Deux heures de l'après-midi. Un feu blanc, un feu mauvais tombe du ciel
que pâlit un excès de lumière. Un soleil hostile aux hommes de nos
climats surchauffe l'énorme ossature rougeâtre, émiettée par places, qui
reste de Thèbes,--et qui gît là comme la carcasse d'une bête géante,
morte sur le sable du désert depuis déjà des milliers d'années, mais
trop massive pour jamais complètement s'anéantir.
Dans l'hypostyle, un peu d'ombre bleuit derrière les monstrueux piliers,
mais de l'ombre poussiéreuse, de l'ombre chaude. Elles sont chaudes, les
colonnes; tous les blocs sont chauds,--et cependant c'est l'hiver, avec
des nuits froides qui devraient tout glacer. Chaleur et poussière;
poussière rousse, qui sur les ruines de la Haute-Égypte pèse en nuage
éternel, exhalant une odeur d'aromate et de momie.
Avoir si chaud, cela augmente la sensation rétrospective de fatigue, qui
vous prend à regarder ces pierres trop lourdes pour les forces humaines
et accumulées en montagnes; presque il semble que l'on soit de part dans
les efforts, les épuisements, les sueurs de ce peuple aux muscles
d'acier tout neuf, qui pour charrier et entasser de telles masses dut
s'asservir durant trente siècles.
Ces pierres, elles aussi, disent la fatigue; la fatigue de s'accabler
les unes sous le poids des autres depuis des millénaires; la souffrance
d'avoir été taillées trop exactement, et trop bien juxtaposées, au point
d'être comme rivées ensemble par leur seule lourdeur. Oh! celles d'en
bas, qui soutiennent la charge des empilements formidables!...
Et l'ardente couleur de ces choses vous surprend; elle a persisté. Sur
les grès rouges de l'hypostyle, les peinturlures d'il y a plus de trois
mille ans se voient encore; en haut surtout de la travée milieu, presque
dans le ciel, les chapiteaux en forme de grandes fleurs ont gardé les
bleus de lapis, les verts, les jaunes dont furent bariolés jadis leurs
étranges pétales.
Décrépitude, émiettement, poussière... Au plein soleil, sous le
magnifique éclairage de la vie, on voit bien que tout cela est mort,
mais mort depuis des temps que l'imagination ne peut pas se représenter.
Et le délabrement apparaît plus irrémédiable; çà et là des réparations
impuissantes et comme enfantines, faites aux époques anciennes de
l'histoire, par les Grecs, par les Romains; des colonnes rapiécées, des
trous bouchés avec du ciment; mais les grands blocs sont en désarroi, et
on sent, jusqu'à en être obsédé, l'impossibilité à jamais de remettre en
ordre ce chaos d'écrasantes choses éboulées, eût-on même à son service
des légions de travailleurs, et des machines,--et des siècles devant soi
pour accomplir la besogne.
Et puis, ce qui surprend et oppresse, c'est le peu d'espace libre, le
peu de place qui restait pour les foules, dans des salles pourtant
immenses: entre les murailles, tout était encombré par les piliers; les
temples étaient à moitié remplis par leurs colossales futaies de
pierres. C'est que les hommes qui bâtirent Thèbes vivaient au
commencement des temps et n'avaient pas encore trouvé cette chose qui
nous paraît aujourd'hui si simple: la voûte. Ils étaient cependant de
merveilleux précurseurs, ces architectes; déjà ils avaient su dégager de
la nuit quantité de conceptions qui sans doute, depuis les origines,
sommeillaient en germe inexplicable dans le cerveau humain: la
rectitude, la ligne droite, l'angle droit, la verticale, dont la nature
ne fournit nul exemple; même la symétrie, qui à bien réfléchir
s'explique moins encore, la symétrie, qu'ils employaient avec maîtrise,
sachant aussi bien que nous tout l'effet qu'on peut obtenir par la
répétition d'objets semblables placés en _pendant_ de chaque côté d'un
portique ou d'une avenue. Mais la voûte, non, ils n'avaient pas inventé
cela; alors, comme il y avait pourtant une limite à la grandeur des
dalles qu'ils pouvaient poser à plat comme des poutres, il leur fallait
ces profusions de colonnes pour soutenir là-haut leurs plafonds
effroyables;--c'est pourquoi il semble que l'air manque, il semble que
l'on étouffe au milieu de leurs temples, dominés, obstrués par la rigide
présence de tant de pierres. Et encore, on y voit clair aujourd'hui là
dedans; depuis que sont tombées les roches suspendues qui servaient de
toiture, la lumière descend à flots partout. Mais jadis, quand une
demi-nuit régnait à demeure dans les salles profondes, sous les
immobiles carapaces de grès ou de granit, tout cela devait paraître si
lourdement sépulcral, définitif et sans merci comme un gigantesque
palais de la Mort!--Un jour par année cependant, ici à Thèbes, un
éclairage d'incendie pénétrait de part en part les sanctuaires d'Amon,
car l'artère milieu est ouverte au nord-ouest, orientée de telle façon
qu'une fois l'an, une seule fois, le soir du solstice d'été, le soleil à
son coucher y peut plonger ses rayons rouges; au moment où il élargit
son disque sanglant pour descendre là-bas derrière les désolations du
désert de Libye, il arrive dans l'axe même de cette avenue, de cette
suite de nefs, qui a huit cents mètres de longueur. Jadis donc, ces
soirs-là, il glissait horizontalement sous les plafonds terribles--entre
ces piliers alignés qui sont hauts comme notre colonne Vendôme,--puis
venait jeter pour quelques secondes ses teintes de cuivre en fusion
jusque dans l'obscurité du saint des saints. Et alors tout le temple
retentissait d'un fracas de musique; au fond des salles interdites, on
célébrait la gloire du dieu de Thèbes...
