Ce soir, dans le vaste chaos des ruines, à l'heure où le soleil
commençait d'éclairer rose, je suivais l'une des voies magnifiques de la
ville-momie, celle qui part à angle droit de la ligne des temples
d'Amon, se perd plus ou moins dans les sables, et aboutit enfin à un lac
sacré, au bord duquel des déesses à tête de chatte sont assises en
cénacle, regardant l'eau morte et les lointains du désert. Elle fut
commencée il y a trois mille quatre cents ans, cette voie-là, par une
belle reine appelée Makéri[11], et nombre de rois en continuèrent la
construction pendant une suite de siècles. Des pylônes--qui sont, comme
on sait, les monumentales murailles, en forme de trapèze à large base et
toutes couvertes d'hiéroglyphes, que les Égyptiens plaçaient de chaque
côté de leurs portiques ou de leurs avenues--des pylônes la décoraient
avec une lourdeur superbe, ainsi que des colosses et d'interminables
files de béliers, plus gros que des buffles, accroupis sur des socles.
[11] Aujourd'hui, la momie du bébé, du musée du Caire.
Premiers pylônes, qui m'obligent à faire un détour; ils sont tellement
en ruine que leurs blocs, éboulés de toutes parts, ont fermé le passage.
Ici veillaient debout, à droite et à gauche, deux géants en granit rouge
de Syène. Jadis, dans des temps que l'histoire ne précise plus, on les a
brisés l'un et l'autre à hauteur des reins; mais leurs jambes
musculeuses ont gardé fièrement l'attitude de la marche, et chacun, dans
une de ses mains sans bras qui descend le long du pagne, serre avec
passion l'emblème de la vie éternelle. Ce granit de Syène est d'ailleurs
si dur que les siècles ne l'altèrent point, et, au milieu de cette
déroute des pierres, les jarrets des colosses mutilés luisent encore
comme si on venait de les polir.
Plus loin, deuxièmes pylônes, effondrés aussi, et devant lesquels se
tient une rangée de pharaons.
De tous côtés les blocs chavirés pêle-mêle étalent leur désordre de
choses gigantesques, parmi ces sables qui s'obstinent avec patience à
les ensevelir. Maintenant voici les troisièmes pylônes, flanqués de
leurs deux géants en marche, qui n'ont plus ni tête ni épaules. Et la
voie, jalonnée majestueusement encore par les débris, continue de s'en
aller vers le désert.
Quatrièmes et derniers pylônes, qui semblent à première vue marquer
l'extrémité des ruines, l'orée du néant désertique; effrités,
découronnés, mais raides et debout, ils ont l'air d'être posés là si
solidement que rien ne saurait plus les faire broncher jamais. Les deux
colosses qui les gardaient de droite et de gauche siègent sur des
trônes. L'un, celui de l'est, est presque anéanti. Mais l'autre, au
contraire, se détache tout entier, tout blanc, d'une blancheur de
marbre, sur le fond couleur bise de l'énorme pan de mur criblé
d'hiéroglyphes; on ne lui a meurtri que le masque du visage; il conserve
encore son menton impérieux, ses oreilles, son bonnet de sphinx, on
pourrait presque dire son _expression_ méditative devant ce déploiement
de la grande solitude qui paraît commencer juste à ses pieds.
Ici pourtant n'était que la limite des quartiers du dieu Amon; les
enceintes de Thèbes passaient infiniment plus loin, et l'avenue qui me
conduira tout à l'heure chez les déesses à tête de chatte se prolonge
beaucoup encore au sortir de ces portes, bien qu'on la distingue à peine
entre sa double rangée de béliers-sphinx, tout brisés et presque
enfouis.
Le jour tombe, et la poussière d'Égypte, comme invariablement chaque
soir, commence à ressembler dans les lointains à de la poudre d'or. Je
regarde derrière moi de temps à autre le géant qui m'observe, assis au
pied de son pylône où l'histoire d'un pharaon est gravée en un immense
tableau. Au-dessus de lui et de son mur qui devient de minute en minute
plus rose, je vois monter davantage, à mesure que je m'éloigne, tout
l'amas des palais du centre, l'hypostyle d'Amon, les salles de
Thoutmosis et les obélisques, tout le groupement enchevêtré de ces
choses si grandes et si mortes, qui n'ont plus jamais été égalées sur
terre.
