COLERIDGE, _Prédiction de la Famine._

Nous étions dans la saison de l'été. M. Jarvie ne demeurait qu'à

quelques pas de mistress Flyter; j'avais donné ordre à André de

m'attendre à sa porte à cinq heures précises avec nos deux

chevaux, et je ne manquai pas de m'y trouver. La première chose

que je remarquai en arrivant fut que le cheval donné si

généreusement par le clerc Touthope à son client M. Fairservice,

en échange de la jument de Thorncliff, était encore, quelque

mauvais qu'il fût, un Bucéphale en comparaison de celui contre

lequel il avait trouvé le secret de l'échanger. Il avait bien ses

quatre pieds; mais il était tellement boiteux que trois seulement

paraissaient destinés à le soutenir et que le quatrième,

brandillant en l'air, ne semblait être là que pour leur servir de

pendant.

-- À quoi pensez-vous de m'amener un animal semblable? lui

demandai-je avec impatience; qu'est devenu le cheval sur lequel

vous êtes venu à Glascow?

-- Je l'ai vendu, monsieur; il était poussif, et il aurait mangé

gros comme sa tête d'argent s'il était resté dans l'écurie de

mistress Flyter. J'ai acheté celui-ci pour le compte de Votre

Honneur. C'est un marché d'or: il ne coûte qu'une livre sterling

par jambe, c'est-à-dire quatre. On dirait qu'il boite, mais il n'y

paraîtra plus quand il aura fait un mille. C'est un trotteur bien

connu, on l'appelle Souple-Tam.

-- Sur mon âme! André, vous ne serez content que quand ma houssine

aura fait connaissance avec vos épaules. Si vous n'allez chercher

à l'instant l'autre cheval, je vous jure que vous porterez la

peine de votre impudence.

André, malgré mes menaces, ne se pressait pas de m'obéir. Il me

dit qu'il lui en coûterait une guinée de dédit pour rompre le

marché qu'il avait fait, et quoique je visse bien que le coquin me

prenait pour dupe, j'allais, en véritable Anglais, sacrifier de

l'argent plutôt que de perdre du temps, quand M. Jarvie parut à sa

porte. Il était botté et couvert d'un manteau à capuchon, comme

s'il se fût préparé à un hiver de Sibérie, et nous étions dans le

temps de la moisson. Deux de ses commis, précédés par Mattie,

conduisaient le coursier sage et paisible qui avait l'honneur de

porter le digne magistrat dans ses excursions. Avant de se mettre

en selle, il me demanda pour quelles raisons je grondais mon

domestique, et ayant appris la manoeuvre d'André, il coupa court à

tout débat en prononçant que s'il ne rendait sur-le-champ son

animal tripède à celui de qui il prétendait l'avoir acheté et s'il

ne représentait le quadrupède plus utile qu'il avait disgracié, il

l'enverrait en prison et le condamnerait à une amende de la moitié

de ses gages. -- M. Osbaldistone, lui dit-il, vous paie pour votre

service et pour celui de votre cheval, pour le service de deux

bêtes, entendez-vous, pendard? J'aurai l'oeil sur vous pendant le

voyage.

-- Cela ne servirait à rien de me mettre à l'amende, dit André

d'un ton d'humeur, je n'ai pas le premier sou pour payer. On ne

peut prendre les culottes d'un Highlander.

-- Mais vous avez au moins une carcasse qu'on peut mettre en

prison, et j'aurai soin qu'on vous y traite comme vous le méritez.

André fut donc obligé de se soumettre aux ordres de M. Jarvie, et

il partit en murmurant entre ses dents: -- Mal prend d'avoir tant

de maîtres, comme disait la grenouille à la herse dont chaque coup

de dent la blessait.

Il paraît qu'il ne trouva pas beaucoup de difficulté à se

débarrasser de Souple-Tam et à reprendre possession de son

ancienne monture, car l'échange fut effectué en quelques minutes,

et jamais il ne me parla de l'argent qu'il prétendait avoir eu à

payer à titre de dédit.

Nous partîmes enfin; mais nous n'étions pas au bout de la rue dans

laquelle M. Jarvie demeurait que nous entendîmes derrière nous de

grands cris: Arrêtez! arrêtez! Nous fîmes halte à l'instant, et

nous vîmes accourir à toutes jambes les deux commis du banquier

qui lui apportaient deux derniers gages du zèle et de

l'attachement de Mattie: l'un était un immense mouchoir de soie

qui aurait pu servir de voile à un des bâtiments qu'il envoyait

aux Indes occidentales, et que mistress Mattie l'engageait à

mettre autour de son cou, par-dessus sa cravate, ce qu'il ne

manqua pas de faire; l'autre était une recommandation verbale de

la part de la femme de ménage, qu'il eût bien soin de ne pas se

fatiguer. Je crus remarquer que le jeune homme chargé de cette

dernière commission avait grande peine à s'empêcher de rire en

s'en acquittant. -- C'est bon! c'est bon! répondit M. Jarvie:

dites-lui qu'elle est folle. Cela prouve pourtant un bon coeur,

ajouta-t-il en se tournant vers moi. Mattie est une femme

attentive, quoiqu'elle soit encore bien jeune. En parlant ainsi,

il pressa les flancs de son coursier, et nous nous trouvâmes

bientôt hors des murs de Glascow.

