On dirait une ronde de nuit. Nous sommes deux, promenant une lanterne
dans l'obscurité de galeries immenses. Nous venons de refermer sur nous
à double tour la porte par laquelle nous étions entrés là, et nous avons
conscience d'être rigoureusement seuls, si vaste soit ce lieu, avec tant
et tant de salles _communicantes_, et de hauts vestibules, et de larges
escaliers,--mathématiquement seuls, pourrait-on presque dire, car c'est
ici un palais très spécial, où sur toutes les issues on avait mis les
scellés à la tombée du jour, comme on fait du reste chaque soir, à cause
des reliques sans prix qui y sont amassées; la rencontre d'aucun être
vivant n'est donc possible, malgré tant d'espace libre, et tant de
détours, et tant de grandes choses étranges que nous voyons se dresser
là-bas partout, projetant des ombres et formant des cachettes.
Notre ronde chemine d'abord au rez-de-chaussée, sur des dalles que font
sonner nos pas. Il est environ dix heures. Çà et là, par quelque vitre,
se glisse un peu de bleuâtre, grâce aux étoiles qui, pour les gens du
dehors, doivent donner des transparences à la nuit; mais c'est égal, il
fait solennellement sombre ici, et nous parlons bas, nous rappelant sans
doute que, dans les salles au-dessus, il y a des vitrines pleines de
morts.
Ces choses qui se dressent le long de notre parcours semblent aussi
presque toutes mortuaires. Pour la plupart ce sont des sarcophages en
granit, d'orgueilleux et indestructibles sarcophages: les uns, ayant
forme de gigantesque boîte, ont été alignés sur des socles,--et il en
est parmi ceux-là qui représentent les premières conceptions humaines,
des conceptions vieilles de cinq, six et sept mille ans; les autres
ayant forme de momie, debout contre les murailles, nous montrent
d'énormes visages, d'énormes coiffures, et se tiennent ramassés comme
des géants qui porteraient de trop grosses têtes sur des cous trop dans
les épaules. Il y a en outre beaucoup de colosses qui sont de simples
statues et n'ont jamais recelé de cadavre dans leurs flancs; tous
gardent aux lèvres le même imperceptible sourire; ils avoisinent le
plafond avec leur bonnet de sphinx, et leur regard fixe passe trop haut
pour nous voir. Il y a enfin, çà et là, des êtres pas plus grands que
nous, ou même des êtres tout petits, d'une taille de gnome. Et parfois
une paire d'yeux d'émail, grands ouverts et imprévus à quelque tournant,
plongent tout droit au fond des nôtres, ont l'air de nous suivre, nous
font frissonner en nous jetant soudain comme l'étincelle d'une pensée
qui viendrait de l'abîme des âges.
Cependant nous marchons vite et plutôt distraits, car ce n'est pas pour
ces simulacres du rez-de-chaussée que nous sommes venus, mais pour de
plus redoutables hôtes. Elle éclaire d'ailleurs si peu, notre lanterne,
dans les profondes salles, que tout ce monde en granit, en grès, en
marbre, tout ce monde n'apparaît bien qu'à l'instant précis de notre
passage, mais change aussitôt, déploie sur les murs des ombres
fantastiques, et puis se confond avec cette foule muette, toujours plus
nombreuse derrière nous.
De place en place, il y a des manches à incendie enroulées sur
elles-mêmes, chacune ayant sa lance qui brille d'un éclat de cuivre
rouge. Et je demande à mon compagnon de ronde: «Qu'est-ce qui pourrait
bien brûler ici, ce ne sont que bonshommes de pierre?--Ici, non, me
répondit-il; mais _ce qu'il y a là-haut_, représentez-vous comme cela
flamberait!»--Ah! c'est vrai, _ce qu'il y a là-haut_, et qui est
justement le but de ma visite... Je n'y songeais pas, moi, au feu
prenant dans une assemblée de momies: les vieilles chairs, les vieilles
chevelures, les vieilles carcasses de rois ou de reines, si imbibées de
natrum et d'huiles, crépitant comme paquets d'allumettes!... C'est
surtout à cause de ce danger-là, du reste, que les scellés sont mis aux
portes dès que le soir tombe, et qu'il faut une faveur particulière pour
être admis à pénétrer dans ce lieu, la nuit, avec une lanterne.
