MOSQUÉES DU CAIRE

Elles sont presque innombrables, plus de trois mille, et cette ville si

grande, qui couvre quatre lieues de plaine, pourrait s'appeler une ville

de mosquées. (Bien entendu, je parle du Caire ancien, du Caire arabe, le

Caire nouveau, quelconque ou funambulesque, celui des élégances en toc

et des «Sémiramis-Hôtel» ne méritant d'être mentionné qu'avec un

sourire.)

Donc, une ville de mosquées, disais-je. Le long des rues, parfois elles

se suivent, deux, trois, quatre à la file, s'appuyant les unes aux

autres et s'enchevêtrant. Partout dans l'air s'élancent leurs minarets

brodés d'arabesques, ciselés, compliqués avec la plus changeante

fantaisie; ils ont des petits balcons, des colonnettes, ils sont si

découpés qu'on aperçoit le jour au travers; il y en a de lointains, il y

en a de tout proches qui pointent en plein ciel au-dessus de votre tête;

n'importe où l'on regarde on en découvre d'autres, à perte de vue; tous

de la même couleur bise et tournant au rose. Les plus archaïques, ceux

des vieux temps débonnaires, se hérissent de morceaux de bois qui sont

des perchoirs pour faire reposer les grands oiseaux libres et toujours

quelques milans, quelques corbeaux songeurs se tiennent là postés,

contemplant à l'horizon les sables, la ligne des jaunes solitudes.

Trois mille mosquées. Plus haut que les maisonnettes d'alentour, montent

leurs murailles droites, un peu sévères, percées à peine de minuscules

fenêtres en ogive; murailles couleur bise ainsi que les minarets, et

peintes de rayures horizontales en un vieux rouge qui s'est fané au

soleil; murailles couronnées toujours de séries de trèfles imitant des

créneaux, mais de trèfles d'un dessin chaque fois différent et imprévu.

Pour y accéder, toujours quelques marches et une rampe de marbre

blanc,--car elles sont surélevées comme des autels. Et dès la porte on

entrevoit de calmes profondeurs très en pénombre. D'abord des couloirs,

étonnamment hauts de plafond, sonores et demi-obscurs; sitôt qu'on y est

entré, on sent qu'il fait frais, qu'il fait paisible; ils vous

préparent, on commence à s'y imprégner de recueillement et déjà on y

parle bas. Dans la rue trop étroite que l'on vient de quitter, il y

avait foule orientale et tapage, cris de vendeurs, bruits d'humbles

métiers anciens; des gens, des bêtes vous frôlaient; on manquait d'air,

sous tant de moucharabiehs surplombants. Ici, soudain c'est le silence

avec de vagues murmures de prières et des chants flûtés d'oiseaux; c'est

le silence, et c'est l'espace libre, quand on arrive au saint jardin

enclos de grands murs, ou bien au sanctuaire qui resplendit d'une

discrète et reposante magnificence. Peu de monde en général, dans ces

mosquées,--si ce n'est, bien entendu, aux heures des cinq offices du

jour. En quelques coins d'élection, particulièrement ombreux et frais,

des vieillards s'isolent pour lire du matin au soir les saints livres et

regarder approcher la mort: sous des turbans blancs, barbes blanches et

visages tranquilles. Ou bien ce sont de pauvres hères sans gîte, qui

sont venus chercher l'hospitalité d'Allah, et qui dorment sans souci de

demain, étendus de tout leur long sur une natte.

Le charme rare de ces jardins de mosquée, souvent très vastes, est

d'être si jalousement enclos entre leurs grands murs--toujours couronnés

de trèfles de pierre--qui n'y laissent rien deviner des agitations du

dehors; des palmiers de cent ans y jaillissent du sol, séparément ou en

bouquets superbes, et y tamisent la lumière d'un toujours chaud soleil,

sur des rosiers, sur des hibiscus en fleur. Il ne s'y fait jamais de

bruit non plus que dans des cloîtres, car les gens y marchent d'une

allure lente, chaussés de babouches. Et ce sont aussi des édens pour les

oiseaux, qui y vivent et y chantent en toute sécurité, même pendant les

offices, attirés par de petites auges que les imans emplissent d'eau du

Nil, à leur intention, chaque matin.