Tandis que nous cheminions sur une assez belle route qui nous

conduisait au nord-est de la ville, j'eus occasion d'apprécier et

d'admirer les bonnes qualités de mon nouvel ami. Quoique, de même

que mon père, il estimât le commerce comme l'objet le plus

important de la vie humaine, cependant il n'en était pas engoué au

point de mépriser toute autre connaissance. Au contraire, malgré

la manière bizarre et souvent triviale dont il s'exprimait, malgré

une vanité d'autant plus ridicule qu'il cherchait à la cacher sous

un voile d'humilité bien transparent; enfin, quoiqu'il fût

dépourvu de tous les avantages qui résultent d'une éducation

soignée, M. Jarvie, dans sa conversation, prouvait à chaque

instant qu'il avait l'esprit observateur, juste, libéral, et même

aussi cultivé que les circonstances le lui avaient permis. Il

connaissait assez bien les antiquités locales, et il me racontait

les événements mémorables qui s'étaient passés dans les lieux que

nous traversions. Il n'était pas moins instruit dans l'histoire

ancienne de sa ville natale, et sa sagacité entrevoyait déjà dans

l'avenir les avantages dont elle ne devait jouir que bien des

années après. Je remarquai aussi, et avec grand plaisir, que,

quoiqu'il fût écossais dans la force du terme, il n'en était pas

moins disposé à rendre justice à l'Angleterre. Lorsque André, que

le bailli, soit dit en passant, ne pouvait souffrir, imputait le

moindre accident qui nous arrivait, comme, par exemple, celui d'un

cheval qui se déferrait, à l'influence fatale de l'union de

l'Écosse à l'Angleterre, M. Jarvie jetait sur lui un regard sévère

et lui disait:

-- Paix, monsieur, paix! Ce sont de mauvaises langues, comme la

vôtre, qui répandent des semences de haine entre les voisins et

les nations. Il n'y a rien de si bien qui ne puisse être mieux, et

c'est ce qu'on peut dire de l'acte d'Union. Nulle part on ne s'est

prononcé contre elle d'une manière plus décidée qu'à Glascow; nous

avons eu des rassemblements, des séditions, des soulèvements: mais

c'est un bien mauvais vent que celui qui n'est bon pour personne.

Il faut prendre les choses comme on les trouve. Depuis le temps où

saint Mungo pêchait des harengs dans la Clyde jusqu'à nos jours,

avait-on vu le commerce étranger fleurir à Glascow? Il ne faut

donc pas maudire l'Union, puisque c'est elle qui nous a ouvert le

chemin de l'Amérique.

André Fairservice n'était pas homme à se rendre à ce raisonnement;

il fit même une espèce de protestation en grommelant entre ses

dents. -- C'était un triste changement que de voir faire en

Angleterre des lois pour l'Écosse! Quant à lui, il ne voudrait

pas, pour tous les barils de harengs de Glascow ni pour tout le

sucre et tout le café des colonies, avoir renoncé au parlement

d'Écosse et envoyé notre couronne, notre épée, notre sceptre et

notre argent en Angleterre, pour être gardés dans la Tour de

Londres par ces mangeurs de plum-puddings. Qu'est-ce que sir

William Wallace ou le vieux sir David Lindsay auraient dit de

l'Union et de ceux qui y ont consenti?

La route sur laquelle nous voyagions pendant ces discussions avait

pris un aspect plus agreste à deux milles de Glascow, et plus nous

avancions, plus le pays me paraissait sauvage. Devant, derrière et

autour de nous s'étendaient de continuelles et vastes bruyères,

dont la désespérante aridité tantôt offrait aux regards un espace

de terrain plat et coupé par des flaques d'eau qui se cachent sous

une verdure perfide ou sous une tourbe noire, et qu'on appelle

_peat-bogs _en Écosse[98], tantôt formait des élévations énormes

qui manquaient de la dignité des montagnes, quoique plus pénibles

encore à gravir pour le voyageur. Pas un arbre, pas un buisson ne

reposait l'oeil fatigué de ce sombre tableau d'une stérilité

uniforme. La bruyère elle-même était de cette espèce rabougrie qui

ne parvient tout au plus qu'à une floraison imparfaite, et qui,

autant que je puis le savoir, couvre la terre de son vêtement le

plus commun par sa qualité et sa nuance. Aucun être vivant ne

s'offrit à nos regards, si ce n'est quelques moutons dont la laine

était d'une étrange diversité de couleur, noire, bleue et orange;

c'était principalement sur leurs têtes et leurs jambes que le noir

dominait. Les oiseaux mêmes semblaient fuir ce désert, d'où ils

auraient eu peine à s'échapper, et je n'y entendis que le cri

monotone et plaintif du vanneau et du courlis.

