CHEZ LES APIS

Les demeures des Apis, dans l'obscurité lourde, en dessous du désert

Memphite, sont, comme chacun sait, de monstrueux cercueils en granit

noir rangés le long de catacombes toujours chaudes et étouffantes ainsi

que d'éternelles étuves.

Des berges du Nil, pour aller chez eux, il nous faut traverser d'abord

la région basse que les inondations du vieux fleuve, régulières depuis

le commencement des temps, ont fini par rendre propice à l'éclosion des

plantes et au développement des hommes: une ou deux heures de route, le

soir, à travers des futaies de dattiers dont les belles palmes tamisent

sur nos têtes la lumière d'un soleil de mars à demi voilé par des nuages

et déjà déclinant. De loin en loin des troupeaux paissent à cette ombre

légère. Et nous croisons des fellahs paisibles qui ramènent des champs,

vers les villages de la rive, leurs petits ânes chargés de gerbes. Il

fait doux et il fait salubre sous ces hauts bouquets de plumes vertes

indéfiniment répétés, qu'un vent tiède remue presque sans bruit. On a

l'impression d'être dans une zone heureuse, où la vie pastorale doit

être facile, même un peu paradisiaque.

Mais là-bas, devant nous, il y a un monde tout autre qui de plus en plus

se révèle; son aspect prend l'importance d'une menace de l'Inconnu; il

terrifie comme une apparition du chaos, de l'universelle mort... Ce

monde, c'est le désert, le désert dominateur, au milieu duquel l'Égypte

habitée, les verdures du Nil tracent à peine un étroit ruban, et, ici

plus qu'autre part, il est saisissant à regarder surgir, ce désert

souverain, tant il se tient surélevé et nous laisse en contre-bas de

lui, dans la vallée édénique où les palmiers nous ombragent. Avec ses

tons jaunes, ses marbrures livides, avec ses sables qui lui donnent des

aspects d'inconsistance, il se dresse sur tout l'horizon comme une

espèce de muraille molle ou de grande nuée à faire peur,--plutôt comme

une longue vague de cataclysme, qui ne bouge pas, c'est vrai, mais qui

pourrait bien se déverser et engloutir. De plus, il est le _désert

Memphite_, c'est-à-dire un lieu tel qu'il n'en existe point d'autre sur

terre, une nécropole fabuleuse où les hommes d'autrefois ont durant

trois mille ans amoncelé des morts embaumés, exagérant de siècle en

siècle l'orgueil fou de leurs tombeaux; donc, au-dessus de ces sables

qui font l'effet d'une lame de quelque mascaret mondial arrêté dans sa

marche, nous voyons se lever de tous côtés, jusqu'au fond des lointains,

des triangles aux proportions surhumaines, qui étaient en leur temps des

couvercles à momie: les pyramides, encore debout là toutes, sur le

sinistre piédestal que leur fait le désert; les unes assez proches, les

autres plus perdues dans l'arrière-plan des solitudes,--et peut-être

plus terribles pour n'être ainsi qu'esquissées en grisailles, trop haut

devant les nuages.

*

* *

Ces petites voitures qui nous ont amenés à la nécropole de Memphis à

travers l'interminable bois de palmiers avaient les roues garnies de

larges patins pour affronter les sables.

Et maintenant, arrivés au pied de la région effrayante, nous commençons

de gravir une côte où tout à coup le trot de nos chevaux ne s'entend

plus; le feutrage mouvant du sol établit autour de nous un silence

soudain, comme chaque fois qu'on aborde ces déserts-là, et on dirait un

silence de respect qui de lui-même s'imposerait.

La vallée de la vie s'abaisse et fuit derrière nous, achève bientôt de

disparaître, cachée par une ligne de dunes--par une première volute de

la «mer sans eau», pourrait-on dire,--et nous voici montés au royaume

des morts où souffle un vent desséchant et presque glacé que d'en bas

nous n'avions pas prévu.

