La nuit. Une longue rue droite, artère de quelque capitale, où notre
voiture file au grand trot, avec un fracas assourdissant sur des pavés.
Lumière électrique partout. Magasins qui se ferment; il doit être tard.
C'est une rue levantine; encore un peu arabe; n'aurions-nous même pas la
notion certaine du lieu, que nous percevrions cela comme au vol, dans
notre course très bruyante: les gens portent la longue robe et le
tarbouch; quelques maisons, au-dessus de leurs boutiques à l'européenne,
nous montrent au passage des moucharabiehs. Mais cette électricité
aveuglante fausse la note; au fond, sommes-nous bien sûrs d'être en
Orient?
La rue finit, béante sur des ténèbres. Tout à coup, là, sans crier gare,
elle aboutit à du vide où l'on n'y voit plus, et nous roulons sur un sol
mou, feutré, qui brusquement fait cesser tout bruit.--Ah! oui, le
_désert_!... Non pas un terrain vague quelconque, comme dans des
banlieues de chez nous; non pas une de nos solitudes d'Europe, mais le
seuil des grandes désolations d'Arabie: le _désert_, et, même si nous
n'avions point su qu'il nous guettait là, nous l'aurions reconnu à un je
ne sais quoi d'âpre et de spécial qui, malgré l'obscurité, ne trompe
pas.
Mais d'ailleurs, non, la nuit n'est pas si noire. Il nous l'avait
semblé, au premier instant, par contraste avec l'allumage brutal de la
rue.
Au contraire, elle est transparente et bleue, la nuit; une demi-lune,
là-haut, dans le ciel voilé d'un brouillard diaphane, éclaire
discrètement, et, comme c'est une lune égyptienne plus subtile que la
nôtre, elle laisse aux choses un peu de leur couleur; nous pouvons
maintenant le reconnaître avec nos yeux, ce désert qui vient de s'ouvrir
et de nous imposer son silence. Donc saluons la pâleur de ses sables et
le brun fauve de ses rochers morts. Vraiment il n'y a d'autre pays que
l'Égypte, pour de si rapides surprises: au sortir d'une rue bordée de
magasins et d'étalages, sans transition, trouver cela!...
Nos chevaux, inévitablement, ont ralenti l'allure, à cause de ce terrain
où les roues s'enfoncent. Encore autour de nous quelques rôdeurs, qui
prennent aussitôt des airs de revenants, avec leurs longues draperies
blanches ou noires, et leur marche qui ne s'entend pas. Et puis, plus
personne, fini; rien que les sables et la lune.
Mais voici presque tout de suite, après le court intermède de néant, une
ville nouvelle où nous nous engageons, des rues aux maisonnettes basses,
des petits carrefours, des petites places; le tout, blanc sur les sables
blanchâtres et sous la lune blanche... Oh! pas d'électricité, par
exemple, dans cette ville-là, pas de lumières et pas de promeneurs;
portes et fenêtres sont closes; nulle part rien ne bouge, et le silence
est, de premier abord, pareil à celui du désert alentour. Ville où le
demi-éclairage lunaire, parmi tant de vagues blancheurs, se diffuse
tellement qu'il a l'air de venir de partout à la fois, et que les choses
ne projettent plus, les unes sur les autres, aucune ombre qui les
précise. Ville au sol trop ouaté, où la marche est amollie et retardée,
comme dans les rêves. Elle n'a pas l'air véritable; à y pénétrer plus
avant, une timidité vous vient, que l'on ne peut ni chasser ni définir.
Pour sûr, on n'est pas ici dans une ville ordinaire... Ces maisons
cependant, avec leurs fenêtres grillagées comme celles des harems, n'ont
rien de particulier,--rien que d'être closes, et d'être muettes... C'est
toute cette blancheur probablement qui vous glace... Et puis, en vérité,
ce silence, non, il n'est plus comme celui du désert, qui au moins
paraissait un silence naturel puisque là il n'y avait rien; ici, par
contre, on prend comme la notion de présences innombrables, qui se
figeraient quand on passe, mais continueraient d'épier attentivement...