Quant à la mosquée elle-même, rarement elle est un lieu fermé de tous

côtés, comme dans les pays de l'Islam plus sombre du Nord; en Égypte,

non; puisqu'il n'y a pas de véritable hiver et presque jamais de pluie,

on a pu laisser une des faces complètement ouverte sur le jardin, et le

sanctuaire n'est séparé de la verdure et des roses que par une simple

colonnade; cela permet aux fidèles, groupés sous les palmiers, de prier

là tout aussi bien qu'à l'intérieur, puisqu'ils aperçoivent, entre les

arceaux, le saint mihrab[1].

[1] On sait que le mihrab est une sorte de portique indiquant la

direction de la Mecque; il est placé au fond de chaque mosquée,

comme dans nos églises l'autel, et on doit lui faire face lorsqu'on

prie.

Oh! ce sanctuaire, vu du silencieux jardin, ce sanctuaire où des ors

pâlis brillent aux vieux plafonds de cèdre, où des mosaïques de nacre

brillent sur les parois et imitent des broderies d'argent qu'on y aurait

tendues!

Point de faïences, comme dans les mosquées de la Turquie ou de l'Iran.

Ici, c'est le triomphe des patientes mosaïques: les nacres de toutes les

couleurs, et tous les marbres, et tous les porphyres, découpés en

myriades de petits morceaux précis et pareils, assemblés ensuite pour

composer les dessins arabes qui jamais n'empruntent rien à la forme

humaine, non plus qu'à aucune forme animale, mais rappellent plutôt ces

cristallisations variées à l'infini que l'on découvre au microscope dans

les flocons de la neige. C'est toujours le mihrab qui est orné avec la

plus minutieuse richesse; en général des colonnettes de lapis,

intensément bleues, s'y détachent en relief, encadrant des mosaïques si

délicates qu'elles ressemblent à des brocarts ou à des dentelles. Aux

vieux plafonds de cèdre--où les oiseaux chanteurs d'alentour ont leurs

nids--les ors se mêlent à de précieuses enluminures, que les siècles ont

pris soin d'atténuer, de fondre ensemble; et çà et là de très fines et

longues consoles en bois sculpté ont l'air de retomber des maîtresses

poutres, de s'étaler sur les murailles comme des coulées de

stalactites--que l'on aurait aussi, dans les temps, soigneusement

peintes et dorées. Quant aux colonnes toujours disparates, les unes de

marbre amarante, les autres de vert antique, les autres de porphyre

rouge, avec des chapiteaux de tous les styles, elles viennent de loin,

de la nuit des âges, des tourmentes religieuses antérieures et attestent

les prodigieux passés que connut cette vallée du Nil, pourtant si

étroite et enserrée par les déserts; elles ont été jadis dans des

temples païens, où elles ont connu les étranges visages des dieux de

l'Égypte, de la Grèce et de Rome; elles ont été dans des églises

chrétiennes primitives, où elles ont vu des statues de martyrs

contorsionnés et des images de Christs en extase couronnés de l'auréole

byzantine; elles ont assisté à des batailles, des écroulements, des

hécatombes et des sacrilèges; à présent, réunies au hasard dans ces

mosquées, elles ne voient plus, sur les parois des sanctuaires, que les

mille petits dessins idéalement purs de cet Islam qui veut que les

hommes, lorsqu'ils prient, conçoivent Allah immatériel, Esprit sans

contours et sans visage.