On n'a pas profané encore ce désert Memphite par des hôtels et des

routes à autos, comme on a déjà fait au «petit désert» du Sphinx,--dont

nous apercevons du reste, aux extrêmes limites de la vue, les trois

pyramides, prolongeant presque à l'infini pour nos yeux ce domaine des

momies. Nous ne voyons donc personne, ni aucun indice des temps actuels,

parmi ces mornes ondulations jaunes ou pâlement grises où nous semblons

perdus comme dans la houle d'un océan. Un ciel sombre, tel que l'on

n'imagine guère le ciel d'Égypte. Et, dans cet immense néant des sables

et des pierrailles dont le cercle d'horizon se détache en plus clair sur

les nuages, rien nulle part, rien que les silhouettes de ces triangles

éternels: les pyramides, choses géantes qui se lèvent de place en place,

au hasard, en différents points de l'étendue, celles-ci à moitié

éboulées, celles-là presque intactes et gardant leur pointe vive.

Aujourd'hui elles jalonnent seules cette nécropole qui a plus de deux

lieues de long et qui fut couverte de temples d'une magnificence, d'une

énormité inimaginables pour des esprits de nos jours. A part une, là

tout près (l'aïeule fantastique des autres, celle de ce roi Zoser qui

mourut il y aura bientôt cinq mille ans), à part une qui est faite de

six colossales terrasses superposées, toutes ont été bâties d'après

cette même conception du _triangle_, qui est à la fois la figure la plus

mystérieusement simple de la géométrie et la forme la plus assise, la

plus indéfiniment stable de l'architecture. Et, à présent qu'il ne reste

aucune trace de leurs fresques à personnages, de leurs enduits

multicolores, à présent qu'elles ont pris la même couleur morte que le

désert, elles sont là comme de grands ossements, comme de grands

fossiles n'ayant d'ailleurs plus de contemporains sur la terre. En

dessous par exemple, c'est autre chose; en dessous demeurent encore des

hommes, et même beaucoup de chats et beaucoup d'oiseaux qui, de leurs

yeux, les ont vu bâtir, et qui dorment intacts, emmaillotés de

bandelettes, dans l'obscurité des syringes; _nous savons_, pour y avoir

pénétré jadis, ce que cachent les entrailles de ce vieux désert sur

lequel s'épaissit de siècle en siècle le linceul jaune des sables: tout

le roc profond a été perforé patiemment, pour des hypogées, pour de

grandes ou de petites chambres sépulcrales, ou pour de vrais palais

mortuaires aux multiples figures peintes. Et, depuis deux mille ans déjà

que les déterreurs s'acharnent à exhumer d'ici des sarcophages et des

trésors, on n'a pas épuisé les réserves souterraines; il y reste sans

nul doute des pléiades de dormeurs non dérangés que l'on ne découvrira

jamais.

A mesure que nous avançons, le vent plus fort et plus froid souffle sous

un ciel plus nuageux, et le sable vole partout. Le sable est le

souverain incontesté de cette nécropole; s'il ne roule point en volute

énorme de mascaret, comme il donnait l'illusion de le faire lorsqu'on le

regardait d'en bas, de la vallée verte, du moins il s'amasse sur toutes

choses avec une persistance obstinée depuis les plus vieux âges, et il a

déjà enseveli à Memphis tant de statues, de colosses, de temples et

d'allées de sphinx! Il arrive sans cesse, il arrive de la Libye, du

grand Sahara, qui en contiennent de quoi poudrer l'univers. Il

s'harmonise bien avec ces hautes ossatures des pyramides qui forment

d'immuables écueils sur son étendue toujours en mouvement, et, si l'on y

songe, il donne encore plus l'effroi des éternités antérieures que ne le

font toutes ces ruines égyptiennes, nées d'hier en comparaison de lui:

le _Sable_,--le sable des mers primitives qui représente un travail

d'émiettement d'une durée impossible à concevoir, qui témoigne d'une

continuité de destruction n'ayant pour ainsi dire jamais commencé...

Voici, au milieu des solitudes, une humble maison, vieille et à moitié

ensablée, où nous devons nous arrêter. Ce fut la maison de l'égyptologue

Mariette, et elle abrite encore le directeur des fouilles, qui nous

donnera la permission de descendre chez les Apis. La chambre blanchie à

la chaux où il nous reçoit est encombrée des débris millénaires qu'il ne

cesse d'exhumer. Par l'une des fenêtres ouvertes sur les désolations

d'alentour plongent les rayons du soleil, qui vient d'apparaître, déjà

bas, entre deux nuages, et qui est tristement jauni par les envolées du

sable et par le soir.