Nous rencontrons des mosquées, qui n'ont point de lumières, et sont,
elles aussi, muettes et blanches, avec un peu de bleuâtre que leur jette
la lune; entre les maisonnettes, il y a parfois des enclos, comme
seraient d'étroits jardins sans verdure possible, et où quantité de
petites stèles se lèvent de compagnie dans le sable, stèles blanches, il
va sans dire, puisque nous sommes ici, cette nuit, dans le royaume
absolu du blanc... Qu'est-ce que ça peut être, ces jardinets-là?... Et
le sable, qui en couches épaisses envahit les rues, continue de mettre
une sourdine à notre marche, sans doute pour complaire à toutes ces
choses attentives qui autour de nous ne font aucun bruit.
Aux carrefours maintenant et sur les places les stèles se multiplient,
toujours érigées par paires, aux deux extrémités d'une dalle qui est de
longueur humaine. Leurs groupes immobiles, postés comme au guet,
paraissent si peu réels, dans leur imprécision blanche, qu'on voudrait
les vérifier en touchant,--et du reste on ne s'étonnerait pas trop que
la main passât au travers comme il arrive pour les fantômes. Et enfin
voici une vaste étendue sans maisons, où elles foisonnent sur le sable
comme les épis d'un champ, ces stèles obsédantes; il n'y a plus à
s'illusionner: ça, c'est un cimetière--et nous venons de passer au
milieu de maisons de morts, de mosquées de morts, dans une ville de
morts!...
Plus loin, une fois franchi ce cimetière-là, qui au moins s'indiquait
sans équivoque, nous retrouvons la suite de la ville ambiguë, elle nous
reprend dans ses réseaux: maisonnettes comme celles d'ailleurs, mais
ayant, en guise de jardinets, leurs petits enclos pour sépultures,--tout
cela plus que jamais indécis, sous cette lumière si douce, qui par
degrés se voile davantage, comme si l'on avait mis à la lune des globes
dépolis, qui bientôt ne serait même plus de la lumière, sans les
transparences de l'air d'Égypte et sans la blancheur générale des
choses. Une fois, à une fenêtre, paraît une lueur de lampe, et c'est
quelque veillée de fossoyeurs. Une autre fois, nous entendons en passant
des voix d'hommes chanter une prière, et c'est la prière pour les
défunts.
Ces maisons vides, on ne les a point bâties pour les habiter, mais
seulement pour s'y assembler à certains jours de souvenir; chaque
famille musulmane un peu notable possède ainsi son pied-à-terre, tout
près de ses morts, afin de venir là prier pour eux. Or, il y en a tant
et tant que cela finit par faire une ville,--et une ville dans le
désert, c'est-à-dire dans un lieu inutilisable pour tout autre usage,
dans un lieu sûr, où l'on sait bien que jamais, même quand surgiront les
temps impies de l'avenir, la place des pauvres tombes ne risquera pas
d'être convoitée.--Non, c'est de l'autre côté du Caire, sur l'autre rive
du Nil, parmi la verdure des palmiers, qu'est la banlieue en voie de
transformation, avec les villas des étrangers envahisseurs et les flots
d'électricité épandus sur leurs routes à autos. De ce côté-ci, rien à
craindre, paix et désuétude éternelles, et le linceul des sables
arabiques toujours prêt à s'avancer pour ensevelir.
Au sortir de la ville des morts, le désert s'ouvre de nouveau devant
nous, le morne déploiement blanchâtre, qui ferait songer à un steppe
sous la neige, par une nuit comme celle-ci, quand le vent souffle froid
et quand la lune embrumée se met à ressembler à une triste opale.
Mais c'est un désert planté de ruines, planté de spectres de mosquées:
toute une peuplade de grands dômes croulants y est disséminée au hasard
et à l'abandon, sur l'étendue inconsistante des sables. Oh! de si
étranges dômes, d'une forme si vieille! L'archaïsme de leurs silhouettes
frappe dès l'abord, autant que leur isolement dans un tel lieu; ils
ressemblent à des cloches, ou à de gigantesques bonnets de derviche
posés sur des estrades, et les plus lointains donnent l'impression de
personnages trapus, à grosse tête, en sentinelle avancée, surveillant
là-bas le vague horizon d'Arabie.
Ce sont d'orgueilleux tombeaux du XIVe et du XVe siècle, où dorment dans
un délaissement suprême ces sultans mameluks qui opprimèrent l'Égypte
pendant près de trois cents ans. De nos jours, il est vrai, quelques
visites recommencent à leur venir, par les nuits de pleine lune d'hiver,
alors qu'ils dessinent, bien nettes sur les sables, leurs grandes
ombres; par ces éclairages-là, jugés favorables, ils sont au rang des
curiosités qu'exploitent les agences, et nombre de touristes (qui
s'obstinent à les appeler les «tombeaux des khalifes») s'y rendent le
soir, en bruyante caravane, sur des bourricots. Mais, cette fois, la
lune est trop incertaine et pâle; sans doute nous serons seuls à les
troubler dans leur mystérieux concert.
