MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND SPHINX

Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue à nos climats, dans un

lieu d'aspect chimérique où le mystère plane. La lune, d'un argent qui

brille trop et qui éblouit, éclaire un monde qui sans doute n'est plus

le nôtre, car il ne ressemble à rien de ce que l'on a pu voir ailleurs

sur terre; un monde où tout est uniformément rose sous les étoiles de

minuit et où se dressent, dans une immobilité spectrale, des symboles

géants.

Est-ce une colline de sable qui monte devant nous? On ne sait, car cela

n'a pour ainsi dire pas de contours; plutôt cela donne l'impression

d'une grande nuée rose, d'une grande vague d'eau à peine consistante,

qui dans les temps se serait soulevée là, pour ensuite s'immobiliser à

jamais... Une colossale effigie humaine, rose aussi, d'un rose sans nom

et comme fuyant, émerge de cette sorte de houle momifiée, lève la tête,

regarde avec ses yeux fixes, et sourit; pour être si grande, elle est

irréelle probablement, projetée peut-être par quelque réflecteur caché

dans la lune... Et, derrière le visage monstre, beaucoup plus en recul,

au sommet de ces dunes imprécises et mollement ondulées, trois signes

apocalyptiques s'érigent dans le ciel, trois triangles roses, réguliers

comme les dessins de la géométrie, mais si énormes dans le lointain

qu'ils font peur; on les croirait lumineux par eux-mêmes, tant ils se

détachent en rose clair sur le bleu sombre du vide étoilé, et

l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement intérieur les rend plus

terribles.

Alentour, le désert; un coin du morne royaume des sables. Rien d'autre

nulle part, que ces trois choses effarantes qui se tiennent là dressées,

l'effigie humaine démesurément agrandie et les trois montagnes

géométriques; choses vaporeuses au premier abord comme des visions, avec

cependant çà et là, dans les traits surtout de la grande figure muette,

des nettetés d'ombre indiquant que _cela existe_, rigide et

inébranlable, que c'est de la pierre éternelle.

Même si l'on n'était pas prévenu, aussitôt on devinerait, car c'est

unique au monde, et l'imagerie de toutes les époques en a vulgarisé la

connaissance: le Sphinx et les Pyramides! Mais on n'attendait pas que ce

fût si inquiétant... Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude la lune

bleuit ce qu'elle éclaire? On ne prévoyait pas non plus cette

couleur-là--qui est cependant celle de tous les sables et de tous les

granits de l'Égypte ou de l'Arabie. Et puis, des yeux de statue, on en

avait vu par milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais être que

des yeux fixes; alors, pourquoi est-on surpris et glacé par l'immobilité

de ce regard du Sphinx, en même temps que vous obsède le sourire de ses

lèvres fermées qui semblent garder le mot de l'énigme suprême?...

Il fait froid, mais froid comme dans nos pays par les belles nuits de

janvier, et une buée hivernale traîne au fond des vallons de sable. A

cela non plus, on ne s'attendait pas; les nouveaux envahisseurs de ce

pays ont apporté sans doute l'humidité de leur île brumeuse, en

changeant le régime des eaux du vieux Nil pour rendre la terre plus

mouillée et plus productive. Et ce froid inusité, ce brouillard, si

léger qu'il soit encore, paraissent un indice de la fin des temps, font

plus révolu et plus lointain tout ce passé, qui dort ici, en dessous,

dans le dédale des souterrains hantés par mille momies.

Mais la brume, qui s'épaissit dans les régions basses à mesure que

l'heure avance, hésite à monter jusqu'à la grande figure intimidante,

l'enveloppe à peine d'une gaze très diaphane,--qui est une gaze rose,

puisque ici tout est rose. Et le Sphinx, qui a vu se dérouler toute

l'histoire du monde, assiste impassible au changement du climat de

l'Égypte, reste abîmé dans une contemplation mystique de la lune, son

amie depuis cinq mille ans.

Sur la molle coulée des dunes, il y a par places des pygmées humains qui

s'agitent, ou se tiennent accroupis comme à l'affût; si petits, si

infimes ou si loin qu'ils soient, cette lune d'argent révèle leurs

moindres attitudes, parce qu'ils ont des robes blanches et des manteaux

noirs qui tranchent violemment avec la monotonie rose des sables;

parfois ils s'interpellent, en une langue aux aspirations dures, et puis

se mettent à courir, sans bruit, pieds nus, le burnous envolé, pareils à

des papillons de nuit. Ils guettent les groupes de visiteurs, qui

arrivent de temps à autre, et ils s'accrochent à eux. Les grands

symboles, depuis des siècles et des millénaires que l'on a cessé de les

vénérer, n'ont cependant presque jamais été seuls, surtout par les nuits

de pleine lune; des hommes de toutes les races, de tous les temps sont

venus rôder autour, vaguement attirés par leur énormité et leur mystère.

