Huit années et une ligne de chemin de fer ont suffi à accomplir sa
métamorphose.
C'était, dans la Haute-Égypte, aux confins de la Nubie, une humble
petite ville où l'on fréquentait peu, et qui manquait, il faut l'avouer,
d'élégance, même de confort.
Non qu'elle fût dénuée de pittoresque ou d'intérêt historique, bien au
contraire. Le Nil, apportant les eaux de l'Afrique équatoriale, se
déversait auprès, du haut d'un amas de granit noir, en une majestueuse
cataracte et puis, devant les maisonnettes arabes, se calmait soudain,
pour se diviser entre des îlots de fraîche verdure où des bois de
palmiers balançaient leurs plumets au vent.
Il y avait alentour quantité de temples antiques, d'hypogées, de ruines
romaines, de ruines d'églises des premiers siècles chrétiens; la terre
était pleine de souvenirs des grandes civilisations primitives, car ce
lieu--délaissé depuis des âges et endormi en Islam sous la garde de sa
mosquée blanche--fut jadis l'un des centres de la vie du monde.
Et enfin, dans le désert tout proche, l'histoire ancienne avait été
écrite, il y a trois ou quatre mille ans, par les Pharaons, en
hiéroglyphes immortels, un peu partout, sur les flancs polis d'étranges
blocs de granit bleu, de granit rose, épars au milieu des sables et
affectant des formes de monstres antédiluviens.
*
* *
Oui, mais il fallait que tout cela fût coordonné, mis au point, et
surtout rendu accessible aux délicats voyageurs des Agences. Aujourd'hui
donc nous avons le plaisir d'annoncer que, de décembre à mars, Assouan
(c'est le nom de l'heureuse localité dont il s'agit) a une «season»
presque aussi courue que celles d'Ostende ou de Spa.
Dès que l'on approche, les grands hôtels érigés de tous côtés, même dans
les îlots du vieux fleuve, charment les yeux du voyageur, le saluent de
leurs enseignes accueillantes qui se lisent d'une lieue; constructions
un peu rapides, il est vrai, plâtre et torchis, mais rappelant toutefois
ces gracieux «palaces» dont la Compagnie des Wagons-Lits a doté
l'univers. Et combien négligeable maintenant, combien écrasée par la
hauteur de leurs façades, la pauvre petite ville d'autrefois, avec ses
maisonnettes blanchies à la chaux et son minaret enfantin.
De cataracte, par exemple, on sait qu'il n'y en a plus à Assouan; la
tutélaire Albion a sainement jugé qu'il valait mieux faire le sacrifice
de ce futile spectacle et, pour augmenter le rendement du sol, arrêter
les eaux du Nil par un barrage artificiel: oeuvre de solide maçonnerie
qui (au dire du _Programme of pleasure trips_) _affords an interest of
very different nature and degree_ (_sic_).
De cette cataracte cependant, Cook and Son--industriels frottés de
poésie, comme chacun sait--ont désiré perpétuer le souvenir en donnant
son nom à un hôtel de cinq cents chambres établi par leurs soins en face
de ces rochers, aujourd'hui rendus au silence, sur lesquels le vieux Nil
a bouillonné durant tant de siècles. «Cataract Hotel», cela fait encore
illusion, n'est-ce pas? Et puis cela s'arrange bien comme en-tête de
papier à lettres.
Cook and Son (Egypt Limited) ont même compris qu'il serait original de
donner à leur établissement un certain cachet d'Islam, et la salle à
manger reproduit (en toc, bien entendu, mais il ne faut pas demander
l'impossible) l'intérieur d'une des mosquées de Stamboul; à l'heure du
«luncheon» rien n'est plus galant que l'aspect, sous ces simili-saintes
coupoles, de toutes ces petites tables se peuplant de touristes Cook des
deux sexes, tandis qu'un orchestre dissimulé entonne la «Mattchiche».
Le barrage, il est vrai, en supprimant la cataracte, a élevé d'une
dizaine de mètres le niveau des eaux en amont, et noyé du même coup une
certaine île de Philæ qui passait à tort pour une des merveilles du
monde, à cause de son grand temple d'Isis parmi les palmiers. Entre
nous, on peut dire que la Bonne Déesse était bien un peu surannée de nos
jours; elle et ses mystères avaient fait leur temps. Du reste, pour les
personnages au caractère chagrin qui regretteraient la disparition de ce
lieu, on a songé à en perpétuer le souvenir comme celui de la cataracte:
de charmantes cartes postales en couleurs, prises avant la noyade de
l'île et du sanctuaire, se vendent dans toutes les librairies du quai.