*
* *
Comme un nuage, comme un voile, la continuelle poussière rousse flotte
partout sur les ruines, et, au travers, le soleil çà et là dessine de
longues rayures blanches. La poussière d'Égypte, on dirait même qu'en un
point de la grande avenue, derrière les obélisques, elle se lève en
tourbillons, comme ferait une fumée.--C'est que là sont assemblés
aujourd'hui les travailleurs de bronze qui chaque jour, sans trêve,
fouillent ce vieux sol sacré; bien infimes, presque négligeables auprès
de tels monolithes, ils creusent, ils creusent; patiemment ils
déblayent, et la terre s'en va par petits paquets, dans des séries de
paniers que des enfants emportent en formant la chaîne. Les alluvions
périodiques du Nil et les sables charriés par le vent du désert avaient
élevé le sol d'environ six mètres depuis les temps où Thèbes a cessé de
vivre; mais de nos jours on a entrepris la tâche de rétablir l'antique
niveau. A première vue, cela semblait infaisable, et cependant ils en
viendront à bout, même avec leurs moyens naïfs, ces travailleurs fellahs
qui accomplissent en chantant leur incessante besogne de fourmis. Voici
bientôt le grand hypostyle déblayé--et ses colonnes, qui paraissaient
déjà effrayantes, découvertes à présent jusqu'à la base, ont gagné
encore vingt pieds de hauteur; quantité de colosses, qui gisaient
endormis sous ce linceul de terre et de sable, ont été retrouvés, remis
debout, et viennent de reprendre, pour une nouvelle période de
quasi-éternité, leur faction aux intimidants carrefours; d'année en
année, la ville-momie s'exhume un peu plus, à grand effort, se repeuple
de dieux et de rois longtemps cachés[8]... On creuse toujours,--et à
peine sait-on à quelle profondeur descendent les débris et les ruines:
Thèbes avait duré tant de siècles, la terre ici est tellement pénétrée
de passé humain que, sous les plus vieux temples connus, on constate
qu'il y en avait d'autres, plus vieux encore et plus massifs, que l'on
ne soupçonnait pas et dont l'âge dépasserait huit mille ans...
[8] On sait que l'entretien des monuments antiques de l'Égypte et leur
restauration dans la mesure du possible restent confiés aux soins
des Français. M. Maspero a délégué à Thèbes un artiste et un érudit,
M. Legrain, qui y consacre passionnément sa vie.
Malgré l'ardent soleil, malgré les tourbillons de poussière soulevés par
les coups de pioche, on s'attarderait des heures, parmi les fellahs
poudreux et maigres, à suivre des yeux les fouilles dans ce sol unique
au monde, où tout ce que l'on voit reparaître est surprise et
trouvaille, où la moindre pierre taillée eut un passé de gloire, fit
partie des premières splendeurs architecturales, fut _une pierre de
Thèbes_! Au fond des tranchées qui s'élargissent, à chaque instant
quelque chose brille: c'est le flanc poli d'un colosse en granit de
Syène, ou bien un petit Osiris de cuivre, les débris d'un vase, un bijou
d'or sans prix, ou même une simple perle bleue qui tomba du collier de
quelque suivante des reines.
Cette activité de fossoyeurs, qui seule ranime certains quartiers
pendant le jour, finit au coucher du soleil; chaque soir, les fellahs
maigres reçoivent la solde de leur travail, s'en vont gîter aux
silencieux environs, dans des huttes en terre, et on referme derrière
eux les grilles des portes. La nuit, à part les gardiens de l'entrée,
personne n'habite les ruines.
*
* *
Émiettement, poussière... Autour de ces palais et de ces temples de
l'artère centrale, qui sont les plus conservés et se tiennent
orgueilleusement debout, très loin de tous côtés des espaces mornes
s'étendent, où, du matin au soir, darde une lumière implacable. Là,
parmi les grêles plantes désertiques, des blocs gisent au hasard, restes
de sanctuaires dont jamais plus on ne démêlera le plan ni la forme; mais
sur ces pierres, des fragments de l'histoire du monde se lisent encore,
en hiéroglyphes précis.
