CHRÉTIENS ARCHAÏQUES

A peine éclairé aux flammes de quelques pauvres cierges minces qui

tremblotent contre les murailles dans des niches de pierre, un

grouillement compact de formes humaines voilées de noir, en un lieu

écrasé, étouffant--quelque souterrain sans doute--qu'emplit l'odeur de

l'encens d'Arabie. Et un vacarme de presque méchante allure qui

inquiète: plaintes de nouveau-nés, cris de détresse de tout petits

enfants dont les voix sont couvertes comme à dessein par un cliquetis de

cymbales...

Qu'est-ce que c'est que ça? Pourquoi les avoir descendus dans ce trou

sombre, ces petits qui hurlent au milieu de la fumée, tenus par ces

fantômes en deuil? En entrant, si l'on n'était prévenu, ne dirait-on pas

un repaire de mauvaise sorcellerie, un souterrain pour messe noire?

Non. C'est la crypte de la basilique de Saint-Sergius pendant la messe

copte d'un matin de Pâques!--En effet, après la surprise d'arrivée, si

l'on regarde ces fantômes, ce sont pour la plupart de jeunes mères au

fin et doux visage de madone, qui tiennent tendrement dans leurs voiles

les bébés pleureurs et s'efforcent de les consoler. Quant au sorcier qui

joue des cymbales, c'est un bon vieux prêtre, ou sacristain, qui sourit

paternellement; s'il fait tout ce tapage, sur un rythme d'ailleurs très

gai, c'est pour bien marquer la joie pascale, fêter la résurrection du

Christ,--un peu aussi pour distraire ces petits, car il y en a qui se

désolent vraiment trop. Ils ont peur, ces innocents, de l'obscurité, des

parfums qui fument; mais les mamans ne prolongent pas l'épreuve: le

temps seulement d'une apparition dans ce lieu vénérable, qui leur

portera bonheur, pendant que la messe se dit à l'église au-dessus, et on

les emmène,--et on en apporte d'autres, par l'étroit escalier obscur où

l'on se cogne la tête aux pierres de voûte; la crypte ne désemplit pas.

Mais que de monde, que de voiles noirs dans ce réduit où l'air est

irrespirable, et où vous assourdit cette barbare musique mêlée de ces

vagissements et de ces cris! Et quels aspects de vétusté extrême ont ici

les choses! Les murs frustes, la voûte si basse que l'on pourrait la

toucher, les quelques piliers de granit qui soutiennent les arceaux

informes, tout cela est crassé par la fumée des cires, et patiné, rongé

par le frottement des mains humaines.

Au fond de la crypte il y a le recoin très sacré, devant lequel on se

presse: une niche grossière, un peu plus grande que celles creusées dans

le mur pour recevoir les cierges, une niche qui recouvre l'antique dalle

où, d'après la tradition, la vierge Marie se serait assise avec l'enfant

Jésus, lors de la fuite en Égypte. Oh! elle est bien usée aujourd'hui,

cette sainte dalle, bien luisante, pour avoir subi tant de pieux

attouchements, et la croix byzantine qui y fut gravée jadis achève de

s'effacer.

Si la Vierge ne s'est point assise là, l'humble crypte de Saint-Sergius

n'en demeure pas moins l'un des sanctuaires chrétiens les plus vieux du

monde. Et ces Coptes, qui s'y assemblent encore avec vénération, ont

précédé de beaucoup d'années la plupart de nos races occidentales dans

la religion évangélique.

Bien que l'histoire de l'Égypte s'enveloppe tout à coup d'une sorte de

nuit au moment de l'apparition du christianisme, on sait que l'essor de

la foi nouvelle y fut rapide et impétueux, comme la germination des

plantes sous la crue du Nil. Les vieux cultes pharaoniques, amalgamés en

ce temps-là avec ceux de la Grèce, s'obscurcissaient tellement sous

l'amas des rites et des formules qu'ils n'avaient plus de sens. Et

pourtant, ici comme dans la Rome impériale, couvaient les ferments d'un

mysticisme passionné. D'ailleurs ce peuple égyptien était plus qu'aucun

autre hanté par la terreur de la mort, ainsi que le prouve sa folie des

embaumements; il devait donc avec avidité recevoir la Parole de

fraternel amour et d'immédiate résurrection.

En tout cas, le christianisme s'implanta si fortement dans cette Égypte

que les siècles de persécution n'arrivèrent pas à le détruire; lorsqu'on

remonte le vieux fleuve, on voit plusieurs de ces petits groupements

humains, aux maisons de boue séchée, où le dôme blanchi de la modeste

maison de prière est surmonté d'une croix et non d'un croissant:

villages de ces Coptes, de ces Égyptiens qui de père en fils ont gardé

la foi chrétienne depuis les temps nébuleux des premiers martyrs.