En plein jour, rien de banal comme ce «musée des Antiquités
égyptiennes», composé pourtant de souvenirs sans prix. C'est la plus
pompeuse et la plus outrageante de ces bâtisses dépourvues de style dont
s'enrichit chaque année le Caire nouveau; entre qui veut, pour y
dévisager de près, sous un trop brutal éclairage, des morts et des
mortes augustes, qui avaient si bien cru se cacher pour l'éternité.
Mais la nuit!... Oh! la nuit, toutes portes closes, c'est le palais du
cauchemar et de la peur. La nuit, au dire des gardiens arabes, qui
n'entreraient pas à prix d'or, même après avoir fait leur prière, des
Formes affreuses s'échappent, non seulement de tous les personnages
embaumés qui habitent là-haut dans les vitrines, mais aussi des statues
funéraires, des papyrus, de mille choses qui au fond des tombeaux se
sont longuement imprégnées d'essence humaine; les Formes ressemblent à
des cadavres, ou parfois à de vagues bêtes, même rampantes; après avoir
erré dans les salles, elles finissent par se réunir, pour des
conciliabules, sur les toits...
Nous montons maintenant un escalier monumental, qui est vide dans toute
sa largeur, et où nous voici délivrés pour un temps de l'obsession de
ces rigides figures, de ces regards, de ces sourires de personnages en
pierre blanche ou en granit noir qui se pressaient dans les galeries et
les vestibules du rez-de-chaussée. Aucun d'eux sans doute ne montera
derrière nous; mais c'est égal, ils gardent en foule et embrouillent de
leurs ombres les seuls chemins par lesquels nous pourrions battre en
retraite si les hôtes plus inquiétants de là-haut nous réservaient un
trop sinistre accueil...
Celui qui a bien voulu faire fléchir pour moi les consignes de nuit est
l'illustre savant auquel on a confié la direction des fouilles dans le
sol d'Égypte; il est aussi l'ordonnateur du prodigieux musée, et c'est
lui-même qui a la bonté de me guider ce soir dans ce labyrinthe.
A travers le silence des salles d'en haut, voici que nous nous dirigeons
maintenant tout droit vers ceux et celles à qui j'ai demandé audience
nocturne.
La nuit, cela paraît sans fin, l'enfilade de ces chambres à vitrines
dont le déploiement est de plus de quatre cents mètres sur les quatre
faces de l'édifice. Après avoir passé devant les papyrus, les émaux, les
vases canopes recéleurs d'entrailles humaines, nous arrivons chez les
momies de bêtes sacrées: des chats, des ibis, des chiens, des éperviers,
ayant bandelettes et sarcophage; même des singes, restés grotesques
jusque dans la mort. Ensuite commencent les masques humains, et, debout
dans les armoires, les «cartonnages de momie», qui moulaient le corps
par-dessus les bandelettes et reproduisaient, plus ou moins agrandie, la
figure défunte. Tout un lot de courtisanes de l'époque gréco-romaine,
ainsi moulées en pâte d'après cadavre, et couronnées de roses, nous font
des sourires d'appel derrière leurs vitres. Des masques couleur de chair
morte alternent avec des masques d'or que notre lanterne, en passant
vite, fait briller d'un éclair. Toujours des yeux trop larges, aux
paupières trop ouvertes, aux prunelles trop dilatées qui regardent comme
avec effarement. Parmi ces cartonnages ou ces couvercles de cercueil à
figure, il en est que l'on dirait taillés pour personnes géantes; la
tête surtout, sous la lourde coiffure, la tête rentrée comme par farce
dans des épaules de bossu, s'indique énorme, tout à fait
disproportionnée avec le corps, qui par le bas s'amincit en gaine.
Bien que notre petite lanterne cependant ne s'éteigne pas, il semble que
nous y voyons de moins en moins: trop d'obscurité autour de nous, dans
des chambres trop vastes,--et dans des chambres qui toutes communiquent,
facilitant la promenade de ces Formes qui, le soir, se dégagent et
rôdent...
Sur une table de milieu, une chose à donner le frisson brille dans une
boîte en verre, une frêle chose qui faillit vivre il y a quelque deux
mille ans. C'est la momie d'un embryon humain, dont on avait dans les
temps orné le visage d'une belle couche d'or pour apaiser sa malice de
mort-né,--car, d'après la croyance égyptienne, ces petits avortons
devenaient de mauvais génies dans les familles lorsqu'on négligeait de
leur rendre honneur. Au bout de son corps de rien du tout, sa tête
dorée, ses gros yeux de foetus restent inoubliables de laideur
souffrante, d'expression déçue et féroce.