A l'époque des Romains, ils étaient déjà des symboles au sens perdu,

legs d'une antiquité fabuleuse, mais on venait curieusement les

contempler; des touristes en toge, en péplum, gravaient pour mémoire

leur nom sur le granit des bases.

Les touristes qui arrivent cette nuit, et sur lesquels s'abattent les

guides bédouins au noir manteau, portent casquette, ulster ou paletot

fourré; leur intrusion est ici comme une offense, mais hélas! de tels

visiteurs se multiplient chaque année davantage, car la grande ville

toute voisine--qui sue l'or depuis que l'on essaye de lui acheter sa

dignité et son âme--devient un lieu de rendez-vous et de fête pour les

désoeuvrés, les parvenus du monde entier. Et ce désert du Sphinx, le

modernisme commence à l'enserrer de toutes parts. Il est vrai, personne

jusqu'à présent n'a osé le profaner en bâtissant dans le voisinage

immédiat de la grande figure, dont la fixité et le dédain imposent

peut-être encore. Mais, à une demi-lieue à peine, aboutit une route où

circulent des fiacres, des tramways, où des automobiles de bonne marque

viennent pousser leurs gracieux cris de canard; et là, derrière la

pyramide de Chéops, un vaste hôtel s'est blotti, où fourmillent des

snobs, des élégantes follement emplumées comme des Peaux-Rouges pour la

danse du scalp; des malades en quête d'air pur: jeunes Anglaises

phtisiques, ou vieilles Anglaises simplement un peu gâteuses, traitant

leurs rhumatismes par les vents secs.

Cette route, cet hôtel, ces gens, en passant on vient de les voir, aux

feux des lampes électriques, et un orchestre qu'ils écoutaient vous a

jeté la phrase inepte de quelque rengaine de café-concert; mais, sitôt

que tout cela, dans un repli du sol, a disparu, on s'en est senti

tellement délivré, tellement loin! Dès que l'on a commencé de marcher

sur ce sable des siècles, où les pas tout à coup ne faisaient plus de

bruit, rien n'a existé, hors le calme et le religieux effroi émanés de

ce monde que l'on abordait, de ce monde si écrasant pour le nôtre, où

tout apparaissait silencieux, imprécis, gigantesque et rose.

D'abord la pyramide de Chéops, dont il a fallu contourner de près les

soubassements immuables; la lune détaillait tous les blocs énormes, les

blocs réguliers et pareils de ses assises qui se superposent à l'infini,

toujours diminuant de largeur, et qui montent, montent en perspectives

fuyantes, pour former là-haut la pointe du vertigineux triangle; on

l'eût dite éclairée, cette pyramide, par quelque triste aurore de fin de

monde, qui ne rosirait que les sables et les granits terrestres, en

laissant plus effroyablement noir le ciel ponctué d'étoiles.--Combien

inconcevable pour nous, la mentalité de ce roi qui pendant un

demi-siècle usa la vie de milliers et de milliers d'esclaves à

construire ce tombeau, dans l'obsédant et fol espoir de prolonger sans

fin la durée de sa momie!...

La pyramide une fois dépassée, un peu de chemin restait à faire encore

pour aller affronter le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains

lui ont laissé de son désert; il y avait à descendre la pente de cette

dune aux aspects de nuage, qui semblait feutrée comme à dessein pour

maintenir en un tel lieu plus de silence. Et çà et là s'ouvrait quelque

trou noir: soupirail du profond et inextricable royaume des momies, très

peuplé encore, malgré l'acharnement des déterreurs.

Descendant toujours sur la coulée de sable, on n'a pas tardé à

l'apercevoir, lui, le Sphinx, moitié colline et moitié bête couchée,

vous tournant le dos, dans la pose d'un chien géant qui voudrait aboyer

à la lune; sa tête se dressait en silhouette d'ombre, en écran contre la

lumière qu'il paraissait regarder, et les pans de son bonnet lui

faisaient des oreilles tombantes. Ensuite, à mesure que l'on cheminait,

peu à peu, il s'est présenté de profil, sans nez, tout camus comme la

mort, mais ayant déjà une expression, même vu de loin et par côté; déjà

dédaigneux avec son menton qui avance, et son sourire de grand mystère.