Cependant au dîner, que nous fîmes dans le plus misérable des

cabarets, nous eûmes le bonheur de reconnaître que ces oiseaux

criards n'étaient pas les seuls habitants des bruyères. La vieille

bonne femme[99] nous dit que le _bonhomme[100]_ avait été à la

montagne, et cela fut très heureux pour nous, car elle nous servit

les produits de sa _chasse, _sous la forme de quelque oiseau en

grillades. Elle y joignit du saumon salé, du fromage de lait de

vache et du pain d'avoine; c'était tout ce que sa maison pouvait

fournir. De la bière très ordinaire, dite _two penny[101], _et un

verre de très bonne eau-de-vie complétèrent notre repas; et, comme

nos chevaux avaient fait le leur en même temps, nous nous remîmes

en route avec une nouvelle ardeur.

J'aurais eu besoin de toute la gaieté que peut inspirer le

meilleur dîner pour résister au découragement qui s'emparait

insensiblement de moi quand j'associais dans ma pensée l'étrange

incertitude du succès de mon voyage avec l'aspect de désolation

que présentait le pays que nous parcourions. En effet nous

traversâmes des déserts encore plus mornes, encore plus tristes et

plus sauvages, s'il est possible, que ceux que nous avions vus

dans la matinée. Les misérables huttes qui, çà et là, annonçaient

l'existence de quelques créatures humaines, devenaient plus rares

à mesure que nous avancions, et quand nous commençâmes à gravir un

terrain d'une élévation progressive, elles disparurent tout à

fait.

Enfin nous aperçûmes bien loin de nous sur la gauche une chaîne de

montagnes qui semblaient d'un bleu foncé. Elles s'étendaient du

nord au nord-ouest, et occupèrent toute mon imagination. Là je

verrais un pays peut-être aussi sauvage, mais sans doute bien

autrement intéressant que celui dans lequel nous étions alors.

Leurs pics paraissaient s'élever jusqu'aux nues et présentaient

aux yeux une variété de coupes pittoresques bien différentes de

l'uniformité fatigante des hauteurs que nous avions gravies

jusque-là. En contemplant cette région alpine, je brûlais du désir

de faire connaissance avec les solitudes qu'elle devait renfermer

et de braver tous les périls pour satisfaire ma curiosité, de même

que le marin fatigué de la monotonie d'un long calme voudrait

l'échanger pour le mouvement et les risques d'un combat ou d'une

tempête. Je fis diverses questions à mon ami M. Jarvie sur le nom

et la position de ces montagnes remarquables, mais il ne put ou ne

voulut pas y répondre; il me dit seulement que c'était là que

commençaient les Highlands. -- Vous avez tout le temps de voir les

Highlands, répéta-t-il, vous en aurez tout le temps avant de

revenir à Glascow. Pour moi je ne les regarde jamais d'avance, je

n'aime pas à les voir; elles jettent de la tristesse dans mon âme.

Ce n'est pas frayeur, au moins; non, ce n'est pas frayeur.

C'est... c'est compassion pour les pauvres créatures à demi

mourant de faim qui les habitent. Mais n'en parlons plus. Il ne

faut point parler des Highlanders quand on en est si proche: j'ai

connu plus d'un honnête homme qui ne serait pas venu jusqu'ici

sans faire son testament. Mattie n'était pas trop contente de me

voir entreprendre un tel voyage; elle a pleuré, la folle! mais il

n'est pas plus étonnant de voir une femme pleurer que de voir une

oie marcher sans souliers.

Je tâchai de faire tomber la conversation sur l'histoire et le

caractère de l'homme que nous allions voir, mais sur ce sujet

M. Jarvie fut impénétrable; ce que j'attribuai en partie à la

présence de M. André Fairservice, qui nous suivait de si près que

ses oreilles ne pouvaient se dispenser d'entendre chaque mot que

nous prononcions, et sa langue prenait la liberté de se mêler à la

conversation toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. Mais

alors M. Jarvie ne manquait guère de le tancer.