Les voilà qui resplendissent une fois de plus dans la rouge apothéose du
soir, ces restes bientôt aussi désagrégés que de vieux ossements, et on
dirait qu'ils demandent grâce à la fin, qu'ils sont las d'être ainsi
sans trêve, sans trêve, à chaque couchant, colorés en fête, comme par
une dérision de cet éternel soleil.
C'est déjà presque loin derrière moi tout cela; mais l'air est si
limpide, les contours restent si nets qu'on a l'illusion plutôt, en
s'éloignant, que les temples et les pylônes diminuent, s'abaissent,
rentrent dans la terre. Quant au géant blanc, qui me suit toujours de
son regard sans yeux, le voilà réduit aux proportions d'un simple rêveur
humain; il n'a du reste pas l'aspect rigidement hiératique des autres
statues thébaines: les mains sur les genoux, il est là comme un homme
ordinaire qui se serait arrêté pour réfléchir[12]. Je le connais depuis
des jours,--des jours et des nuits, car, avec sa blancheur et la
transparence de ces nuits d'Égypte, je l'ai vu tant de fois se dessiner
de loin sous la vague lumière des étoiles, grand fantôme, dans sa pose
contemplative! Et je me sens déjà obsédé par la continuité de son
attitude à cette entrée des ruines, moi qui, à Thèbes et même sur la
terre, aurai passé sans lendemain comme nous passons tous; or, avant que
la vie consciente m'eût été donnée, il était là depuis des temps qui
font frémir; pendant trente-trois siècles environ, les yeux des myriades
d'inconnus qui m'ont précédé le voyaient tout comme le voient mes yeux,
tranquille et blanc à cette même place, assis devant ce même seuil, avec
sa tête un peu inclinée, et son air de penser.
[12] Statue d'Aménophis III.
Je chemine sans hâte, ayant toujours une tendance à m'attarder pour
regarder derrière moi, regarder l'entassement silencieux des palais et
le rêveur blanc, qui s'illuminent ensemble d'un dernier feu de Bengale,
à la mort quotidienne du soleil.
Et l'heure est déjà crépusculaire quand j'arrive chez les déesses.
Leur domaine est d'ailleurs tellement détruit que les sables avaient pu
le recouvrir et le cacher durant vingt siècles; mais on vient de
l'exhumer.
Il n'en reste que des tronçons de colonnes, alignés en rangs multiples
sur une vaste étendue de désert[13]. Pierrailles, éboulements et débris;
je traverse sans m'arrêter, et enfin voici le lac sacré, au bord duquel
les grandes chattes sont assises en conciliabule éternel, chacune sur
son trône. Le lac, creusé par ordre des Pharaons, se déploie en forme
arquée, comme une sorte de croissant; des oiseaux de marais, qui vont se
coucher, traversent en ce moment son eau triste et dormante; ses bords,
qui ont connu toutes les magnificences, ne sont plus que des tertres de
décombres où rien ne verdit, et ce qu'on aperçoit au delà, ce que les
déesses attentives regardent, c'est la plaine vide et désolée, où
quelques champs de blé se fondent, à cette heure de crépuscule, avec le
morne infini des sables; le tout fermé à l'horizon par la chaîne encore
un peu rose des calcaires d'Arabie.
[13] Le temple de la déesse Mout.
Elles sont là, les chattes,--ou, pour plus exactement dire, les lionnes,
car des chattes n'auraient pas ces oreilles courtes et ce menton cruel
épaissi par une barbiche. Toutes en granit noir, images de Sekhmet (qui
fut déesse de la guerre et à ses heures déesse de la luxure), elles ont
des corps sveltes de femme qui rendent plus terribles ces grosses têtes
félines coiffées d'un haut bonnet. Huit ou dix, ou davantage peut-être,
elles sont plus inquiétantes d'être ainsi nombreuses et d'être
pareilles. Elles ne sont pas géantes, comme on aurait pu s'y attendre,
mais de grandeur humaine, faciles donc à emporter ou à détruire, et cela
encore, si l'on réfléchit, augmente l'impression spéciale qu'elles
causent: alors que tant de colosses gisent en morceaux sur le sol,
comment ont-elles pu rester là, elles, petites personnes si
tranquillement assises sur leurs chaises, pendant que coulaient ces
trente-trois siècles de l'histoire du monde?...
