LA RACE DE BRONZE

Un chant monotone sur trois notes, qui doit dater des premiers pharaons,

de nos jours se chante encore aux rives du Nil, depuis le Delta jusqu'à

la Nubie; des hommes demi-nus, au torse de bronze, en commençant leur

éternel travail, l'entonnent dès le matin, de proche en proche, avec des

voix pareilles, et le continuent jusqu'au repos du soir.

Tous ceux qui ont vécu en dahabieh sur l'antique fleuve le connaissent

bien, ce chant de l'arrosage, que toujours les mêmes grincements de bois

mouillé accompagnent en cadence lente.

C'est la mélopée du «châdouf». Et le châdouf est un primitif agrès,

resté immuable depuis des temps qui ne se comptent plus; il se compose

d'une longue antenne, comme une vergue de tartane, qui s'appuie en

bascule sur une traverse et porte à sa pointe un seau en bois; un homme,

avec de beaux gestes, fait jouer cela en chantant, abaisse l'antenne,

puise l'eau dans le fleuve et remonte le seau rempli,--qu'un autre homme

attrape au vol pour le déverser plus haut, dans un bassin creusé à même

la terre des berges. Quand le fleuve est bas, il y a trois bassins

superposés, comme seraient trois étapes pour la montée de l'eau

précieuse jusqu'aux champs de blé ou de luzerne, et alors trois châdoufs

les uns au-dessus des autres grincent ensemble, inclinant et relevant au

rythme de la même chanson leurs grandes cornes de scarabée.

Tout le long, tout le long du Nil, se propage ce mouvement des antennes

du châdouf, qui a commencé dans les plus vieux âges et qui est l'une des

manifestations essentielles de la vie humaine sur ces bords; il ne fait

trêve que l'été, quand le fleuve, grossi par les pluies de l'Afrique

équatoriale, vient inonder cette terre d'Égypte qu'il a créée lui-même

au milieu des sables sahariens. Mais il bat son plein pendant nos mois

d'hiver, qui sont là-bas une période de lumineuse sécheresse, sous un

ciel inaltérablement bleu; en cette saison-là, tous les jours, depuis

l'aube jusqu'à la prière du soir, les hommes sont à l'arrosage,

transformés en machines inlassables, dont les muscles jouent comme des

lames de métal; le geste ne change jamais, non plus que la chanson, et

sans doute l'esprit doit s'abstraire de l'automatique travail, pour se

perdre en quelque rêve, voisin de celui que faisaient les ancêtres,

attelés aux mêmes agrès il y a quatre ou cinq mille ans. Les torses,

inondés à chaque montée du seau qui déborde, ruissellent constamment

d'eau froide; quelquefois le vent est glacé en même temps que le soleil

brûle; mais, puisqu'ils sont en bronze, ces perpétuels travailleurs de

plein air, rien n'a prise sur leur corps endurci.

Ces hommes sont les fellahs, les paysans de la vallée du Nil, les purs

Égyptiens dont le type n'a pas changé au cours des siècles: dans les

plus antiques bas-reliefs de Thèbes ou de Memphis, on les retrouve tels,

avec leur profil noble aux lèvres un peu épaisses, leurs yeux allongés

aux paupières lourdes, leur taille mince et leurs épaules larges.

Leurs femmes, qui de temps à autre descendent au fleuve, près d'eux,

pour puiser aussi, mais dans des vases d'argile qu'elles

emportent--(toujours le puisage, le charroi de l'eau nourricière:

occupation primordiale, dans cette Égypte sans pluie ni source vive, qui

n'existe que par son fleuve),--leurs femmes, les fellahines, marchent ou

se posent avec une grâce inimitable, drapées de voiles noirs, que même

les plus pauvres laissent traîner sur la poussière ou le sable, à la

façon des robes de Cour. En ce pays de la clarté et des lointains roses,

elles sont étranges, toutes si sombrement vêtues, taches de deuil parmi

les champs ou le désert illuminés en fête; très machinales créatures, à

qui l'on n'a d'ailleurs rien appris, elles possèdent par instinct, comme

sans doute jadis les filles de l'Hellade, le sens de la noblesse dans

l'attitude; aucune de nos femmes ne saurait, avec une si majestueuse

harmonie, s'habiller de grossières étoffes noires, ni surtout lever des

bras nus pour poser sur la tête la lourde jarre emplie d'eau du Nil, et

s'en aller ensuite, fière et cambrée, ondulant malgré la charge. Les

tuniques de mousseline dont elles sont vêtues restent invariablement

noires comme les voiles, à peine rehaussées de quelques lisérés rouges

ou de quelques paillettes d'argent; rien ne les ferme sur la poitrine

et, par une étroite fente qui descend jusqu'à la ceinture, elles

laissent voir la chair ambrée, la naissance médiane des seins couleur de

bronze pâle, qui sont, au moins pendant l'éphémère jeunesse, d'un

contour impeccable. Les visages, il est vrai--lorsqu'on n'a pas eu le

temps de vous les cacher en ramenant un pli du voile,--le plus souvent

vous désenchantent, parce que des travaux rudes, des maternités hâtives,

des allaitements les ont déjà flétris; mais si l'on a la chance

d'apercevoir une jeune femme, c'est en général une apparition de beauté,

à la fois vigoureuse et fine.

Quant aux bébés fellahs, toujours nombreux et qui suivent demi-nus les

mamans ou les grandes soeurs, ils auraient pour la plupart d'adorables

figures, avec leurs yeux naïfs de cabri, sans la malpropreté qui est, en

ce pays, une chose presque voulue par la tradition ancestrale; au bord

de leurs paupières, de leurs lèvres humides, restent collées en grappes

ces mouches d'Égypte, que l'on considère ici comme bienfaisantes aux

enfants, et qu'ils n'ont même plus l'idée de chasser, tant ils sont

héréditairement résignés à les subir,--avec la même passivité du reste

que montrent leurs pères vis-à-vis des étrangers envahisseurs.