-- Restez derrière, monsieur, et à la distance qui vous convient,

lui dit le bailli comme il s'avançait pour mieux entendre la

réponse à une question que je lui avais faite sur Campbell; vous

vous mettriez à côté de nous si l'on vous laissait faire. Ce

gaillard-là veut toujours sortir du moule à fromage dans lequel il

a été jeté. À présent qu'il ne peut plus nous entendre,

M. Osbaldistone, je vais répondre à votre question autant que cela

me sera possible et pourra vous être utile. Je ne puis vous dire

grand bien de Rob, pauvre diable! et je ne peux pas vous en dire

de mal, d'abord parce qu'il est mon cousin, et ensuite parce que

nous sommes dans son pays et qu'il n'y a pas un buisson derrière

lequel un de ses gens ne puisse être caché. Si vous voulez m'en

croire, moins vous parlerez de lui, du lieu où nous allons et du

motif de notre voyage, plus nous aurons d'espoir de réussir. Nous

pouvons rencontrer quelqu'un de ses ennemis; il en a plus d'un

dans ces environs. Il a encore la tête droite, mais il peut être

obligé de la baisser. Vous savez que le couteau entame quelquefois

la peau du plus fin renard.

-- Je suis bien décidé, lui répondis-je, à me laisser entièrement

guider par votre expérience.

-- Fort bien, M. Osbaldistone, fort bien. Mais il faut que je dise

deux mots à ce garnement, car les enfants et les imbéciles

répètent souvent en plein air ce qu'ils ont entendu au coin du

feu. Holà, hé! André! Comment l'appelez-vous? Fairservice?

André, qui, depuis la dernière rebuffade qu'il avait reçue, se

tenait à une distance respectueuse, jugea à propos de faire la

sourde oreille.

-- André, maraud! répéta M. Jarvie; ici, monsieur, ici!

-- C'est ainsi qu'on parle à un chien! dit André en s'approchant

d'un air d'humeur.

-- Et je vous donnerai les gages d'un chien, maraud! si vous ne

faites pas attention à ce que j'ai à vous dire. Écoutez-moi bien.

Nous allons donc dans les Highlands...

-- Je m'en doutais bien, dit André.

-- Écoutez-moi, monsieur, et ne m'interrompez pas. Je vous disais

donc que nous allons dans les Highlands...

-- Vous me l'avez déjà dit, je ne l'ai pas oublié, répondit

l'incorrigible André.

-- Je vous briserai les os, si vous ne retenez votre langue.

-- Une langue retenue rend la bouche baveuse, répliqua André.

Je fus obligé d'intervenir dans ce colloque, et j'imposai silence

à André du ton le plus impérieux.

-- Je ne dis plus un mot, me répondit-il. Ma mère m'a répété plus

d'une fois:

_Qui tient la bourse à son plaisir_

_A droit de se faire obéir._

Ainsi vous pouvez parler l'un ou l'autre tant qu'il vous plaira.

Je suis muet.

Après cette docte citation, M. Jarvie, craignant qu'elle ne fût

suivie d'une autre, s'empressa de prendre la parole pour lui

donner ses instructions:

-- Faites donc bien attention à ce que je vais vous dire, si vous

avez quelque égard pour votre tête, quoiqu'elle ne vaille pas

grand argent. Dans l'endroit où nous allons, et où il est probable

que nous passerons la nuit, il se trouve des gens de toutes les

sectes, de tous les partis, de tous les clans, des habitants des

Hautes-Terres, ou Highlands, et des habitants des Basses-Terres,

ou Lowlands, leurs voisins. Ils sont souvent en querelles, et l'on

y voit moins de bibles ouvertes que de sabres hors du fourreau,

surtout quand l'usquebaugh a monté les têtes. Ne vous mêlez pas de

leurs affaires, faites rester en repos votre langue bavarde,

entendez tout sans rien dire et laissez les coqs se battre.

-- Ce n'est pas la peine de me dire tout cela, répliqua André d'un

air de dédain. Croyez-vous que je n'aie jamais vu un Highlander,

que je ne sache pas comment il faut se conduire avec eux? Je n'ai

besoin des leçons de personne. J'ai trafiqué avec eux, mangé avec

eux, bu avec eux...

-- Et vous êtes-vous aussi battu avec eux?

-- Non, non; j'ai toujours pris soin de m'en préserver. Il ne

conviendrait pas que moi, qui suis dans mon métier un artiste, un

demi-savant, j'allasse me battre avec des ignorants, qui ne

sauraient dire en bon écossais, encore moins en latin, le nom

d'une seule plante de leurs montagnes.

-- Eh bien! si vous voulez conserver votre langue et vos oreilles,

car vous aimez à faire usage de l'une comme des autres, je vous

recommande de ne pas dire un mot, ni en bien ni en mal, à qui que

ce soit dans le clan. Surtout faites bien attention à ne point

bavarder sur nous, à ne pas chercher à faire sonner le nom de

votre maître et le mien. N'allez pas dire: Celui-ci est le bailli

Nicol Jarvie de Glascow, fils du digne diacre Nicol Jarvie, dont

tout le monde a entendu parler. Celui-là est M. Frank

Osbaldistone, fils unique du chef de la respectable maison

Osbaldistone et Tresham, dans la cité, à Londres.

-- C'est bon! c'est bon! pourquoi voulez-vous que j'aille parler

de vos noms? J'aurais des choses plus intéressantes à dire, je

crois.