*

* *

La naïve église de Saint-Sergius est une relique très cachée, presque

enfouie au milieu d'un dédale de ruines; sans un guide, rien n'est plus

difficile que de s'orienter pour la découvrir. Le quartier qui la

contient s'enferme dans les murs de ce qui fut jadis une citadelle

romaine, et cette citadelle à son tour s'enveloppe des tranquilles

désuétudes du «Vieux-Caire»,--qui est au Caire des mameluks et des

khédives un peu ce que Versailles est à Paris.

Ce matin de Pâques, partis en voiture du Caire actuel pour nous rendre à

cette messe, nous avons à traverser d'abord une banlieue en voie de

transformation, où du sol antique vont bientôt sortir quantité de ces

modernes horreurs en fonte et torchis, usines ou grands hôtels, qui

pullulent dans ce pauvre pays avec une stupéfiante vitesse. Puis

viennent un ou deux kilomètres de terrains vagues, mêlés à des sables et

déjà presque un peu désertiques. Puis enfin les murs du Vieux-Caire,

après lesquels commence la paix des maisonnettes à l'abandon, des

jardinets et des vergers parmi des ruines. Le vent et la poussière font

rage contre nous pendant toute la route, le presque éternel vent et

l'éternelle poussière d'ici, par lesquels, depuis le commencement des

âges, tant d'yeux humains ont été brûlés sans recours; ils nous

maintiennent dans d'aveuglants tourbillons où foisonnent des mouches. La

«saison» du reste est déjà finie, les étrangers envahisseurs ont fui

jusqu'au prochain automne, et l'Égypte se retrouve plus égyptienne, sous

un ciel plus ardent. Ce soleil d'un dimanche de Pâques chauffe comme

notre soleil de juillet, et on dirait que la terre va mourir de

sécheresse. Mais c'est toujours ainsi, le printemps de ce pays sans

pluie; les arbres, qui avaient gardé leurs feuilles pendant l'hiver, se

dépouillent en avril comme chez nous en novembre; plus d'ombre nulle

part et tout souffre, tout jaunit sur les sables jaunes.--Il n'y a pas à

s'inquiéter cependant, car l'inondation va venir, immanquable depuis que

notre période géologique a commencé d'être; encore quelques semaines et

le prodigieux fleuve, comme au temps du dieu Amon, va épandre le long de

ses rives une vie hâtive et fougueuse.--En attendant, les orangers, les

jasmins, les chèvrefeuilles, ceux que les hommes prennent soin d'arroser

d'eau du Nil, ont follement fleuri; lorsque nous passons devant les

jardins du Vieux-Caire, qui alternent avec les maisons croulantes, ce

continuel nuage de poussière blanche où nous étouffons s'emplit tout à

coup de leur suave odeur; malgré cette sécheresse, malgré cet

effeuillement des arbres, les parfums d'un renouveau brusque et enfiévré

sont déjà dans l'air.

Arrivés aux murailles de ce qui fut la citadelle romaine, il faut

descendre de voiture, franchir une porte basse et pénétrer à pied dans

le labyrinthe d'un quartier copte qui se meurt de poussière et de

vétusté. Maisons délaissées, servant de refuge à des miséreux;

moucharabiehs qui tombent de vermoulure; ruelles en souricière, qui

parfois nous font passer sous quelque arceau du moyen âge, ou bien qui

se referment au-dessus de nos têtes par la fantaisie des vieilles

masures penchées... Et c'est cela, le chemin qui conduit à une basilique

fameuse? Nous croirions nous être égarés, n'étaient ces groupes de

Coptes en tenue du dimanche qui se rendent comme nous à la messe pascale

à travers les ruines.

Et qu'il y en a de jolies, de ces femmes drapées en fantômes dans des

soies noires! Leur long voile ne les cache point comme celui des

musulmanes; il est seulement posé sur leurs cheveux et découvre leur fin

visage, leur collier d'or, leurs bras un peu nus qui portent au poignet

de grosses torsades en or vierge. Pures Égyptiennes, elles ont gardé ce

même profil délicat et ces mêmes yeux si allongés qu'avaient les déesses

de jadis inscrites en bas-relief sur les murs pharaoniques. Mais déjà

quelques-unes, hélas! parmi les jeunes, ont renié le traditionnel

costume pour s'habiller _à la franque_, porter robe et chapeau.--Et

quelles robes! quels chapeaux, quelles fleurs, dont ne voudraient plus

les paysannes de nos derniers villages!--Hélas! hélas! ces pauvres

petites, qui pourraient être adorables, comment les avertir que les

beaux plis des voiles noirs leur laisseraient une exquise distinction de

race, tandis qu'elles font pitié sous leurs oripeaux qui rappellent la

mi-carême?...