Le maître du logis, pendant que ses bédouins vont ouvrir et illuminer

pour nous les souterrains des Apis, nous montre sa dernière étonnante

trouvaille, faite ce matin dans un hypogée des dynasties les plus

anciennes: sur un socle, un groupe de personnages en bois, de la taille

à peu près de nos marionnettes à guignol. Puisque c'était l'usage de ne

mettre dans un tombeau que les figures ou les objets les plus agréables

à celui qui l'habitait, sans doute il devait aimer beaucoup les

danseuses, l'homme momifié auquel on avait offert ce joujou, en des

temps antérieurs à toute précise chronologie. Au milieu du groupe, il

est représenté lui-même dans un fauteuil, tenant sur les genoux sa

danseuse favorite, et d'autres femmes devant lui esquissent un pas de

leur époque, tandis que des musiciennes accroupies touchent des

tambourins et des harpes étranges; toutes sont coiffées de cette longue

tresse tombant sur les épaules comme la queue des Chinois, qui était la

marque distinctive de ces sortes d'hétaïres.--Or il y avait déjà trois

mille ans que ces petites personnes «gardaient la pose» dans les

ténèbres quand débuta l'ère chrétienne!... Pour mieux nous les montrer

on apporte le groupe près de la fenêtre, dans le triste rayon qui entre

ici après avoir glissé sur l'infini du désert, et qui se met à les

éclairer jaune, à détailler pour nous leurs attitudes de petites poupées

cocasses et effarantes, effarantes d'être si vieilles et de sortir d'une

telle nuit.--Or ce déclin du soleil, qu'elles regardent ce soir avec

leurs drôles d'yeux trop grands et trop ouverts, elles ne l'avaient plus

vu depuis cinq mille ans!...

L'habitation des Apis, seigneurs de la nécropole, est à peine à deux

cents mètres d'ici. On nous annonce que c'est éclairé chez eux et que

nous pouvons nous y rendre.

Descente par un étroit couloir en pente rapide, creusé dans le sol,

entre des talus de pierrailles et de sable. Tout de suite nous sommes

abrités, là dedans, contre le vent si âpre qui souffle sur le désert, et

même, de la porte d'ombre, béante devant nous, vient comme une haleine

de four: il fait toujours sec et chaud dans les souterrains funéraires

de l'Égypte, qui sont de merveilleuses étuves à momies. Le seuil

franchi, c'est l'obscurité d'abord. Précédés d'une lanterne, tours et

détours, marchant sur de larges dalles, rencontrant des stèles, des

blocs éboulés, de gigantesques débris, dans une chaleur toujours

croissante.

Enfin nous apparaît la principale artère de l'hypogée, l'artère de cent

cinquante mètres de long, taillée dans le roc, où les bédouins ont

préparé pour nous leur grêle illumination d'usage.

Et c'est un lieu d'aspect terrible, où vous saisit dès l'entrée le

sentiment du trop lugubre, l'oppression du trop lourd, du trop écrasant,

du surhumain. Les petites flammes impuissantes d'une cinquantaine de

pauvres chandelles, que l'on vient de planter sur des trépieds de bois,

en enfilade d'un bout à l'autre du parcours, nous montrent, à droite et

à gauche de l'immense avenue, des cavernes sépulcrales carrées contenant

chacune un cercueil noir, mais un cercueil comme pour un mastodonte. Ils

sont carrés aussi, tous les cercueils si sombres et pareils, sortes de

caisses sévèrement simples, mais faites d'un seul bloc de granit rare,

aussi luisant que du marbre. Aucun ornement; il faut y regarder de près

pour distinguer, sur ces parois lisses, les inscriptions

hiéroglyphiques, les rangées de petits personnages, de petits hiboux, de

petits chacals qui racontent en une langue perdue l'histoire des

antiques humanités; ici, la signature du roi Amasis; là, celle du roi

Cambyse... Quels Titans ont pu les tailler, de siècle en siècle, ces

cercueils (ils ont au moins douze pieds de long sur dix de haut), et

ensuite les amener sous terre (ils pèsent de soixante à soixante-dix

mille kilogrammes en moyenne) et enfin les mettre en rang dans ces

espèces de chambres, où ils sont là tous comme embusqués sur notre

passage?... Chacun, en son temps, a contenu très à l'aise sa momie de

boeuf Apis, cuirassée de plaques d'or; mais malgré leur pesanteur,

malgré leur solidité à défier toute destruction, ils ont été spoliés[5]

à des époques mal définies, sans doute par des soldats du roi de Perse.