-- Et précisément, sot oison, ce sont ces choses intéressantes que

vous pouvez avoir apprises, entendues, devinées ou imaginées, dont

je crains que vous ne parliez à tort et à travers.

-- Si vous ne me jugez pas en état de parler aussi bien qu'un

autre, dit André d'un ton suffisant, payez-moi mes gages et ma

nourriture, et je retournerai à Glascow... Il n'y aura pas de

grands regrets à notre séparation, comme disait la vieille jument

au chariot brisé.

Voyant qu'André prenait encore une fois un ton d'impertinence qui

allait me rendre son service plus nuisible qu'utile, je lui

déclarai ouvertement qu'il pouvait s'en retourner si bon lui

semblait, mais que je ne lui paierais pas un sou de ses gages. Un

argument _ad crumenam, _comme disent certains logiciens en

plaisantant, produit de l'effet sur presque tous les hommes, et

André n'affectait pas de singularité sur ce point. Le limaçon

rentra ses cornes, pour me servir de l'expression de M. Jarvie,

et, se retirant à quelques pas derrière nous, il nous suivit d'un

air de soumission et de docilité.

La concorde étant ainsi rétablie, nous continuâmes paisiblement

notre route. Après avoir monté pendant environ six à sept milles

d'Angleterre, nous trouvâmes une descente à peu près de même

longueur. Le pays était toujours aussi stérile, la vue aussi

uniforme. Le seul objet qui pût attirer nos regards étaient les

montagnes, dont nous apercevions toujours les sommets escarpés, et

qui ne nous paraissaient guère plus rapprochées que quelques

heures auparavant. Nous marchâmes sans nous arrêter; et cependant,

lorsque la nuit vint envelopper de ses ombres les déserts sauvages

et arides que nous traversions, M. Jarvie me dit que nous avions

encore trois milles et un peu plus à faire avant d'arriver à

l'endroit où nous devions passer la nuit.

Chapitre XXVIII.

Baron de Bucklivy[102],

Que le diable t'emporte,

Si par toi fut bâti

Un hameau de la sorte!

Pas un morceau de pain

Au pauvre pèlerin!

Que le diable t'emporte,

Si par toi fut bâti

Un hameau de la sorte,

Baron de Bucklivy!

Pas une simple chaise

Pour s'asseoir à son aise!

Baron de Bucklivy,

Que le diable t'emporte,

Si par toi fut bâti

Un hameau de la sorte!

_Vers populaires en Écosse sur une mauvaise auberge._

La nuit était belle et la lune favorisait notre voyage. Grâce à

ses rayons le pays prenait un aspect plus intéressant que pendant

le jour, dont la lumière ne faisait qu'en découvrir la stérile

étendue; les accidents de la lumière et des ombres prêtaient à ces

lieux un certain charme qui ne leur appartenait pas naturellement:

tel est le voile dont se couvre une femme sans attraits qui irrite

notre curiosité sur ce qui n'a rien d'agréable en soi-même.

Nous continuions à descendre en tournant, et nous arrivâmes à des

ravines plus profondes qui semblaient devoir nous conduire sur les

bords de quelque ruisseau. Ce présage ne fut pas trompeur. Nous

nous trouvâmes bientôt sur les bords d'une rivière qui ressemblait

plus à celles d'Angleterre qu'aucune de celles que j'avais vues

jusqu'alors en Écosse. Elle était étroite, profonde, et ses eaux

coulaient en silence. La clarté imparfaite réfléchie par son sein

paisible nous fit voir que nous étions au milieu des montagnes

élevées où elle prend sa source. -- C'est le Forth, -- me dit

M. Jarvie avec cet air de respect que j'ai toujours remarqué dans

les Écossais pour leurs principales rivières. On a vu même des

duels occasionnés par quelques mots peu révérencieux prononcés sur

la Clyde, la Tweed, le Forth et le Spey. Je ne saurais critiquer

cet innocent enthousiasme, et je reçus l'annonce de mon ami avec

la même importance qu'il semblait y attacher. Dans le fait je

n'étais pas fâché, après un voyage si long et si ennuyeux,

d'approcher d'un pays qui promettait de distraire mon imagination;

il n'en fut pas de même de mon fidèle écuyer, et lorsque

l'information officielle -- c'est le Forth -- fut prononcée, je

l'entendis murmurer à voix basse: -- Hum! s'il avait dit: C'est

l'auberge, ce serait une meilleure nouvelle.

