LOUXOR MODERNISÉ

Les eaux du Nil étant déjà basses, ma dahabieh, retardée par des

échouages, n'avait pu atteindre Louxor, et nous l'avions amarrée en un

point quelconque de la berge, dès que l'obscurité avait commencé de nous

prendre.

--Nous sommes tout près, m'avait dit le pilote avant d'aller faire sa

prière du soir; en une heure, demain, nous arriverons.

Et la nuit douce était tombée sur nous, en ce lieu que rien ne semblait

distinguer de tant d'autres où, depuis un mois, nous nous étions de même

amarrés un peu au hasard, pour attendre le lever du jour. Des verdures

confuses groupées en masses sombres au-dessus desquelles, çà et là, un

plus haut palmier dessinait ses plumes noires. Une grande musique de

grillons, de ces heureux grillons de la Haute-Égypte, qui peuvent

chanter presque toute l'année dans la tiédeur odorante des herbes. Et

puis bientôt, au milieu du silence, ces cris d'oiseaux de nuit, comme de

lugubres miaulements de chat. Rien d'autre,--si ce n'est toujours,

dominant tout, bien que deviné à peine et comme latent, le calme infini

des déserts.

*

* *

Et ce matin, au lever du soleil, pureté et splendeur ainsi que chaque

matin. Nuance de corail rose, s'avivant peu à peu là-bas au sommet de la

chaîne libyque, en avant des dernières ombres gris-de-lin qui dans le

ciel étaient les restes de la nuit.

Cependant mes yeux, habitués depuis des semaines à ce toujours pareil

grand spectacle de l'aube, se tournèrent d'eux-mêmes, comme si on les

eût appelés par là, vers quelque chose d'inusité qui, à un quart de

lieue du fleuve, sur la rive d'Arabie, se tenait debout au milieu de la

plaine morne. Un amas de hauts rochers, semblait-il d'abord; à cette

heure de discrète magie, ils affectaient d'être pâlement violets,

presque transparents, et le soleil, à peine émergé des déserts, les

éclairait de biais, s'amusait à border leurs contours d'un frais liséré

rose... Des rochers, non, car à mieux regarder, leurs lignes aussitôt

s'indiquaient symétriques et droites... Pas des rochers, mais bien des

masses architecturales, trop grandes et surhumaines, assises dans des

attitudes de stabilité quasi-éternelles et d'où sortaient deux pointes

d'obélisque aiguës comme des fers de lance... Ah! oui, j'avais compris à

présent: Thèbes!

Thèbes!... Hier au soir, elle était restée perdue dans la pénombre, je

ne m'en croyais pas si près. Mais évidemment c'était cela, car rien

d'autre au monde ne saurait produire une telle apparition. Et je saluai

avec un frisson de respect la ruine unique et souveraine qui me hantait

depuis nombre d'années, sans que la vie m'eût jamais laissé le temps d'y

venir...

En route maintenant pour ce Louxor, qui était, à l'époque des Pharaons,

un faubourg de la ville royale et qui en est resté le port aujourd'hui;

c'est là, paraît-il, que l'on doit arrêter sa dahabieh, pour se rendre

aux palais fabuleux que vient d'éclairer le soleil levant.

Et pendant que mon équipage de bronze--entonnant cette toujours même

chanson, vieille comme l'Égypte, qui aide aux manoeuvres de

force--s'empresse à rentrer les chaînes qui nous tenaient à la rive, je

continue de regarder l'apparition lointaine. Elle se dégage des légères

buées matinales, qui peut-être me l'avaient encore magnifiée; le soleil

qui monte la détaille maintenant sous sa précise lumière; elle se révèle

ainsi toute meurtrie, déjetée, croulante, au milieu de sa plaine

silencieuse, sur le tapis jaune de son désert. Et ce soleil qui s'élève

dans une si pure splendeur, comme il l'écrase de sa jeunesse et de sa

terrifiante durée! Lui, depuis déjà d'incalculables siècles de siècles,

il avait pris sa même forme ronde, acquis la netteté de son disque et

commencé sa promenade de chaque jour au-dessus du pays des sables,

lorsqu'il vit hier surgir cette Thèbes, une tentative de magnificence

qui semblait présager pour les pygmées humains un assez curieux essor,

mais que nous n'avons même pas su égaler dans la suite,--et qui était du

reste une chose bien frêle et dérisoire, puisque la voilà qui tombe,

pour avoir duré à peine quatre négligeables millénaires.

*

* *

Une heure après, l'arrivée à Louxor. Et là, quelle mystification!