Fini, le passage des oiseaux de marais qui pendant un instant avaient
troublé le terne miroir de leur lac; autour d'elles, rien ne bouge plus
et l'infini silence coutumier les enveloppe comme à la tombée de chaque
nuit. D'ailleurs elles habitent un coin des ruines si délaissé! Qui
donc, même en plein jour, songe à venir les voir?
Là-bas, dans l'ouest, une envolée de poussière, comme un long nuage qui
traînerait, indique le départ des touristes qui étaient accourus en
foule au temple d'Amon, mais qui se hâtent de rentrer à Louxor pour
dîner en smoking autour des tables d'hôte. On n'entend même pas dans le
lointain rouler leurs voitures, tant la terre d'ici est feutrée de
sable. De les savoir partis, cela rend plus intime l'entrevue avec ces
déesses nombreuses et pareilles, qui peu à peu se sont drapées d'ombre.
Leurs sièges tournent le dos aux palais de Thèbes, qui commencent d'être
comme baignés dans des ondes violettes, et qui semblent s'abaisser
encore plus à l'horizon, de minute en minute perdre de l'importance
devant la souveraineté de la nuit.
Elles, les déesses noires à tête de lionne et à haute coiffure, toujours
assises les mains sur les genoux, avec des yeux fixes depuis le
commencement des âges et un gênant sourire aux coins de leurs grosses
lèvres de fauves, continuent de regarder, au delà du petit lac mort, ce
désert, qui n'est plus à présent que de l'immensité confuse, d'un bleu
gris, d'un gris de cendre. Et on croit sentir qu'elles ont une âme, qui
leur serait venue à la longue, à force d'avoir eu si longtemps, si
longtemps, une _expression_ sur le visage...
*
* *
Il y a là-bas, à l'autre extrémité des ruines, une de leurs soeurs de
plus haute taille, une grande Sekhmet que, dans le pays, on appelle
l'ogresse et qui habite seule, embusquée debout dans un temple étroit.
Parmi les fellahs ou bédouins d'alentour, elle est très mal famée, ayant
l'habitude de sortir la nuit pour manger le monde, et aucun d'eux ne se
risquerait volontiers chez elle à cette heure tardive. Au lieu de
rentrer à Louxor, comme ces gens dont les voitures viennent de partir,
j'irai plutôt lui faire visite.
C'est un peu loin, et j'arriverai à nuit close.
D'abord, il faut revenir sur mes pas, remonter toute l'avenue des
béliers, de nouveau passer aux pieds du géant blanc, qui a pris déjà son
air de fantôme, tandis que les ondes violettes qui baignaient la
ville-momie s'épaississent et tournent au bleu grisâtre; puis, franchir
les pylônes que gardent les colosses brisés, et pénétrer dans les palais
du centre.
C'est là, dans ces palais, que je trouve pour tout de bon la nuit, avec
les premiers cris des hiboux et des orfraies. Il y fait tiède encore, à
cause de la chaleur emmagasinée dans le jour par les pierres, mais on
sent que l'air se glace.
A un carrefour, surgit une grande forme humaine drapée de noir et armée
d'un bâton: un bédouin qui rôde, un des gardes. Et voici à peu près le
dialogue échangé (traduction libre et concentrée):
--Montre-moi ton permis, monsieur.
--Voilà!
(Ici nous combinons nos efforts pour éclairer le dit permis à la flamme
d'une allumette.)
--C'est bien, je vais t'accompagner.
--Non, je t'en prie.
--Si, ce sera mieux. Où vas-tu?
--Là-bas, chez cette dame, tu sais, qui est grande, grande, et qui a une
figure de lionne.
--Ah!... Tiens, je crois comprendre que tu préfères te promener seul.
(Ici l'intonation devient enfantine.) Mais, comme tu es un homme bon, tu
me donneras bien une petite pièce quand même.