Rien que les avoir ouverts représente déjà un travail étonnant de

patience et de force; pour certains, les voleurs ont réussi, avec des

leviers, à faire glisser de quelques centimètres le formidable

couvercle; pour d'autres, en s'obstinant à coups de pioche, ils ont

percé dans l'épaisseur du granit un trou par lequel un homme a pu se

faufiler comme un rat, comme un ver, et fourrager à tâtons autour de la

momie sacrée.

[5] L'un pourtant était resté intact dans sa caverne murée, nous

conservant ainsi le seul Apis qui soit venu jusqu'à nos jours. Et on

se rappelle l'émotion de Mariette lorsque en entrant là il vit par

terre sur le sable l'empreinte des pieds nus du dernier Égyptien qui

en était sorti trente-sept siècles auparavant.

Dans l'hypogée colossal, ce qui encore vous saisit le plus, c'est la

rencontre que l'on y fait, au milieu du couloir de sortie, d'un autre

cercueil noir resté là en travers du chemin comme pour le barrer. Il est

aussi monstrueux et aussi simple que les autres, ses aînés, qui,

plusieurs siècles avant sa venue, avaient commencé de s'aligner le long

de la grande voie droite, à mesure que mouraient les taureaux déifiés;

mais il n'est jamais arrivé jusqu'à sa place, lui, et n'a jamais reçu sa

momie. Il a été le _dernier_. Pendant la période où on le roulait avec

lenteur, à grand renfort de muscles tendus et de cris haletants, vers sa

chambre quasi-éternelle, d'autres dieux étaient nés et le culte des Apis

avait pris fin,--là tout à coup, ainsi qu'il peut arriver pour les

religions ou les institutions des hommes, même les plus solidement

enracinées dans leurs âmes et dans leur passé ancestral... C'est

peut-être cela, du reste, qui est la plus terrifiante de toutes nos

notions positives: savoir qu'il y aura un _dernier_ de tout; non

seulement un dernier temple, un dernier prêtre, mais aussi une dernière

naissance d'enfant humain, un dernier lever de soleil, un dernier

jour...

*

* *

Dans ces catacombes si chaudes, nous avions oublié le vent froid qui

soufflait dehors, et perdu de vue la physionomie du désert Memphite, les

aspects d'horreur qui nous attendaient là-haut. Déjà sinistre sous le

ciel bleu, ce désert vraiment devient intolérable à regarder si par

hasard le ciel y est sombre à l'heure où le jour s'en va. Quand nous le

retrouvons, au sortir de l'obscurité souterraine, tout commence à bleuir

pour la nuit dans son immensité morte. Sur la crête des dunes, dont le

jaune a beaucoup blêmi pendant que nous étions en bas, le vent s'amuse à

soulever des tourbillons de sable qui imitent les embruns d'une mer

mauvaise. De tous côtés traînent les nuages obscurs, les mêmes qu'au

moment de notre descente. L'horizon continue de s'y détacher en clair,

et de plus vers l'est on dirait qu'il _penche_; une des plus hautes

vagues de la «mer sans eau», un amoncellement de sable dont les contours

flous trompent sur la distance, le fait paraître incliné, cet

horizon-là, et c'est presque à donner le vertige. Quant au soleil, il a

voulu rester en scène pour quelques secondes, maintenu après l'heure par

le mirage, mais si changé derrière d'épais voiles que l'on préférerait

qu'il n'y fût pas; couleur de braise qui s'éteint, il semble beaucoup

trop près et trop gros; il n'éclaire plus rien, il n'est qu'un globe

tristement rose qui se déforme et s'ovalise; non plus dans l'espace,

mais échoué là-bas sur le bord extrême du désert, il regarde les choses

comme un grand oeil terne qui va se fermer dans la mort. Et les

mystérieux triangles surhumains, ils sont là aussi, bien entendu, qui

nous guettaient à notre sortie de dessous terre, les uns près, les

autres loin, toujours postés à leurs mêmes places d'éternité; mais

certainement ils viennent encore de grandir, dans le crépuscule de plus

en plus bleuissant...

Un tel soir, en un tel lieu, on dirait le _dernier_ soir.

La mort de Philæ · 第 14 / 43 题