Ce que l'on aperçoit de deux lieues, ce qui domine tout, c'est Winter

Palace, un hâtif produit du modernisme qui a germé au bord du Nil depuis

l'année dernière, un colossal hôtel, visiblement construit en toc,

plâtre et torchis, sur carcasse de fer. Deux ou trois fois plus haut que

l'admirable temple pharaonique, son impudente façade se dresse,

badigeonnée d'un jaune sale. Et il suffit d'une telle chose, bien

entendu, pour défigurer pitoyablement tous les entours; la vieille

petite ville arabe a beau être encore debout, avec ses maisonnettes

blanches, son minaret et ses palmiers; le célèbre temple, la forêt des

lourdes colonnes osiriennes, a beau se mirer comme autrefois dans les

eaux de son fleuve, c'est fini de Louxor!

Et quelle affluence de monde ici! quand au contraire la rive d'en face

semble restée si absolument désertique, avec ses étendues en sable d'or

et, à l'horizon, ses montagnes couleur de cendre rose que l'on sait

pleines de momies.

Pauvre Louxor! tout le long des berges il y a une rangée de ces bateaux

touristes, espèces de casernes à deux ou trois étages, qui de nos jours

infestent le Nil depuis le Caire jusqu'aux cataractes,--et ils sifflent,

et leurs dynamos font un intolérable vacarme trépidant... Où trouver

pour ma dahabieh une place un peu silencieuse, que les fonctionnaires de

l'agence Cook ne viennent pas me disputer?

On n'aperçoit du reste plus rien des palais de Thèbes, où je me rendrai

au déclin du jour. Nous en sommes moins près que cette nuit;

l'apparition, pendant notre trajet matinal, a peu à peu reculé dans les

plaines dévorées de lumière. Et puis Winter Palace et toutes les

bâtisses neuves du quai sont là, qui bornent la vue.

*

* *

Il est tout de même amusant, il n'y a pas à dire, ce quai modernisé de

Louxor, où je débarque, à dix heures du matin, sous le clair et flambant

soleil!

Dans l'alignement pompeux du Winter Palace, des boutiques se succèdent.

On y vend tout ce dont s'affublent les touristes: éventails,

chasse-mouches, casques et lunettes bleues. Et, par milliers, les

photographies des ruines. En plus, la bimbeloterie du Soudan: vieux

couteaux de nègre, peaux de panthère et cornes de gazelle. Même des

Indiens sont venus en foule à cette foire improvisée, apporter les

étoffes du Radjpoute ou du Cachemire. Et surtout il y a les marchands de

momies, exhibant des cercueils à mystérieuse figure, des bandelettes,

des mains de mort, des dieux, des scarabées,--les mille choses

inquiétantes que ce vieux sol sacré fournit depuis des siècles comme une

mine inépuisable.

Le long des étalages, cherchant l'ombre des maisons ou des rares

palmiers, circulent des spécimens de la ploutocratie du monde entier:

habillées par les mêmes couturiers, coiffées des mêmes plumets, ayant

sur le nez les mêmes coups de soleil, les filles richissimes des

marchands de Chicago coudoient les Altesses. Brochant sur le tout, de

jeunes bédouins effrontés proposent aux belles voyageuses leurs

bourricots sellés pour dames. Et, chargés de jeter au milieu de cette

Babel la note de la grâce, des bataillons Cook de l'un et l'autre sexe,

éternellement empressés, défilent à longues enjambées.

Après les boutiques, continuant le quai, de grands hôtels encore, moins

agressifs toutefois que Winter Palace, ayant eu la discrétion de ne pas

s'ériger trop haut et de se badigeonner de chaux blanche à la mode

arabe, même de se dissimuler dans des fouillis de palmiers.

Et enfin, voici ce colossal temple de Louxor, l'air aussi dépaysé

maintenant que peut l'être, au milieu de la place de la Concorde, le

pauvre obélisque dont l'Égypte nous fit cadeau.

Bordant le Nil, c'est, sur une longueur d'environ trois cents mètres, un

prodigieux bocage de pierre. Aux époques d'inconcevable magnificence,

cette futaie de colonnes a poussé haute et serrée, a jailli du sol avec

fougue, de par la volonté d'Aménophis et du grand Ramsès. Et comme cela

devait être beau, hier encore, dominant de son désarroi superbe les

lointains de ce pays voué depuis des siècles à l'abandon et au silence!

Mais aujourd'hui, avec tout ce qu'on a bâti alentour, autant dire que

cela n'existe plus.

Il y a une grille et des gardiens; pour entrer, il faut présenter son

permis. Si encore, une fois dans l'immense sanctuaire, on trouvait la

solitude! Mais non, sous les colonnades profanées un tas de gens

circulent, le Bædeker en main, de ces gens qu'on a déjà vus partout, le

même monde que celui de Nice ou de la Riviera. Et, comble de dérision,

le tapage des dynamos vous y poursuit, car les bateaux de l'agence Cook

sont là, amarrés aux berges proches.