Quoi qu'il en soit, le Forth, autant que j'en pus juger à la

clarté imparfaite de la lune, me parut mériter le tribut

d'admiration que lui accordent ceux qui habitent non loin de ses

bords. Une belle éminence de la forme sphérique la plus régulière,

couverte d'un taillis de coudriers, de frênes et de chênes nains,

mêlés de quelques vieux arbres qui élevaient au-dessus leur tête

majestueuse, semblait protéger le berceau où cette rivière prenait

naissance. Mon digne compagnon me fit part à ce sujet d'une

opinion répandue dans le voisinage; et, tout en m'assurant qu'il

n'en croyait pas un mot, le ton bas et mystérieux avec lequel il

en parlait prouvait que son incrédulité n'était pas bien affermie.

Cette montagne si belle et si régulière, couronnée d'une telle

variété d'arbres et de taillis, passait pour renfermer dans ses

invisibles cavernes les palais des fées, êtres qui tenaient le

milieu entre l'homme et les démons, et qui, sans être positivement

malveillants pour le genre humain, devaient pourtant être

soigneusement évités, à cause de leur caractère capricieux,

irritable et vindicatif.

-- On les appelle, continua M. Jarvie en baissant encore davantage

la voix, _Daoine Schie _ce qui veut dire, comme on me l'a

expliqué, hommes de paix. C'est sans doute pour gagner leur

bienveillance qu'on les a nommés ainsi, et je ne vois pas pourquoi

nous ne leur donnerions pas aussi ce nom, M. Osbaldistone, car il

n'est pas sage de mal parler du laird dans ses domaines.

Apercevant alors de loin quelques lumières: -- Après tout,

continua-t-il d'un ton plus ferme, ce sont autant d'illusions de

l'esprit de mensonge, et je ne crains pas de le dire... car voilà

les lumières du clachan d'Aberfoil, et nous sommes près du terme

de notre voyage.

Cette nouvelle me fit grand plaisir, moins parce qu'elle rendait à

mon digne ami la liberté d'exprimer sans risque ses véritables

sentiments sur les _Daoine Schie _que parce qu'elle nous

promettait quelques heures de repos, dont nous et nos montures

avions grand besoin après avoir fait plus de cinquante milles.

Nous traversâmes le Forth à sa source sur un vieux pont de pierre

très élevé et très étroit.[103] Mon conducteur m'apprit cependant

que, pour franchir cette rivière et toutes ses eaux tributaires,

le passage général des Highlands du côté du sud avait lieu par ce

qu'on appelait les gués de Frew, toujours très profonds et très

difficiles, souvent même impraticables. Au-dessous de ces gués, on

ne peut le traverser qu'en remontant à l'est jusqu'au pont de

Stirling, de sorte que le Forth forme une barrière naturelle entre

les Highlands et les Lowlands d'Écosse, depuis sa source jusqu'au

_frith _ou golfe par lequel il se perd dans l'Océan. Les

événements que je vais rapporter, et dont nous fûmes témoins,

m'engagent à citer l'expression énergique et proverbiale du bailli

Jarvie, qui me dit que le Forth était la bride des montagnards.

Environ un mille après avoir passé le pont, nous nous trouvâmes à

la porte de l'auberge où nous devions passer la nuit. C'était une

hutte plus misérable encore que celle où nous avions dîné: mais on

voyait briller de la lumière à travers les petites croisées, on

entendait différentes voix dans l'intérieur, et tout nous faisait

espérer que nous y trouverions un gîte et un souper, ce qui ne

nous était nullement indifférent.

André fut le premier à nous faire remarquer une branche de saule

dépouillée de son écorce, placée sur le seuil de la porte

entrouverte. Il fit un pas en arrière: -- N'entrez pas, nous dit-

il, n'entrez pas. Cette branche annonce qu'il se trouve là

quelques-uns de leurs chefs ou grands hommes, qui sont à boire

l'usquebaugh[104] et qui ne veulent pas être interrompus. Le moins

qui puisse nous arriver, si nous y montrons notre nez, c'est

d'attraper quelques coups sur la tête, à moins que quelqu'un d'eux

n'ait la fantaisie de réchauffer dans notre chair la lame de son

dirk, ce qui est possible.

-- Je crois, me dit M. Jarvie à voix basse, en réponse à un regard

que je lui adressai, que le coucou a raison de chanter une fois

l'an.

Deux ou trois filles à demi vêtues parurent à la porte du cabaret

et de deux ou trois chaumières voisines en entendant le bruit de

nos chevaux, et ouvrirent de grands yeux en nous voyant; mais pas

une ne s'approcha de nous pour nous offrir ses services, et, à

chaque question que nous fîmes, on nous répondit constamment: --

_Ha niel sassenach.[105] _M. Jarvie, qui avait de l'expérience,

trouva pourtant bientôt le moyen de leur faire parler anglais.

Prenant par le bras un enfant de dix à onze ans, qui n'avait pour

tout vêtement qu'un lambeau de vieux plaid, et lui montrant un

bawbie[106]:

-- Si je vous donne cela, lui dit-il, entendrez-vous le sassenach?

-- Oui, oui! répondit le marmot en bon anglais, très certainement.