Oh! ce quai d'Assouan, déjà si britannique par le bon ordre, par la
correction, rien de plus soigné ni de plus aimable! Il y a d'abord le
chemin de fer qui, passant entre des balustrades peintes en
vert-feuillage, y jette son bruit entraînant et sa joyeuse fumée.
D'un côté s'alignent les hôtels; les boutiques, toutes à
l'européenne,--coiffeurs, parfumeurs et nombreuses «dark rooms» à
l'usage de tant d'amateurs photographes qui tiennent à emporter d'ici
les portraits de leurs compagnons de voyage groupés avec esprit devant
quelque célèbre hypogée.
Et puis beaucoup de cafés, où le whisky est d'excellente marque; je dois
dire, pour rendre justice au résultat de _l'entente cordiale_, que l'on
y voit aussi, alignés en quantités notables sur les étagères, les
produits de ces grands philanthropes français auxquels notre génération
ne rend vraiment pas assez d'hommages pour tout le bien qu'ils auront
fait à son estomac et à son cerveau: le lecteur le devine sans doute,
j'ai nommé Pernod, Picon et Cusenier.
Peut-être les braves fellahs ou Nubiens d'alentour, si sobres naguère,
en abusent-ils un peu, de ces toniques; mais c'est l'effet de la
nouveauté, cela passera. Nous pouvons bien d'ailleurs nous l'avouer,
entre nous peuples d'Europe, puisque nous en usons involontairement
tous, l'alcoolisme est un puissant auxiliaire à la propagation de nos
idées, et le mastroquet constitue, pour notre civilisation occidentale,
un précieux pionnier d'avant-garde: toute race légèrement déprimée par
l'abus de nos apéritifs devient plus souple, plus facile à pousser
ensuite dans la véritable voie du progrès et des libertés...
Sur ce quai d'Assouan, si soigneusement aplani au rouleau, défilent avec
animation de continuelles théories de voyageuses, habillées à ravir,
comme on ne sait vraiment le faire qu'après un stage chez Cook and Son
(Egypt Limited). Et, le long du Nil, à l'ombre de jeunes arbres plantés
en bon ordre, des plates-bandes de fleurs, des gazons tirés au cordeau
se défendent efficacement par des fils de fer contre certains oublis
dont les chiens, hélas! ne sont que trop coutumiers.
Là, du reste, tout est numéroté, étiqueté, les ânes, les âniers, les
stations où ils ont le droit de se tenir: «_Stand for six
donkeys._--_Stand for ten_, etc.» De très avenants chameaux, munis de
selles d'amazone, attendent aussi à leurs places respectives, et nombre
de dames Cook, méticuleuses sur la question couleur locale même
lorsqu'il ne s'agit que d'aller faire des emplettes en ville, se
superposent volontiers quelques instants à l'un de ces «vaisseaux du
désert».
Et, tous les cinquante mètres, un agent de police, resté Égyptien par le
visage, bien que déjà Anglais par la rectitude et le costume, ouvre son
oeil vigilant sur toutes choses,--ne souffrirait jamais, par exemple,
qu'un onzième bourricot osât prendre place dans un stand pour dix qui
serait déjà au complet.
Certains esprits enclins à la critique pourraient les juger un peu
prompts à malmener leurs compatriotes, ces policiers, si respectueux au
contraire et si prêts à se dépenser en indications obligeantes dès que
s'adresse à eux quelque voyageur coiffé d'un casque de liège; mais c'est
en vertu de ce principe logique, équitable, descendu tacitement jusqu'à
eux des hauteurs de l'administration nouvelle, à savoir que l'Égypte
d'aujourd'hui est bien moins aux Égyptiens qu'aux nobles étrangers venus
pour y brandir le flambeau de la civilisation.
Le soir, après la nuit tombée, les voyageurs de véritable
«respectability» ne quittent pas les brillants «dining-saloons» des
hôtels, et le quai se retrouve plus solitaire sous les étoiles. C'est à
ce moment que l'on peut apprécier combien sont devenus hospitaliers
certains indigènes: si, dans une minute de mélancolie, on se promène
seul au bord du Nil en fumant sa cigarette, on est toujours accosté par
quelqu'un d'entre eux qui, se méprenant sur la cause de ce vague à
l'âme, s'empresse à vous offrir, avec une touchante ingénuité, de vous
présenter aux jeunes personnes les plus gaies du pays.
Dans les autres villes, restées purement égyptiennes, les gens ne
pratiqueraient jamais cet excès d'affabilité et de belles manières, dû
sans nul doute à notre bienfaisant contact.
Assouan possède aussi son petit bazar oriental, un peu improvisé, un peu
neuf; mais il en fallait bien un, au plus vite, pour que rien ne manquât
aux touristes.