La lumière de cette nuit est vraiment inusitée; comme tout à l'heure
dans la ville des morts, elle est partout diffuse et donne, même aux
choses les plus massives, des transparences d'irréalité; mais aussi elle
les détaille, et leur laisse un peu des nuances du plein jour. Ainsi,
tous ces dômes funéraires, sur toutes ces ruines de mosquées qui leur
servent de piédestal, ont gardé leurs tons fauves ou bruns; tandis
qu'ils restent blêmes, les sables qui les séparent, les sables
souverains qui font entre les demeures de ces différents sultans de
petites solitudes mortes, et sur lesquels notre voiture, toujours sans
bruit, trace de légers sillons que le vent effacera demain. Point de
routes ici; elles seraient d'ailleurs inutiles autant qu'infaisables; on
passe où l'on a envie de passer; on peut se croire très loin de tout
lieu habité par les vivants, et c'est à peine si la grande ville, que
l'on sait cependant proche, laisse voir de temps à autre sur l'horizon,
au gré des ondulations molles du terrain, comme une phosphorescence, un
reflet de ses milliers de lampes électriques. On est bien dans le désert
des morts, en la seule société de la lune, qui, par la fantaisie de
l'étonnant ciel d'Égypte, est ce soir une lune gris-perle, on dirait
presque une lune de nacre.
Chacune de ces mosquées funéraires se révèle magnifique, si l'on va de
près la regarder dans sa solitude. Ces étranges dômes surélevés, qui de
loin imitent des coiffures de derviches ou de mages, sont tout brodés
d'arabesques, et des trèfles aux dentelures exquises couronnent toutes
les murailles.
Personne cependant ne les vénère ni ne les entretient, les tombeaux des
oppresseurs mameluks; là dedans, plus jamais de chants, ni de cris vers
Allah; chaque nuit, un infini de silence. La piété se borne à ne pas les
détruire, les laissant aux prises avec les siècles, avec le soleil, avec
le vent d'ici qui dessèche et émiette. Et l'écroulement est commencé de
toutes parts. Des coupoles qui ont chancelé nous montrent d'irréparables
lézardes; des moitiés d'arceaux brisés se profilent ce soir en ombre sur
la lueur nacrée du ciel, et des éboulis de pierres sculptées jonchent
les entours. Mais comme ils savent encore jeter le vague effroi, ces
tombeaux presque maudits!--surtout ceux des lointains, qui se dressent
en silhouettes de géants difformes à trop grands bonnets, sombres sur la
nappe claire des sables, et qui se tiennent groupés, ou épars comme en
déroute, à cette entrée des si profondes régions vides...
*
* *
Nous avions choisi un temps d'éclairage douteux, pour ne point
rencontrer de touristes. Mais comme nous approchions de la grande
demeure mortuaire du sultan Barkouk l'assassin, nous en voyons sortir
toute une bande, une vingtaine à la file, qui émergent de la pénombre
des murs abandonnés,--chacun trottinant sur son petit âne, et chacun
suivi de l'inévitable ânier bédouin qui tapote avec un bâton la croupe
de la bête. Ils rentrent au Caire, leur tournée finie, et échangent à
haute voix, d'un bourricot à un autre, des impressions plutôt ineptes,
en différentes langues occidentales... Tiens! Il y a même dans la troupe
la presque traditionnelle dame attardée, qui, pour des motifs d'ordre
privé, ne suit qu'à bonne distance; elle est un peu mûre celle-ci,
autant que la lune permet d'en juger, mais encore sympathique à son
ânier, qui, des deux mains, la soutient par derrière sur sa selle avec
une sollicitude touchante et localisée... Oh! ces petits ânes d'Égypte,
si observateurs, si philosophes et narquois, que ne peuvent-ils écrire
leurs mémoires! Tant et tant de drôles de choses ils ont vues, dans les
banlieues du Caire, la nuit!
Cette dame évidemment appartient à la catégorie si répandue des hardies
exploratrices qui, malgré une haute _respectability at home_, ne
craignent pas, une fois lancées sur les rives du Nil, de compléter leur
cure de soleil et de vent sec par un peu de «bédouinothérapie».