-- Eh bien! mon enfant, allez dire à votre maman qu'il y a ici

deux messieurs qui désirent lui parler.

L'hôtesse arriva sur-le-champ, tenant en main un morceau de bois

de sapin allumé. La térébenthine de cette espèce de torche qu'on

tire généralement des fondrières à tourbe lui donne un éclat

pétillant qui fait qu'on l'emploie fréquemment dans les Highlands

au lieu de chandelle. La lumière éclairait les traits inquiets et

sauvages d'une femme pâle, maigre, et d'une taille plus

qu'ordinaire, dont les vêtements malpropres et en haillons

atteignaient tout au plus le but que se propose la décence, à

l'aide d'un plaid ou mantelet de tartan, et ne pouvaient lui être

d'aucune autre utilité. Ses cheveux noirs s'échappant en désordre

de sa coiffe, l'air étrange et embarrassé avec lequel elle nous

regardait, tout en un mot donnait en la voyant l'idée d'une

sorcière interrompue au milieu de ses coupables rites.

Elle refusa positivement de nous recevoir. Nous insistâmes, nous

fîmes valoir le long voyage que nous venions de faire, le besoin

que nous éprouvions de repos et de nourriture, nous et nos

chevaux, et l'impossibilité de trouver un autre gîte avant

d'arriver à Callender, village qui, d'après M. Jarvie, était

encore éloigné de sept milles d'Écosse. Je n'ai jamais pu savoir

bien au juste combien cette distance produit en milles

d'Angleterre; mais je crois qu'on peut la calculer au double sans

courir le risque de se tromper beaucoup. L'hôtesse obstinée n'eut

aucun égard à mes remontrances. -- Il vaut mieux aller plus loin

que de vous attirer malheur, nous dit-elle en se servant du

dialecte écossais des Lowlands, car elle était native du comté de

Lennox; ma maison est occupée par des gens qui ne verraient pas de

bon oeil des étrangers. Ils attendent du monde, peut-être des

Habits-Rouges de la garnison. Elle appuya sur ces derniers mots

avec emphase, tout en baissant la voix pour les prononcer. -- La

nuit est belle, ajouta-t-elle; une nuit passée dans la plaine vous

rafraîchira le sang. Vous pouvez bien dormir sous vos manteaux

comme une lame dans son fourreau. -- Il n'y a guère de fondrières,

si vous choisissez bien votre gîte, et vous pouvez attacher vos

chevaux à quelque arbre des hauteurs, personne ne leur dira rien.

-- Mais, ma bonne femme, lui dis-je pendant que le bailli

soupirait et restait dans l'indécision, il y a six heures que nous

avons dîné; nous n'avons rien pris depuis ce temps, je meurs

véritablement de faim et je n'ai pas envie d'aller me coucher sans

souper dans vos montagnes. Il faut absolument que j'entre; faites

vos excuses à vos hôtes pour introduire deux étrangers dans leur

compagnie. André, conduisez nos chevaux dans l'écurie, et venez

nous rejoindre.

L'Hécate de ce lieu me regarda d'un air de surprise en s'écriant:

-- On ne peut pas empêcher un entêté de faire ce qui lui plaît:

que ceux qui veulent aller à Cupar y aillent[107]. Voyez ces

gourmands d'Anglais! en voilà un qui convient qu'il a déjà fait un

bon repas dans la journée, et il risquerait sa vie plutôt que de

se passer de souper! Mettez du rostbeef et du pudding de l'autre

côté du précipice de Tophet, et un Anglais sautera par-dessus pour

y arriver; mais je m'en lave les mains! -- Suivez-moi, monsieur,

dit-elle à André, je vais vous montrer l'écurie.

Je l'avoue, les expressions de l'hôtesse ne me plaisaient guère:

elles semblaient annoncer quelque danger; mais je ne voulus pas

reculer après avoir déclaré ma résolution, et j'entrai hardiment

dans la maison. Après avoir risqué de me rompre les jambes contre

un baquet qui se trouvait dans un étroit vestibule, j'ouvris une

mauvaise porte en joncs, et je me trouvai, ainsi que M. Jarvie qui

me suivait, dans le principal appartement de ce caravansérail

écossais.

L'intérieur présentait un aspect singulier pour des yeux anglais.

Le feu, alimenté par des tourbes et des branches de bois sec,

brûlait au milieu de la salle, et la fumée, n'ayant d'autre issue

qu'un trou pratiqué à la toiture, tournoyait autour des solives de

la hutte, suspendue en noirs flocons à cinq pieds au-dessus du

plancher. L'espace inférieur était tenu assez libre par

d'innombrables courants d'air qui arrivaient sur le feu par les

fentes du panneau d'osier servant de porte; par deux trous carrés

servant de fenêtres et bouchés seulement l'un avec un plaid,

l'autre avec les haillons d'une capote, et surtout par les

crevasses des murs, construits en cailloux et en tourbe cimentés

avec de la boue.