Chacune de ces mosquées a son saint défunt, dont elle porte le nom, et

qui dort à côté, dans un kiosque mortuaire y attenant: c'est quelque

prêtre qui se fit admirer pour ses vertus, ou bien un khédive

d'autrefois, ou un guerrier, un martyr. Et le mausolée, qui communique

avec le sanctuaire par une baie tantôt ouverte tantôt garnie de

grillages, est surmonté toujours d'une coupole spéciale, une haute,

haute et étrange coupole qui monte vers le ciel comme un gigantesque

bonnet de derviche. Au-dessus de la ville arabe, et même dans les sables

du désert voisin, partout ces dômes funéraires s'élèvent auprès des

vieux minarets, donnant, le soir, ce sentiment que c'est le mort

lui-même, le mort agrandi, qui se dresse, sous un bonnet devenu

colossal.--On peut, si l'on veut, prier chez le saint tout comme dans la

mosquée; chez lui, c'est toujours plus enclos et plus en pénombre. C'est

plus simple aussi, au moins à hauteur d'homme: sur une estrade de marbre

blanc, plus ou moins usée et jaunie par le toucher des mains pieuses,

rien qu'un austère catafalque en marbre pareil, orné seulement d'une

inscription coufique. Mais, si on lève la tête pour regarder l'intérieur

du dôme--le dedans du bonnet de derviche, pourrait-on dire,--on voit

briller, entre des grappes de stalactites peintes et dorées, quantité de

petits vitraux exquis, de petites fenêtres qui ont l'air constellées

d'émeraudes, de rubis et de saphirs. Chez le saint, les oiseaux ont

aussi leurs entrées, bien entendu; ils salissent un peu les tapis, c'est

vrai, les nattes où l'on s'agenouille et leurs nids font des taches

là-haut parmi les dorures du cèdre ciselé; mais leur chanson, leur

symphonie de volière est si douce aux vivants qui prient et aux morts

qui rêvent...

*

* *

Cependant, qu'est-ce donc qui manque à ces mosquées pour vous prendre

tout à fait?... C'est sans doute que l'accès en est trop facile, que

l'on s'y sent trop près des quartiers modernisés des hôtels bondés de

touristes--et que l'on y prévoit à tout instant l'intrusion bruyante

d'une bande Cook, le «Bædeker» à la main. Hélas! elles sont mosquées du

Caire, du pauvre Caire envahi et profané... Oh! celles du Maroc, fermées

si jalousement! Celles de la Perse, ou même celles du Vieux-Stamboul, où

le suaire de l'Islam vous enveloppe en silence et vous pèse doucement

aux épaules dès qu'on en franchit le seuil!...

*

* *

Et pourtant, avec quels soins on s'efforce aujourd'hui de les faire

survivre, ces mosquées-là, qui ont dû être jadis des refuges adorables!

Pendant des siècles, jamais entretenues, jamais réparées, malgré la

vénération des insouciants fidèles, la plupart tombaient en ruine; les

fines boiseries s'en allaient de vermoulure, les coupoles étaient

crevées, les mosaïques jonchaient le sol comme d'une grêle de nacre, de

porphyre et de marbre. Et il semblait que réparer tout cela fût une

besogne absolument irréalisable; c'était même folie, disait-on, d'en

concevoir le projet.

Eh bien! depuis vingt ans bientôt, une armée de travailleurs est à

l'oeuvre, sculpteurs, marbriers, mosaïstes. Déjà certains sanctuaires,

les plus vénérables, sont entièrement reconstitués; après avoir retenti

pendant quelques années du tapage des marteaux et des cisailles pour de

prodigieuses restaurations, ils viennent d'être rendus à la paix, à la

prière, et les oiseaux y recommencent des nids. Ce sera une gloire du

règne actuel d'avoir préservé, avant qu'il fût trop tard, tout ce legs

magnifique de l'art musulman. Quand la ville de _Mille et une Nuits_ qui

était ici autrefois aura fini de disparaître pour faire place à un banal

entrepôt de commerce et de plaisir, où la ploutocratie du monde entier

viendra s'ébattre chaque hiver,--il restera au moins cela, pour

témoigner combien fut magnifiquement rêveuse la vie arabe antérieure. Il

restera ces mosquées longtemps encore, même quand on n'y priera plus,

même quand les hôtes ailés en seront partis, faute des auges d'eau du

Nil,--emplies à leur intention par ces bons imans, dont ils payent

l'hospitalité en faisant entendre dans les cours, sous les plafonds de

cèdre, sous les voûtes, leur discrète petite musique d'oiseaux...

La mort de Philæ · 第 9 / 43 题