Dans les salles où nous pénétrons après, ce sont des cadavres pour tout
de bon qui nous entourent de droite et de gauche; sur des étagères, les
cercueils s'étalent en rangs superposés; on respire l'odeur fade des
momies, et, par terre, lovés toujours comme de gros serpents, les tuyaux
de cuir se tiennent prêts, car c'est l'endroit dangereux pour le feu.
--Nous arrivons, me dit le maître de céans; tenez, là-bas, _les voilà!_
En effet, je reconnais la place, étant venu maintes fois en plein jour
comme tout le monde. Malgré ces demi-ténèbres, qui commencent à dix pas
de nous tant est petit le cercle lumineux que notre fanal dessine, je
puis distinguer déjà le double alignement des grands cercueils royaux,
ouverts sans pudeur sous des cages vitrées et dont les couvercles à
figure sont posés debout, en sentinelle, contre les murailles.
Nous y sommes enfin, admis à cette heure indue dans le cénacle des rois
et des reines, pour une audience vraiment privée.
D'abord la dame au bébé, sur laquelle nous projetons sans nous arrêter
la lueur de notre lanterne: une dame qui trépassa en mettant au monde un
petit prince mort. Depuis les antiques embaumeurs, personne encore n'a
revu son visage, à cette reine Makéri; dans le cercueil, ce n'est qu'une
longue forme féminine, dessinée sous l'emmaillotage serré des
bandelettes aux tons bis; contre ses pieds, repose le bébé fatal,
recroquevillé drôlement, voilé et mystérieux comme elle, sorte de poupée
mise là, dirait-on, pour lui tenir éternelle compagnie pendant que se
traîneraient les siècles et les millénaires.
Ensuite se déroule, plus intimidante à aborder, la série des momies
démaillotées. Ici, dans chaque cercueil sur lequel nous nous penchons,
il y a une tête qui nous regarde, ou qui ferme les yeux pour ne pas nous
voir, et il y a des épaules maigres, de maigres bras et des mains aux
ongles trop longs qui sortent de lugubres guenilles. Chaque nouvelle
momie royale que notre lanterne éclaire nous réserve une surprise et le
frisson d'un effroi différent; elles se ressemblent si peu! Les unes
rient en montrant des dents jaunes, les autres ont une expression de
tristesse ou de souffrance infinie. Tantôt les visages sont minces, très
fins, restés jolis malgré le pincement des narines. Tantôt ils sont
démesurément élargis de bouffissure putride, avec le bout du nez mangé:
les embaumeurs, comme on sait, n'étaient pas sûrs de leurs moyens; les
momies ne réussissaient pas toujours; chez quelques-unes il se
produisait des tuméfactions, des pourritures, même des éclosions
soudaines de larves, de «compagnons sans oreilles et sans yeux», qui
finissaient bien par mourir avec le temps, mais après avoir perforé
toutes les chairs.
A peu près par dynastie et par ordre chronologique, les orgueilleux
Pharaons sont là piteusement rangés, le père, le fils, le petit-fils,
l'arrière-petit-fils. Et de vulgaires étiquettes de papier disent seules
leurs noms écrasants: Sethos Ier, Ramsès II, Sethos II, Ramsès III,
Ramsès IV, etc. Il n'en manque bientôt plus à l'appel, tant on a fouillé
au coeur des rochers et du sol pour les avoir tous, et ces vitrines de
musée seront sans doute leur résidence dernière. Dans l'antiquité, ils
ont cependant pérégriné souvent depuis leur mort, car aux époques
troublées de l'histoire d'Égypte, c'était une des lourdes préoccupations
du souverain régnant: cacher, cacher ces momies d'ancêtres, dont la
terre s'emplissait de plus en plus et que les violateurs de sépultures
étaient si habiles à dépister; alors on les promenait clandestinement
d'un trou à un autre, les enlevant chacun de son fastueux souterrain
personnel, pour à la fin les murer de compagnie dans quelque humble
caveau plus discret. Mais c'est ici qu'elles vont achever bientôt leur
retour à la poussière, différé comme par miracle pendant tant de
siècles; aujourd'hui, dépouillées de leurs bandelettes, elles ne
dureront plus, et il faudrait se hâter de graver ces physionomies de
trois ou quatre mille ans qui vont s'évanouir.