Des colonnes par centaines, des colonnes qui sont antérieures de

plusieurs siècles à celles de la Grèce et qui représentent, dans leur

énormité naïve, les premières conceptions du cerveau humain; les unes,

cannelées, donnent l'impression d'une gerbe de monstrueux roseaux; les

autres, toutes unies et simples, imitent les tiges du papyrus et portent

en guise de chapiteau son étrange fleur.--Les touristes, comme les

mouches, rentrent à certains moments de la journée qu'il suffit de

connaître; bientôt les clochettes des hôtels vont m'en débarrasser et

l'heure méridienne me trouvera seul ici. Mais le bruit de ces dynamos,

mon Dieu, qui m'en délivrera?--Oh! là-bas au fond des sanctuaires, dans

la partie qui devait être le saint des saints, cette grande fresque à

demi éteinte, encore à peu près visible sur le mur, combien elle est

imprévue et saisissante: un Christ! un Christ nimbé de l'auréole

byzantine. Il a été peint sur un grossier enduit, qui semble ajouté par

des mains barbares, et qui s'effrite, laissant reparaître les

hiéroglyphes d'en dessous... C'est qu'en effet ce temple, presque

indestructible à force de lourdeur, a vu passer différents maîtres; il

était déjà d'une antiquité légendaire à l'époque d'Alexandre le Grand,

pour qui on ajouta une chapelle, et plus tard, aux premiers âges du

christianisme, on utilisa un coin des ruines pour en faire une

cathédrale.--Les touristes commencent à fuir, car la sonnette du lunch

les appelle aux tables d'hôte d'alentour.--En attendant qu'ils aient

vidé la place, je m'occupe à suivre des bas-reliefs qui se déroulent sur

une longueur de plus de cent mètres, à la base des murailles; c'est une

série de petits personnages défilant tous dans le même sens, et par

milliers: la procession rituelle du dieu Amon. Avec ce soin qu'avaient

les Égyptiens d'inscrire toutes les choses de la vie, pour les

éterniser, on retrouve ici les moindres détails d'une journée de liesse

il y a trois ou quatre mille ans. Et comme cela ressemblait déjà aux

réjouissances du peuple de nos jours! Sur le trajet du cortège, des

bateleurs étaient rangés, des marchands de boissons, des marchands de

fruits, des rôtisseurs d'oies ou de canards, et des nègres acrobates

marchaient sur les mains ou se disloquaient. Quant au défilé lui-même,

il était évidemment d'une magnificence que nous ne connaissons plus; oh!

tout ce qu'il y avait là de musiciens et de prêtres, de corporations,

d'emblèmes et de bannières! Et le dieu Amon arrivait par eau, sur le

fleuve, dans sa grande nef d'or à proue relevée, que suivaient les

barques de tous les autres dieux ou déesses de son ciel. La pierre

rougeâtre, ciselée avec minutie, me conte tout cela comme elle l'a déjà

conté à tant de générations mortes, et je crois le voir.

Plus personne bientôt, sous les colonnades, et le bruit obsédant des

dynamos vient de faire silence; midi s'approche avec sa torpeur. Tout le

temple est comme brûlé de rayons, et je regarde s'accourcir sur le sol

les ombres nettes projetées par cette forêt de pierres. Mais le soleil,

qui tout à l'heure épandait de la gaieté et du sourire le long du quai

de la ville nouvelle, au milieu du tapage des boutiquiers, des âniers et

des passants cosmopolites, ici darde un feu triste, impassiblement

dévorateur... Elles s'accourcissent, les ombres,--et de même tous les

jours, tous les jours, puisque le ciel de ce pays ne se voile jamais,

tous les jours depuis trente-cinq siècles, ces colonnes, ces frises, ce

temple entier, comme un mystérieux et solennel cadran, dessine avec

patience sur la terre la progression lente des heures... Vraiment, pour

nous les éphémères de la pensée, cette continuité inaltérable du soleil

d'Égypte a plus de mélancolie encore que les éclairages changeants et

obscurcis de nos climats...

*

* *

Voici enfin le temple rendu à sa solitude, et tout bruit a cessé aux

alentours.

Une avenue bordée de plus hautes colonnes, dont les chapiteaux dessinent

dans l'air des fleurs épanouies de papyrus, m'a conduit à un lieu fermé,

presque un lieu d'épouvante, où se tient une assemblée de colosses.

Deux, qui auraient bien dix mètres de haut s'ils se levaient, sont de

chaque côté de l'entrée, assis sur des trônes. Les autres, rangés aux

trois faces de cette cour, sont debout dans les entre-colonnements, mais

font mine de vouloir en sortir d'un pas rapide et de marcher vers moi.

