Un accident, qui rappelle un peu celui du Loetschberg, vient de se
produire au tunnel du Mont d'Or, sur la ligne en construction
Frasne-Vallorbe qui évitera le détour de Pontarlier aux trains français
se dirigeant vers Lausanne et le Simplon: les sources qui alimentent le
Bief rouge, modeste affluent du Doubs, ont envahi la galerie
d'avancement. On n'a eu, heureusement, à déplorer aucun accident de
personne.
Le tunnel du Mont d'Or, le plus grand souterrain de la nouvelle ligne, a
un peu plus de 6 kilomètres de longueur. Il s'ouvre en France à
l'altitude de 894 mètres, et descend par une pente régulière de 13
millimètres par mètre pour déboucher en territoire suisse à la côte de
816 mètres.
La galerie d'avancement du côté français est percée sur un kilomètre
environ; du côté opposé, on a dépassé le quatrième kilomètre. Il reste
donc un peu moins d'un kilomètre à franchir. L'accident s'est produit à
90 mètres du front d'attaque suisse et à environ 1.800 mètres de la tête
française.
L'eau, arrivant par le flanc de la galerie, l'a noyée sur une hauteur de
80 centimètres. Le débit fut d'abord de 800 litres par seconde; à la
suite de fortes pluies et de fontes de neige, il atteignit, pendant deux
jours, 5.000 (cinq mille) litres. Il est ensuite tombé à 400 litres,
chiffre qui paraît correspondre au régime normal de la source.
Pendant ce temps, une petite rivière qui a sa source à 5 kilomètres de
là, le Bief rouge, cessait de couler, et les usines établies sur ses
bords se trouvaient dans l'impossibilité de fonctionner.
Comment a pu se produire l'accident, et quelles peuvent en être les
conséquences?
Sur ces deux points, les géologues et les ingénieurs ne sont guère
d'accord.
Tel géologue affirme avoir prévu ce qu'il considère comme une
catastrophe. Il pense que les ingénieurs ne pourront ici lutter
utilement contre les forces naturelles, et il redoute de voir bientôt
d'autres rivières, y compris le Doubs, privées d'une partie des eaux qui
les alimentent.
Ces craintes sont peut-être excessives. La géologie, la moins précise de
toutes les sciences, se leurre fréquemment avec des hypothèses ou des
déductions abusives; en n'importe quelle circonstance, il serait
difficile de ne pas trouver un savant «ayant prévu ce qui arrive», car
il y a toujours au moins un géologue qui, _a priori_, prend le
contre-pied de l'opinion de ses confrères. Du reste, nul géologue, nul
ingénieur n'a prévu exactement ce qui vient d'arriver.
Le tunnel traverse un terrain calcaire, fissuré; il était donc à peu
près certain que l'on rencontrerait de l'eau. On avait situé cette
rencontre à 1 kilomètre environ de la tête française: elle se produit à
1.800 mètres. En ce qui concerne le débit des sources contre lesquelles
on aurait à lutter, les évaluations variaient de 300 à 1.000 litres par
seconde.
[Illustration: Le tunnel du Mont d'Or sur la ligne Frasne-Vallorbe.
#####Ligne en exploitation, #####--- en construction. ##### Tunnel.
Point d'arrivée de l'eau dans le tunnel.
Croquis schématique figurant l'invasion de l'eau dans le tunnel du
Mont-d'Or. Les sources traversant le terrain perméable rencontrent une
couche argileuse où elles s'accumulent pour s'échapper par une fissure
et former le Bief rouge, sur le versant français. Le tunnel a rencontré
une poche ou une faille communiquant avec la nappe d'eau qui, dès lors,
tombe dans le tunnel d'une hauteur de 70 mètres et, cessant d'alimenter
le Bief rouge, va se répandre sur le versant suisse.]
Notre croquis schématique montre somment les choses ont pu se passer.
Les roches calcaires qui composent le Mont d'Or sont, à une certaine
hauteur, traversées par une couche argileuse qui s'infléchit sur le
versant français et le couvre d'une sorte de chape descendant jusqu'à la
vallée.
Les eaux de ruissellement sont arrêtées par cette couche qui forme le
fond d'un réservoir; elles s'amoncellent jusqu'au niveau d'une fissure
par où elles s'échappent pour alimenter le Bief rouge.
Cette couche argileuse et la roche sous-jacente présentent évidemment
une faille ou une simple poche qu'a rencontrée la galerie d'avancement;
dès lors, les eaux du Bief rouge, trouvant le fond de cette poche crevé,
tombent dans la galerie et vont, pour l'instant, se déverser en Suisse
dans l'Orbe.
La poche descend-elle au-dessous du niveau du tunnel, ou, au contraire,
s'arrêtait-elle au-dessus avant que le percement eût provoqué
l'effondrement du fond qui supportait le poids de l'eau: on l'ignore
actuellement.
Les travaux de défense sont menés avec une grande activité; le mur
tampon qu'on élève dans la galerie d'avancement pour emprisonner l'eau
sera achevé dans quelques jours. Si, alors, l'eau reparaît dans le Bief
rouge, la question sera élucidée.
Quoi qu'il en soit, il faudra, pour pouvoir continuer le percement,
établir un canal d'écoulement; c'est un travail d'un mois. Le tunnel
achevé, on construirait au point voulu un barrage souterrain. La
pression de l'eau qui a envahi la galerie atteint 70 mètres; les
ingénieurs considèrent comme très possible d'établir un mur capable d'y
résister.
En résumé, on ne saurait encore apprécier la situation. D'ailleurs, les
souterrains réservent de ces surprises, et les constructeurs de tunnels
en ont vu bien d'autres. F. Honoré.
[Illustration: Écoulement de l'eau par la tête suisse du tunnel.]
Les eaux de ruissellement du Mont d'Or, suivant l'aqueduc du tunnel,
sortent, parfois en gerbe, par une buse d'évacuation et inondent les
prairies que traverse la rivière l'Orbe.