La passivité, la douce endurance semblent les caractéristiques de cette

race inoffensive, élégante d'allure sous ses haillons, mystérieuse dans

son immobilité millénaire, et capable d'accepter avec la même

indifférence tous les jougs qui passent. Pauvre belle race aux muscles

infatigables, où les hommes, qui remuèrent jadis les grandes pierres des

temples, ne connaissaient point de fardeaux trop lourds; où les femmes,

avec leurs bras graciles, pâlement basanés, avec leurs mains toutes

petites, dépassent de beaucoup en force nos plus massives paysannes.

Pauvre belle race de bronze! Sans doute elle fut trop précoce et donna

trop jeune son étonnante fleur, en des temps où, sur la terre, les

autres humanités végétaient obscurément encore; sans doute sa

résignation présente lui est venue comme une lassitude, après tant de

siècles d'effort et d'expansive puissance. Elle détenait jadis la

lumière du monde, et la voici tombée depuis plus de deux mille ans à

cette sorte de sommeil fatigué, qui a rendu la tâche facile aux

conquérants d'autrefois comme aux exploiteurs d'aujourd'hui...

Un autre trait qui, à côté de la patience, domine chez ces purs

Égyptiens de la campagne, est leur attachement à la terre, à la terre

qui nourrit et dans laquelle plus tard on va dormir. Posséder de la

terre, en accaparer à tout prix les moindres morceaux, en conquérir des

bribes sur le désert mouvant, tel est le seul but, ou à peu près, que

les fellahs poursuivent en ce monde; posséder un champ, si petit

soit-il,--un champ qu'on laboure du reste avec la charrue la plus

anciennement inventée par l'homme, celle dont le dessin exact se

retrouve inscrit aux murs des tombeaux de Memphis.

Et ce même peuple, qui fut le premier de tous à concevoir la

magnificence, qui eut jadis des dieux et des rois entourés d'une

écrasante splendeur, peut vivre aujourd'hui pêle-mêle avec ses moutons,

ses chèvres, dans d'humbles et basses cabanes faites de boue durcie au

soleil! Au milieu de ces villages d'Égypte, qui ont tous la couleur

neutre du sol, c'est à peine si un peu de chaux blanche vient égayer le

minaret ou la coupole de la mosquée; en dehors de ce petit refuge où

l'on prie gravement chaque soir--car nul ici ne s'endormirait sans

s'être prosterné devant la majesté d'Allah,--tout est en mornes

grisailles; les gens aussi ont des costumes de couleur terne,

d'apparence presque miséreuse. Et c'est comme de l'orient qui se serait

appauvri et éteint, sous un ciel pourtant resté merveilleux.

Mais tant de grandeur passée laisse encore aux fellahs son empreinte: un

affinement d'aspect et de manières bien inconnu chez la plupart des

bonnes gens de nos villages. Et ceux d'entre eux qui par hasard arrivent

à la fortune ont tout de suite la distinction, savent de naissance

pratiquer l'hospitalité comme des seigneurs.

Même l'hospitalité des plus humbles garde en ce pays quelque chose de

courtois et d'aisé qui sent la _race_. Je me souviens de ces limpides

soirs où j'arrêtais ma dahabieh contre la berge du fleuve, après la

navigation paisible du jour. (Je parle de ces recoins perdus, non

gangrenés encore par le tourisme, que je choisissais d'habitude.) Au

crépuscule, à l'heure où des étoiles s'allumaient dans le ciel d'or

vert, dès que j'avais mis le pied sur la rive, signalé par les

aboiements des chiens de garde, toujours le chef du plus prochain hameau

venait à ma rencontre; digne, dans sa longue robe de soie rayée ou de

modeste coton bleu, il m'abordait avec des formules de bienvenue tout à

fait grand siècle. Force m'était de le suivre jusque dans sa maison en

terre séchée, où d'autres compliments s'échangeaient encore, et

d'accepter la traditionnelle tasse de café arabe, après m'être assis à

la place d'honneur sur le divan, pauvre du logis.

*

* *

Réveiller les fellahs de leur étrange sommeil, rouvrir enfin leurs yeux,

les transformer par l'éducation moderne, est la tâche que veut

entreprendre de nos jours une élite de patriotes égyptiens. Naguère,

cela m'eût semblé un crime, car ces paysans obstinés vivaient dans des

conditions de moindre souffrance, ayant beaucoup de foi et peu de

désirs. Mais aujourd'hui ils subissent une invasion plus dissolvante que

celles de tant de conquérants qui tuaient par les armes et par le feu:

les Occidentaux sont là, partout, chez eux, profitant de leur passivité

douce pour en faire des valets à l'usage de leurs trafics ou de leurs

plaisirs. L'oeuvre de dégradation est si facile sur ces simples sans

défense, à qui l'on apporte les convoitises, les besoins nouveaux, les

«apéritifs»,--et à qui on enlève la prière!...

Alors, oui, il serait peut-être temps de les réveiller, ces dormeurs

depuis plus de vingt siècles, de leur crier gare, et de voir ce qu'ils

pourraient donner encore, quelles surprises ils nous réserveraient après

cette longue léthargie, sans doute réparatrice. En tout cas, l'espèce

humaine, en voie de décliner par surmenage, trouverait, chez ces

chanteurs du châdouf et ces laboureurs avec la si vieille charrue, des

cerveaux à peine touchés par l'alcool, et toute une réserve de beauté

tranquille, de bon équilibre physique, de vigueur sans bestialité.

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La mort de Philæ · 第 20 / 43 题