Il en est de meurtris, qui n'ont plus de visage et ne gardent que

l'attitude. Ceux qui sont restés intacts--figure blanche sous le large

bonnet de sphinx--ouvrent grands les yeux et sourient.

C'était par ici jadis l'entrée principale, et ces colosses avaient

mission d'accueillir les foules. Mais des décombres, d'énormes éboulis

ont obstrué les grandes portes d'honneur, flanquées d'obélisques en

granit rose. Et cette cour est devenue comme un lieu volontairement

clos, où l'on ne voit plus rien des choses du dehors; aux instants de

silence, on peut s'y abstraire de tout le modernisme environnant, et

oublier la date, l'année, le siècle au milieu de ces figures géantes

dont le sourire dédaigne la fuite des âges. Les granits entre lesquels

on est emmuré ici--et en terrible compagnie--ne laissent paraître sur le

bleu du ciel que la pointe d'un vieux minaret tout voisin: une humble

greffe d'Islam, qui a poussé il y a quelques siècles parmi ces ruines,

alors qu'elles dépassaient déjà leurs trois mille ans; une petite

mosquée bâtie sur des amas de débris et les protégeant de son

inviolabilité. Oh! que de trésors, sans doute, de reliques, de documents

elle recouvre et garde, cette mosquée du péristyle!--car nul n'oserait

fouiller la terre sous ses saintes murailles...

De plus en plus le silence envahit le temple. Et, si les ombres courtes

indiquent l'heure de midi, rien ne vient dire à quel millénaire

rattacher cette heure-là: les silences et les midis pareils qu'ont vus

passer les géants embusqués sous ces colonnades, qui donc les

compterait?

Tout en haut, perdus dans l'incandescence bleue, il y a des oiseaux de

proie qui planent.--Or il y avait les mêmes à l'époque des Pharaons,

étalant dans l'air d'identiques plumages et jetant les mêmes cris; les

bêtes et les plantes, au cours du temps, se reproduisent plus exactement

que les hommes et restent inchangeables jusqu'en leurs moindres détails.

Chacun des colosses autour de moi, le port altier, une jambe en avant

comme pour une marche pesante et sûre que rien n'arrêtera plus, serre

avec passion dans l'un de ses poings crispés, au bout du bras musculeux,

cette sorte de croix bouclée qui était en Égypte l'emblème de la vie

éternelle. Et voici ce que symbolise la décision de leur allure:

confiants tous dans ce pauvre hochet qu'ils tiennent en main, ils

franchissent d'un pas triomphal le seuil de la mort... La «vie

éternelle», le rêve de ne jamais s'anéantir, combien l'âme humaine,

depuis ses origines, en aura été obsédée, surtout aux périodes où son

essor eut de la grandeur! La soumission sans révolte à l'attente d'une

simple pourriture finale est la caractéristique des phases de décadence

et de médiocrité.

Les trois géants pareils, à peine meurtris, qui s'alignent sur le côté

Est de cette cour jonchée de blocs, représentent, comme tous les autres,

le grand Ramsès II, dont l'effigie fut multipliée follement à Thèbes et

à Memphis. Mais ils ont gardé, ces trois-là, une vie puissante et

fougueuse. Figures aussi jeunes que si on eût achevé hier de les ciseler

et de les polir, apparitions blanches entre les monstrueux piliers

rougeâtres aux assises trapues, chacun sortant de son embrasure de

colonnes, ils s'avancent de pair, comme des soldats aux manoeuvres. Et

le soleil en ce moment tombe d'aplomb sur leur tête et leur bonnet

étrange, détaille leur immobile sourire, puis rejaillit sur leurs

épaules et leur torse nu, exagérant leurs musculatures d'athlète. Chacun

serrant en main sa croix symbolique, ils s'élancent d'un pas formidable,

les trois Ramsès, tête levée, souriants, en marche radieuse vers

l'éternité.

Oh! le rayon méridien, qui effleure ces fronts blancs, et déplace

lentement, lentement sur les poitrines l'ombre du menton et de la

barbiche osirienne!... Songer depuis combien de temps, au milieu du même

silence, il tombe ainsi, ce même rayon, il tombe du même immuable ciel,

pour se livrer au même jeu tranquille!... Oui, je crois que les brumes,

les pluies de nos hivers, sur ces grandes ruines, seraient moins tristes

et moins terrifiantes que le calme d'un si éternel soleil.

*

* *

Tout à coup un bruit stupide recommence de faire tressauter l'air: les

dynamos des agences ont été remises en marche. Et des dames à lunettes

vertes arrivent, en un lot gracieux, portant des guide-books et des

appareils à «films»: les touristes sont ressortis des hôtels, à l'heure

où se réveillent aussi les mouches. La paix de midi vient de prendre fin

à Louxor.

La mort de Philæ · 第 27 / 43 题