Dans l'ouest de la salle hypostyle, une région est semée de disques tous
égaux et pareils; on dirait, sur un damier pour Titans, des pions qui
auraient dix mètres de tour,--et ce sont les morceaux épars, les
tranches d'une colonnade des Ramsès. Plus loin, la terre semble avoir
été passée au feu; on marche sur des scories noirâtres où restent
incrustés des boulons d'airain, des parcelles de verre fondu,--et c'est
le quartier qu'incendièrent les soldats de Cambyse. Ils furent du reste
grands destructeurs de la ville-reine, ces soldats perses; pour anéantir
les obélisques et les immuables colosses, ils avaient imaginé de les
flamber en allumant des bûchers alentour, et puis, quand ils les
voyaient brûlants, ils les inondaient d'eau froide: alors du haut en bas
les granits se fendaient.
On sait combien Thèbes s'étendait largement, ici sur cette rive droite
du Nil où résidaient les Pharaons, et en face, sur la rive libyque
consacrée aux faiseurs de momies et aux temples funéraires. Aujourd'hui,
à part ces grands palais du centre, ce n'est plus guère qu'une jonchée
de débris, et les longues avenues, que bordent des suites infinies de
sphinx ou de béliers, vont se perdre on ne sait où, ensevelies sous les
sables.
De loin en loin cependant, au milieu de ces cimetières de choses, un
temple reste debout, conservant même ses saintes ténèbres sous
l'épaisseur de sa carapace de caverne. L'un, où se rendaient de célèbres
oracles, est, plus encore que les autres, emprisonnant et sépulcral dans
son éternelle pénombre; en haut d'une muraille, s'ouvre le trou noir
d'une espèce de grotte, à laquelle conduisait un couloir secret venant
des profondeurs; c'est par là qu'apparaissait le visage du prêtre chargé
de prononcer les paroles sibylliques--et le plafond de sa niche est tout
enfumé encore par la flamme de sa lampe, éteinte depuis plus de deux
mille ans!...
*
* *
Tant de ruines qui émergent à peine des sables de ce désert, et, dans ce
vieux sol desséché, tant d'étranges trésors qui dorment! Quand le soleil
éclaire ainsi les tristes lointains, quand on aperçoit jusqu'aux
horizons le déploiement de ces champs de la mort que les siècles ne
parviennent pas à niveler, c'est l'heure où l'on imagine un peu mieux,
par la vue d'ensemble, ce que fut Thèbes: reconstituée en songe, elle
apparaît excessive, fougueuse et multiple, comme ces floraisons du monde
antédiluvien que des fossiles nous révèlent. A côté de cela, combien
s'amoindrissent nos villes modernes, nos hâtifs petits palais, nos stucs
et nos ferrailles!
Et si mystique, cette ville d'Amon, avec les ténèbres de ses sanctuaires
qu'habitaient les dieux et les symboles! Tout le sublime élan
primesautier de l'âme humaine vers l'Inconnaissable s'est comme pétrifié
dans ces ruines, en des formes démesurées et diverses, pour venir
jusqu'à nous et nous confondre. Comparés à ce peuple, qui ne rêvait que
d'éternité, nous sommes, nous, les vieillis et les mesquins, ceux que
bientôt n'inquiétera même plus le pourquoi de la vie, de la pensée et de
la mort. De tels débuts présageaient quelque chose de plus grand certes
que nos humanités d'aujourd'hui, vouées aux désespérances, aux alcools
et aux explosifs.
*
* *
Émiettement, poussière... Ce même soleil sur Thèbes est là chaque jour,
qui dessèche, effrite, fendille et pulvérise.
A la place de tant de magnificences, il y a quelques champs de blé, en
nappes vertes, disant la reprise de l'humble vie du labour. Surtout il y
a les sables, qui viennent à présent jusqu'au seuil des Pharaons, il y a
le jaune désert, il y a le monde des miroitements et du silence qui
s'approche comme une lente marée pour engloutir. Dans ces lointains, où
du matin au soir tremblent des mirages, là-bas vers la chaîne d'Arabie,
l'ensevelissement est déjà presque achevé; les pauvres pierres
croulantes que l'on voit encore un peu partout, émergeant à peine des
dunes en marche, sont les restes de ce que les hommes, dans leurs
révoltes superbes d'autrefois contre la mort, avaient su faire le plus
lourdement indestructible.
Et ce soleil, toujours ce soleil, qui promène sur Thèbes l'ironie de sa
durée,--pour nous si impossible à calculer et à concevoir!... Nulle part
autant qu'ici on ne souffre de l'épouvante de connaître que toute notre
misérable petite effervescence humaine n'est qu'une sorte de moisissure
autour d'un atome émané de cette sinistre boule de feu, et que lui-même,
ce soleil, n'aura été qu'un météore éphémère, qu'une furtive étincelle
jaillie pendant l'une des innombrables transformations cosmiques, au
cours des temps sans fin ni commencement.