Les marchands ont su s'approvisionner (dans les maisons mères, sous les
arcades de la rue de Rivoli) avec autant de tact que de bon goût, et les
dames Cook ont l'inoffensive illusion d'y faire journellement des
trouvailles. On y vend aussi, pendus par la queue, empaillés et
naturalisés avec art, les derniers crocodiles d'Égypte qui, surtout en
fin de saison, restent à des prix avantageux.
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* *
Il n'est pas jusqu'au vieux Nil, qui ne se laisse taquiner gentiment par
l'évolution.
D'abord les fellahines, drapées de voiles noirs, qui tout le jour
viennent y puiser l'eau précieuse, renonçant à ces fragiles amphores de
terre cuite en usage depuis les temps barbares et dont les orientalistes
avaient fort abusé dans leurs tableaux, les remplacent aujourd'hui par
d'ex-bidons à pétrole en fer-blanc, mis à leur disposition par la
bienveillance des grands hôtels; elles les portent d'ailleurs sur la
tête avec désinvolture, comme autrefois ces poteries démodées, et sans
perdre en rien leur galbe de tanagra.
Et puis ce sont les grands bateaux touristes des Agences, qui abondent
ici, car Assouan a le privilège d'être tête de ligne, et leurs sifflets,
leurs moteurs à roue, leurs dynamos pour l'électricité mènent du matin
au soir une captivante symphonie. On pourrait reprocher à ces bâtiments
de ressembler un peu aux lavoirs de la Seine; mais les Agences, jalouses
de leur restituer une certaine couleur locale, leur ont donné des
appellations si notoirement égyptiennes, qu'il n'y a plus rien à dire:
ils se nomment _Sesostris_, _Aménophis_, ou _Ramsès The Great_.
Ce sont enfin les barques à l'aviron qui promènent sans trêve les
voyageurs de l'une à l'autre rive. Tant que la «season» bat son plein,
on les pavoise d'une quantité de petits drapeaux en cotonnade rouge ou
même en simple papier. Les rameurs ont en outre la consigne de chanter
tout le temps des chansons indigènes, que rythme un joueur de derboucca
assis à la proue; de plus ils ont appris à pousser ce cri, d'une si
noble envolée, par lequel les Anglo-Saxons manifestent d'habitude leur
enthousiasme ou leur joie: _Hip! hip! hurrah!_--et l'on n'imagine pas ce
que cela fait bien, pour couper ces mélopées arabes qui risqueraient
sans cela de verser dans la monotonie.
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* *
Mais le triomphe d'Assouan, c'est son désert, qui commence là tout de
suite, dès que finit le gazon bien ratissé de son dernier square; un
désert qui, à part les voies ferrées et les poteaux télégraphiques, a
tous les charmes du vrai, les sables, les pierres bouleversées en chaos,
les horizons vides,--tout, moins l'immensité et l'infinie solitude,
moins l'horreur, en un mot, qui le rendait jadis si peu désirable. On
s'étonne en arrivant, par exemple, d'y voir les roches soigneusement
numérotées à la peinture blanche, en chiffres de deux pieds de haut, ou
bien marquées de grandes croix qui tirent l'oeil de plus loin encore
(_sic_); mais j'accorde que l'effet d'ensemble n'y a rien perdu.
Le matin donc, avant l'ardeur du soleil, entre le _breakfast_ et le
_luncheon_, toutes les dames en casque de liège et lunettes bleues
(_dark-coloured spectacles are recommended on account of the glare_)
s'égrènent dans ces solitudes apprivoisées à leur usage, avec autant de
sécurité qu'à Trafalgar Square ou à Kensington Garden. Et il n'est pas
rare de voir l'une d'elles se diriger isolément, un livre à la main,
vers l'un de ces pittoresques rochers--le 363 par exemple, ou bien le
grand 364 si l'on préfère--qui semblait lui faire signe avec son
étiquette blanche, d'une façon presque malséante même, dirait un
observateur non initié...
Que les familles se rassurent toutefois: malgré ces gros numéros d'un
premier aspect un peu équivoque, rien de répréhensible ne saurait se
passer dans ces granits; ils sont du reste d'une seule pièce, sans la
moindre lézarde par où l'inconduite trouverait à se faufiler. Non, tout
simplement les chiffres et les croix désignent les blocs décorés
d'hiéroglyphes et correspondent à un chaste catalogue où chaque
inscription pharaonique se trouve traduite en termes des plus décents.
Cet ingénieux étiquetage des cailloux du désert est dû à l'initiative
d'un égyptologue anglais.