Dans l'un quelconque de ces vieux murs qui depuis un instant nous

enserrent, voici la percée d'une porte basse et comme craintive: cela,

l'entrée de la basilique? Non, c'est invraisemblable!... Pourtant

quelques-unes de ces jolies créatures, aux voiles noirs et aux bracelets

d'or, qui nous précédaient viennent de s'y engouffrer, et déjà le parfum

des encensoirs flotte pour nous avertir. Une sorte de corridor, étonnant

de pauvreté et de vieillesse, se contourne avec des airs de méfiance,

puis nous mène à une cour étroite, qui a bien mille ans, et où des

loqueteux, assis sur des banquettes à l'orientale, réclament nos

aumônes. L'odeur de l'encens d'Arabie s'accentue, et une dernière porte,

au fond de ce réduit, cachée en pleine ombre, nous donne accès enfin

dans la vénérable église.

L'église! Elle tient de la basilique byzantine, de la mosquée et du

gourbi de désert. En entrant on a l'impression d'être initié d'une façon

soudaine à l'enfance naïve du christianisme, de le surprendre, si l'on

peut dire, dans son berceau--qui fut en réalité tout oriental. La triple

nef est pleine de petits enfants (c'est aussi là ce qui frappe dès

l'abord), de tout petits enfants qui pleurent ou qui rient et s'amusent,

et beaucoup de mères allaitent leurs nouveau-nés--pendant l'invisible

messe, qui doit se célébrer là-bas, derrière l'_iconostase_. Par terre,

des nattes, où des familles sont assises en cercle et semblent chez

elles. Sur les murailles frustes et déjetées, une épaisseur de chaux

blanche attestant des années sans nombre. Et au-dessus de tout cela un

étrange vieux plafond en bois de cèdre, avec de grosses poutres

barbares.

Dans cette nef que soutiennent des colonnes de marbre enlevées jadis à

des temples païens, il y a, comme dans toutes les antiques églises

coptes, de hautes boiseries transversales, minutieusement travaillées à

la façon arabe, la divisant en trois sections: la première, par où l'on

arrive, est celle où doivent s'asseoir les femmes; la seconde est pour

le baptistère; la troisième, plus au fond et confinant à l'_iconostase_,

appartient aux hommes.

Elles portent presque toutes les longs voiles de soie noire d'autrefois,

ces femmes qui encombrent ce matin, si familièrement et avec tant de

petits nourrissons, la zone à elles réservée; dans leurs groupes

harmonieux et sans cesse mouvementés, les robes _à la franque_, les

pauvres chapeaux de mardi gras sont encore l'exception; l'ensemble

conserve, à peu près intactes, sa grâce d'archaïsme et sa candeur.

Plus loin, on s'agite aussi beaucoup, dans le compartiment des hommes,

limité au fond par l'_iconostase_ (un mur millénaire que décorent des

marqueteries en cèdre et en ivoire d'un précieux travail ancien, et où

sont accrochées d'étranges vieilles icones noircies par les ans). C'est

derrière ce mur, percé de portes, que se dit la messe. On entend

vaguement chanter, dans l'ultime sanctuaire qui est là, fermé au peuple;

de temps à autre, un prêtre fait mine d'en sortir, en soulevant une

portière de soie fanée, et sur le seuil esquisse un geste bénisseur; il

a une robe d'or, une couronne d'or, mais d'humbles fidèles lui parlent

librement et touchent même ses beaux atours de roi mage; il sourit, et

puis, laissant retomber la draperie qui masque l'entrée du tabernacle,

il redisparaît dans son innocent mystère.

Combien ici les moindres choses disent la décrépitude! Les dalles sont

dénivelées par le tassement du sol, usées par les pas de quelques

milliers de générations mortes. Tout est de travers, penché, poussiéreux

et finissant. Le jour tombe d'en haut par d'étroites fenêtres

grillagées. On manque d'air, on étouffe un peu; mais, bien que le soleil

ne pénètre point, je ne sais quelle réverbération indécise de la chaux

sur les murs vient vous rappeler qu'au dehors il y a un printemps

oriental qui resplendit et brûle.

Dans cette église, aïeule des églises, au milieu du nuage de fumée

odorante, ce que l'on entend, plus encore que le chant de la messe,

c'est le va-et-vient, la pieuse agitation des fidèles; et plus encore,

c'est l'étonnant tapage qui se fait en dessous et qui monte par le trou

de la sainte crypte: l'alerte batterie de cymbales, et tous ces

vagissements, comme des plaintes de jeunes chats...

Mais loin de moi les pensées d'ironie, oh! non. Si, dans notre Occident,

certains offices me semblent antichrétiens--comme, par exemple, en la

trop fastueuse cathédrale de Cologne, une de ces messes à grand

spectacle où des hallebardiers maintiennent la foule avec morgue,--ici,

par contre, elle est tellement touchante et respectable, la bonhomie de

ce culte primitif! Ces Coptes, qui s'installent dans leur église comme

chez eux, qui en font leur maison et l'encombrent de leurs bébés

pleureurs, ont, à leur manière, bien entendu la parole de Celui qui a

dit: «Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez point,

car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent.»

La mort de Philæ · 第 18 / 43 题