Il s'en va. Au sortir des palais, me reste à traverser une étendue de
terrains vagues, où du vrai froid me saisit. Au-dessus de ma tête, plus
de lourdes pierres suspendues, mais le déploiement si lointain d'un ciel
bleu-nuit--où s'allument ce soir par trop de milliers de milliers
d'étoiles... Pour les Thébains d'autrefois, cette belle voûte, toujours
scintillante de poudre de diamant, n'épandait sans doute que de la
sérénité dans les âmes. Et pour nous, _qui savons, hélas!_ c'est au
contraire le champ de la grande épouvante, c'est ce que, par pitié, il
eût mieux valu ne pas laisser à portée de nos yeux: l'incommensurable
vide noir où les univers, en frénésie de tourbillonnement, tombent comme
une pluie, se heurtent, s'anéantissent, et se recommencent pour les
éternités nouvelles. Tout cela, on le voit trop, l'horreur n'en est plus
tolérable, par une claire nuit comme celle-ci, et dans un lieu de
silence tout jonché de ruines... De plus en plus le froid vous
pénètre,--ce lugubre froid des étendues sidérales dont rien, dirait-on,
ne vous garantit plus, tant cette atmosphère limpide semble raréfiée,
presque inexistante. Et par terre, des graviers, de maigres herbes
desséchées qui craquent sous les pas donnent l'illusion de ce bruit
crépitant que fait chez nous le sol un peu gelé pendant les nuits
d'hiver.
J'approche enfin de chez l'ogresse. Ces pierres qui s'indiquent,
blanchâtres dans la nuit, cette demeure d'aspect clandestin près de
l'enceinte de Thèbes, c'est là, et vraiment, à une heure pareille, on a
l'air d'aller dans un mauvais lieu. Des colonnes ptolémaïques, de petits
vestibules, de petites cours, où une vague lueur bleue permet de se
conduire. Rien ne bouge; pas même l'envolée d'un oiseau de nuit; un
absolu silence, amplifié terriblement par la présence du désert que l'on
sent tout autour de ces murs. Au fond, trois chambres en pierres
massives, ayant chacune son entrée à part; je sais que les deux
premières sont vides. C'est dans la troisième que l'ogresse habite;
pourvu qu'elle ne soit pas déjà partie pour ses chasses nocturnes à la
chair humaine!... Nuit noire chez elle, où j'entre à tâtons. Vite, la
flamme d'une allumette de cire. Oui, elle est bien là, seule, et debout,
presque plaquée contre la paroi du fond, où la petite lueur fait danser
l'ombre affreuse de sa tête. L'allumette éteinte, je lui en brûle
irrévérencieusement plusieurs autres sous le menton, sous sa lourde
mâchoire mangeuse de monde. Il n'y a pas à dire, elle est terrifiante.
En granit noir, comme ses soeurs assises au bord du triste lac, mais
bien plus grande, six ou huit pieds de haut, elle a un corps de femme
délicieusement svelte et jeune, avec les seins d'une vierge. Très chaste
d'attitude, elle tient en main une fleur de lotus à longue tige, mais
par un contre sens qui déroute et qui glace, ses épaules délicates
supportent la monstruosité d'une grosse tête de lionne. Les pans de son
bonnet retombent de chaque côté de ses oreilles jusque sur sa gorge, et
un large disque de lune le surmonte, pour surcroît de mystérieux
apparat. Son regard mort donne à la férocité de son visage quelque chose
d'inconscient et de fatal: ogresse irresponsable, sans pitié comme sans
plaisir, dévorante à la manière de la Nature et à la manière du Temps;
ainsi peut-être l'entendaient ces initiés de l'antique Égypte qui, pour
le peuple, symbolisaient tout en des figures de dieux.
Dans le réduit sombre, clos de pierres frustes, dans le si petit temple
isolé où elle se tient seule, raide, debout et grande, avec sa tête trop
énorme, son menton qui avance et sa haute coiffure de déesse,--on est
forcément tout près d'elle. En la touchant, la nuit, on s'étonne de la
trouver moins froide que l'air, elle devient quelqu'un, on sent peser
sur soi l'insoutenable regard mort.
Pendant le tête-à-tête, involontairement, on songe aussi aux alentours,
à ces ruines dans ce désert, à ce néant partout, à ce froid sous ces
étoiles... Or, ce summum du doute, de la désespérance et de la terreur,
que dégage pour vous un tel ensemble de choses, voici qu'on le trouve
confirmé, si l'on peut dire ainsi, par la rencontre de cette
divinité-symbole qui vous attend au bout de la course comme pour
recevoir ironiquement toute humaine prière: un rigide épouvantail de
granit au sourire implacable, au masque dévorateur.