Dans ce cercueil--l'avant-dernier de la rangée de gauche,--c'est le
grand Sésostris en personne qui nous attend. Nous connaissons d'ailleurs
de longue date son visage de nonagénaire, son nez en bec de faucon, les
brèches entre ses dents de vieillard, son cou décharné d'oiseau et sa
main qui se lève en geste de menace. Voici vingt ans qu'il a revu la
lumière, ce maître du monde. Il était enroulé, _des milliers de fois_,
dans un merveilleux linceul en fibres d'aloès, plus fin qu'une
mousseline des Indes, qui avait dû coûter des années de travail et
mesurait quatre cents mètres de long; le démaillotage, en présence du
khédive Tewfik et des grands personnages de l'Égypte, dura deux heures,
et après le dernier tour, quand la figure illustre apparut, l'émotion
fut telle parmi les assistants qu'ils se bousculèrent comme un troupeau,
et le pharaon fut renversé. Il a du reste beaucoup fait parler de lui,
le grand Sésostris, depuis son installation au musée. Un jour, tout à
coup, d'un geste brusque, au milieu des gardiens, qui fuyaient en
hurlant de peur, il a levé cette main[2], qui est encore en l'air et
qu'il n'a plus voulu baisser. Ensuite est survenue, dans ses vieux
cheveux d'un blanc jaunâtre et le long de tous ses membres l'éclosion
d'une faune cadavérique très fourmillante qui a nécessité un bain
complet, au mercure.--Lui aussi a son étiquette, en papier écolier,
collée sur le bord de sa boîte, et on y lit, tracé d'une écriture
négligée, ce nom formidable qui fit trembler tous les peuples de la
terre: «Ramsès II (Sésostris)»!... Il n'y a pas à dire, il a beaucoup
décliné et noirci depuis seulement une quinzaine d'années que je le
connais. C'est un fantôme qui s'en va; malgré les soins dont on
l'entoure, c'est un pauvre fantôme tout près de se désagréger, de
s'anéantir. Nous promenons devant son nez crochu notre lanterne, pour
mieux déchiffrer, par le jeu de l'ombre, son expression encore
autoritaire... Ainsi les destinées du monde se réglaient jadis, sans
appel, au fond de ce crâne, qui semble plutôt étroit sous la peau sèche
et les horribles cheveux blanchâtres! Et tout ce qui a dû tenir de
volonté là dedans, et de passion, et de colossal orgueil! Sans compter
ce souci, que nous ne concevons plus, mais qui primait tout à son
époque: celui d'assurer la magnificence et l'inviolabilité de la
sépulture... Ainsi cet épouvantail édenté et sénile, qui s'exhibe là
dans ses chiffons immondes, avec toujours sa main levée pour une
impuissante menace, a été autrefois l'étincelant Sésostris, qui connut
l'excès presque surhumain des triomphes et des splendeurs; le maître des
rois, et aussi, par sa force et sa beauté, le demi-dieu, dont maints
colosses de granit ou de marbre, à Memphis, à Thèbes, à Louxor,
reproduisent et essayent d'éterniser les jarrets musculeux, la poitrine
d'athlète...
[2] On explique ce mouvement par un rayon de soleil qui, tombant sur
son bras déshabillé, aurait fait dilater et jouer les os du coude.
Dans le cercueil tout proche est couché son père, Sethos Ier, qui régna
moins longtemps et mourut beaucoup plus jeune que lui.--Or cette
jeunesse se voit encore si bien sur les traits de la momie, empreints
d'ailleurs de beauté persistante. Vraiment ce roi Sethos, on dirait la
statue du Calme et de la Rêverie sereine; aucun effroi ne se dégage de
ce mort aux longs yeux fermés, aux lèvres délicates, au menton noble et
au profil pur; il est apaisant et agréable à regarder dormir, les mains
croisées sur la poitrine. Et on ne s'explique pas d'ailleurs, en le
voyant jeune, qu'il puisse avoir pour fils son voisin, le vieillard
presque centenaire.