Et, quand enfin on s'est trouvé devant le colossal visage, là bien en

face--sans pourtant rencontrer son regard qui passe trop haut pour le

nôtre,--on a subi l'immédiate obsession de tout ce que les hommes de

jadis ont su emmagasiner et éterniser de secrète pensée derrière ce

masque mutilé!

En plein jour, non, il n'existe pour ainsi dire plus, leur grand Sphinx;

si détruit par le temps, par la main des iconoclastes, disloqué, tassé,

rapetissé, il est inexpressif comme ces momies que l'on retrouve en

miettes dans le sarcophage et qui ne font même plus grimace humaine.

Mais, à la manière de tous les fantômes, c'est la nuit qu'il revit, sous

les enchantements de la lune.

Pour les hommes de son temps, que représentait-il? Le roi Aménemeth? le

Dieu-Soleil? On ne sait trop. De toutes les images hiéroglyphiques, il

reste la moins bien déchiffrée. Les insondables penseurs de l'Égypte

symbolisaient tout en d'effrayantes figures de dieux, à l'usage du

peuple non initié; peut-être donc, après avoir tant médité dans l'ombre

des temples, tant cherché l'introuvable pourquoi de la vie et de la

mort, avaient-ils simplement voulu résumer par le sourire de ces lèvres

fermées l'inanité de nos plus profondes conjectures humaines... On dit

qu'il fut jadis d'une surprenante beauté, le Sphinx, alors que des

enduits, des peintures harmonisaient et avivaient son visage et qu'il

trônait de tout son haut sur une sorte d'esplanade dallée de longues

pierres. Mais était-il en ces temps-là plus souverain que cette nuit,

dans sa décrépitude finale? Presque enseveli par ces sables du désert

Libyque, sous lesquels sa base ne se définit plus, il surgit à cette

heure comme une apparition que rien de solide ne soutiendrait dans

l'air.

*

* *

Passé minuit. Par petits groupes, les touristes de ce soir viennent de

disparaître pour regagner l'hôtel proche dont l'orchestre sans doute n'a

pas fini de sévir, ou bien pour remonter en auto et engager, dans

quelque cercle du Caire, une de ces parties de bridge où se complaisent

de nos jours les intelligences vraiment supérieures; les uns (esprits

forts) s'en sont allés le verbe haut et le cigare au bec; les autres,

intimidés pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct dans les

temples. Les guides bédouins, qui tout à l'heure semblaient voltiger

autour de la grande effigie comme des phalènes noires, ont aussi vidé la

place, inquiets de ce froid qu'ils n'avaient jamais connu. La

représentation pour cette fois est finie, et partout s'établit le

silence.

Les tons roses commencent à pâlir sur le Sphinx et les Pyramides; tout

blêmit à vue d'oeil, dans le surnaturel décor, parce que la lune,

s'élevant toujours, se fait plus argentine au milieu de la nuit plus

glacée. Le brouillard d'hiver, qu'exhalent d'en bas les champs

artificiellement mouillés, continue de monter, s'enhardit à envelopper

le grand visage muet, lequel persiste à regarder cette lune morte et à

lui adresser son même déconcertant sourire. De moins en moins l'on

croirait avoir devant soi un colosse réel, mais décidément rien que le

reflet dilaté d'une chose qui serait _ailleurs_, dans un autre monde. Et

derrière lui, au loin, les trois triangles-montagnes, qui s'embrument

aussi, n'existent pas davantage, sont devenus pures visions

d'Apocalypse.

Or, peu à peu, voici qu'une tristesse insoutenable se dégage des trop

larges yeux aux orbites vides,--car, en ce moment, ce que le Sphinx a

l'air de savoir depuis tant de siècles, comme ultime secret, mais de

taire avec une mélancolique ironie, c'est que, dans la prodigieuse

nécropole, là en dessous, tout le peuple des morts aurait été leurré,

malgré la piété et les prières, le réveil n'ayant encore jamais sonné

pour personne; et c'est que la création d'une humanité pensante et

souffrante n'aurait eu aucune raison raisonnable, et que nos pauvres

espoirs seraient vains, mais vains à faire pitié!

La mort de Philæ · 第 5 / 43 题