour attendre la
lune. Au fond de cette première salle à air libre, s'ouvre une porte qui
donne dans de la nuit épaisse: c'est le saint des saints, lourdement
plafonné de granit, la partie la plus haute du temple, la seule que
l'eau n'ait pas atteinte, et là nous pouvons mettre pied à terre. Nos
pas semblent trop bruyants sur les larges dalles sonores, et des hiboux
s'envolent. Profondes ténèbres; le vent et l'humidité nous glacent.
Trois heures à passer avant le lever de la lune; attendre dans ce lieu
serait mortel; plutôt retournons à Chélal, nous mettre à l'abri dans un
bouge quelconque.
*
* *
Un cabaret de l'horrible village, à la lueur d'une lampe électrique. Il
empeste l'absinthe, ce cabaret du désert. On s'y chauffe à un brasero
fumeux. Il a été bâti hâtivement avec du zinc de boîtes à conserves,
avec des débris de caisses à whisky, et, pour orner les murs, le patron,
qui est un vague Maltais, a collé partout des images découpées dans nos
journaux européens pornographiques. Pendant nos heures d'attente, des
Nubiens, des Arabes s'y succèdent sans trêve, demandant à boire, et on
leur vend nos alcools à pleines verrées: ouvriers des usines nouvelles,
qui étaient jadis des êtres de santé et de plein air, mais qui ont déjà
la figure flétrie sous un poudrage de charbon, les yeux hagards, avec
une expression malheureuse et mauvaise.
*
* *
Le lever de la lune heureusement ne tardera plus, et, de nouveau dans
notre barque, nous cheminons d'une allure lente vers ce triste écueil
qu'est aujourd'hui Philæ. Le vent est tombé avec la nuit, comme il
arrive presque toujours en ce pays l'hiver, et le lac s'apaise. Au
lugubre ciel jaune a succédé un ciel bleu-noir, infiniment lointain, où
scintillent par myriades les étoiles d'Égypte.
Une grande lueur à l'orient, et la pleine lune enfin surgit, non pas
sanglante comme dans nos climats, mais tout de suite très lumineuse, au
milieu de cette sorte de buée en auréole que lui fait ici l'éternelle
poussière des sables.
Bercés toujours par la chanson nubienne des bateliers, quand nous sommes
revenus dans le kiosque sans base, un grand disque éclaire déjà toutes
choses, en discrète splendeur; au gré des allées et venues de notre
barque, nous le voyons passer et repasser, le grand disque de vermeil,
entre ces hautes colonnes, si frappantes d'archaïsme, dont l'image se
dédouble dans l'eau maintenant calmée.--Plus que jamais, kiosque de
rêve, kiosque d'antique magie...
Pour retourner chez la déesse, nous suivons une seconde fois la voie
noyée entre les chapiteaux et les frises de la colonnade qui émergent
comme une série de petits récifs. Dans la salle à ciel ouvert qui est
l'avant-temple, l'obscurité persiste encore entre les granits
souverains; attachons la barque contre l'un des murs et attendons le bon
plaisir de la lune; sitôt qu'elle sera assez haute pour plonger ici,
nous y verrons clair.
Cela débute par une lueur rose, au sommet des pylônes. Et puis cela
devient comme un triangle lumineux, très nettement coupé, qui grandit
peu à peu sur l'immense paroi et tend à descendre vers la base du
temple, nous révélant par degrés la présence intimidante des
bas-reliefs, les dieux, les déesses, les hiéroglyphes, les cénacles de
personnages qui se font entre eux des signes. Nous ne sommes plus seuls;
tout un monde de fantômes vient d'être évoqué autour de nous par la
lune, fantômes petits ou très grands, qui se dissimulaient là dans
l'ombre, et qui tout à coup se sont mis à causer à la muette, sans
troubler le profond silence, rien qu'à l'aide de mains expressives et de
doigts levés. Maintenant commence à paraître aussi l'Isis
colossale,--celle qui est inscrite à gauche du portique par où l'on
entre: d'abord sa tête fine, casquée d'un oiseau et surmontée d'un
disque solaire; puis, la lueur descendant toujours, sa gorge, son bras
qui se lève pour faire on ne sait quel mystérieux geste indicateur;
enfin la nudité svelte de son torse, et ses hanches serrées dans une
gaine... La voilà bientôt tout entière sortie de l'ombre, la déesse...
Mais il semble qu'elle s'étonne et s'inquiète de voir à ses pieds--au
lieu des dalles qu'elle connaissait depuis deux mille ans--sa propre
image, un reflet d'elle-même qui s'allonge, qui s'allonge, renversé dans
de l'eau...
Et soudain, au milieu de tout le calme nocturne de ce temple isolé dans
un lac, encore la surprise d'une sorte de grondement funèbre, encore des
choses qui s'éboulent, de précieuses pierres qui se désagrègent, qui
tombent,--et alors, à la surface de l'eau, mille cernes concentriques se
forment et se déforment, jouent à se poursuivre, ne finissent plus de
troubler ce miroir, encaissé dans les granits terribles, où l'Isis se
regardait tristement...
* * * * *
_P.S._--La noyade de Philæ vient, comme on sait, d'augmenter de
soixante-quinze millions de livres le rendement annuel des terres
environnantes. Encouragés par ce succès, les Anglais vont, l'année
prochaine, élever encore de six mètres le barrage du Nil; du coup, le
sanctuaire d'Isis aura complètement plongé, la plupart des temples
antiques de la Nubie seront aussi dans l'eau, et des fièvres infecteront
le pays. Mais cela permettra de faire de si productives plantations de
coton!...