En passant, nous avons dévisagé quantité d'autres momies royales,
tranquilles ou grimaçantes. Mais, pour finir, il en est une (troisième
cercueil, là, dans la rangée d'en face), une certaine reine
Nsitanébashrou, que j'aborde avec crainte, bien que, pour elle seule
peut-être, j'aie souhaité faire cette ronde macabre. Même en plein jour,
elle arrive au maximum d'horreur que puisse jeter une figure de spectre;
qu'est-ce que cela va être la nuit sous le vacillement de notre petite
lanterne?...
La voilà donc, la vampiresse échevelée, bien à son poste, étendue, mais
toujours comme prête à bondir, et du premier coup je croise le regard en
coulisse de ses prunelles d'émail, qui brillent sous les paupières
entr'ouvertes, aux cils à peine mangés. Oh! la terrifiante personne!...
Non qu'elle soit laide; au contraire, on voit qu'elle était plutôt jolie
et qu'elle fut momifiée jeune. Ce qu'elle a de particulier surtout,
c'est son air déçu et furieux d'être morte... Les embaumeurs l'avaient
du reste très pieusement fardée; mais le rose, sous l'action des sels de
la peau, s'est décomposé par places pour donner des macules vertes. Ses
épaules nues, le haut de ses bras hors des guenilles qui furent son
linceul magnifique, simulent encore des rondeurs grasses, mais se sont
tachés aussi de zébrures verdâtres ou noires comme on en voit sur les
serpents. Certes aucun cadavre, ni ici ni ailleurs, n'a jamais gardé
cette expression de vie intense, et d'ironique, d'implacable férocité;
sa bouche est tordue par un petit rire de défi, ses narines se pincent
comme feraient celles d'une goule pour flairer du sang, et ses yeux
disent à qui s'approche: «Je suis couchée dans ma boîte, oui; mais tu
verras tout à l'heure comme je saurai en sortir!»--Cela déroute de
songer que la menace de ce regard terrible et ce semblant de fureur mal
contenue duraient déjà depuis des siècles quand débuta notre ère, et
duraient pour rien, dans les ténèbres secrètes d'un cercueil fermé, au
fond d'un caveau sans porte.
*
* *
Maintenant que nous allons nous retirer, qu'est-ce qu'il se passera ici,
avec la complicité du silence, aux heures plus profondes de la nuit?
Est-ce qu'ils vont rester inertes et rigides, une fois livrés à
eux-mêmes, tous ces embaumés qui faisaient mine d'être sages parce que
nous étions là? Quels échanges de vieux fluide humain vont se continuer,
comme sans doute chaque soir, d'un cercueil à un autre? Jadis, ces rois,
ces reines, dans leur obsédante inquiétude sur l'avenir de leur momie,
avaient pu imaginer des violations, des pillages, des émiettements parmi
le sable du désert, mais jamais cela: être réunis un jour, et presque
tous à visage dévoilé, si près les uns des autres, en rang sous des
glaces. Eux qui gouvernèrent l'Égypte à des siècles d'intervalle et ne
s'étaient jamais connus que par l'histoire, par les papyrus inscrits
d'hiéroglyphes, ainsi mis en présence, tant de choses ils ont à se dire,
tant de questions ardentes à se poser, sur des amours, sur des crimes!
Dès que nous serons presque loin, seulement dès que notre lanterne, au
bout des longues galeries, ne paraîtra plus que comme un feu follet qui
s'échappe, est-ce que les «Formes», dont les gardiens s'épouvantent, ne
vont pas commencer leur grouillement, et les voix creuses des momies
chuchoter des mots, avec effort?...
Mon Dieu, qu'il fait noir ici! Notre lanterne pourtant ne s'éteint pas,
non... Mais on dirait qu'il fait noir de plus en plus... Et, la nuit,
tout fermé, comme on sent l'odeur des huiles, dont sont imbibés les
linceuls, et, plus intolérablement, la demi-puanteur fade et sournoise
de tous ces morts!...
En m'en allant à travers cette obscurité des salles trop longues, un
vague instinct de conservation fait que je me retourne tout de même un
peu, pour regarder derrière moi. Il me semble que la dame au bébé lève
déjà lentement, avec mille précautions et ruses, sa tête encore tout
enveloppée... Tandis qu'au contraire, plus là-bas, les cheveux épars, je
la devine bien se dressant d'une saccade impatiente sur son séant, la
goule aux yeux d'émail, la dame Nsitanébashrou...
V