Devant une vieille table de chêne, placée près du feu, étaient

assis trois hommes qu'il était impossible de regarder d'un oeil

indifférent. Deux d'entre eux avaient le costume des Highlands.

L'un, de petite taille, le teint basané, l'oeil vif, les traits

animés, l'air irritable, portait des _trews, _pantalons serrés, en

une espèce de tricot de diverses couleurs. Le bailli me dit à

l'oreille que c'était bien certainement un personnage de quelque

importance, car les seuls Duinhewassels[108] portaient des _trews,

_et il était même très difficile de les fabriquer au goût

highlandais.

L'autre était un homme grand et vigoureux, ayant des cheveux roux,

la figure bourgeonnée, les pommettes saillantes et le menton à

angle aigu, -- espèce de caricature des traits nationaux de

l'Écosse. Le _tartan _de ses vêtements différait de celui de son

compagnon par une plus grande quantité de carreaux rouges, tandis

que le noir et le vert foncé dominaient dans le tissu de l'autre.

Le troisième avait le costume des Lowlands. Il avait le regard

fier et hardi, des membres robustes et la tournure militaire. Sa

redingote était couverte d'une profusion de galons, et son chapeau

à cornes avait des dimensions énormes. Son sabre court et ses

pistolets étaient sur la table devant lui. Les deux Highlanders

avaient aussi devant eux leurs dirks nus, la pointe enfoncée dans

la table. J'appris ensuite que c'était un signe qu'il fallait

qu'aucune querelle n'interrompît ou troublât leurs libations. Un

grand pot d'étain placé au milieu de la table pouvait contenir

quatre pintes d'_usquebaugh, _liqueur presque aussi forte que

l'eau-de-vie, que les Highlanders distillent de la drêche, et dont

ils boivent une quantité excessive. Un verre cassé et monté sur un

pied de bois servait de coupe et circulait avec une rapidité

merveilleuse. Ces hommes parlaient tous ensemble et très haut,

tantôt en anglais, tantôt en gaélique.

Un autre Highlander, enveloppé dans son plaid, était couché sur le

plancher, la tête appuyée sur une pierre avec une botte de paille

pour oreiller. Il dormait ou semblait dormir, sans faire attention

à ce qui se passait autour de lui. Il paraissait aussi être

étranger, car il portait l'épée et le bouclier, armes ordinaires

de ses compatriotes quand ils voyagent. Le long des murs on voyait

des lits ou crèches de différentes formes, les uns faits avec de

vieilles planches, les autres avec des claies en osier; et c'était

là que dormait toute la famille, hommes, femmes et enfants, sans

autres rideaux que l'épaisse fumée qui s'élevait de tous côtés.

Nous avions fait si peu de bruit en entrant, et les buveurs que

j'ai décrits étaient si animés à leur discussion, qu'ils furent

quelques minutes sans s'apercevoir de notre arrivée; mais je

remarquai que le Highlander couché près du feu se souleva sur le

coude, écarta le plaid qui lui couvrait le visage, et, nous ayant

regardés un instant, reprit sa première attitude comme pour se

livrer de nouveau au sommeil que nous avions interrompu.

Nous nous approchâmes du feu, qui ne nous était pas indifférent

après avoir voyagé pendant une soirée très froide, au milieu des

montagnes, et ce fut en appelant l'hôtesse que j'attirai sur nous

l'attention de la compagnie. Elle s'approcha, jeta des regards

inquiets tantôt sur nous, tantôt sur ses autres hôtes, et lorsque

je lui dis de nous servir à manger, elle nous répondit en hésitant

et avec un air d'embarras qu'elle ne savait pas... qu'elle ne

croyait pas... qu'il y eût rien chez elle... rien qui pût nous

convenir.

Je l'assurai que nous étions fort indifférents sur la qualité des

mets qu'elle pourrait nous offrir, mais qu'il nous fallait quelque

chose. Renversant un baquet et une cage à poulets vide, j'en fis

deux sièges pour M. Jarvie et pour moi, et André, qui entra en ce

moment, se tint debout en silence derrière nous. Les naturels du

pays, comme je puis bien les appeler, nous regardaient d'un air

qui exprimait qu'ils étaient confondus de notre assurance, et nous

cachâmes de notre mieux, sous un air d'indifférence, l'inquiétude

que nous avions en secret sur l'accueil que nous feraient ceux qui

nous avaient précédés en ce lieu.

Enfin le moins grand des Highlanders, s'adressant à moi, me dit en

bon anglais et d'un air de hauteur:

-- Vous vous mettez à votre aise comme chez vous, monsieur!

-- C'est ce que je fais toujours, répondis-je, quand je me trouve

dans une maison ouverte au public.

-- Et vous n'avez pas vu, dit le plus grand, par la branche placée

à la porte, que des gentlemen ont pris la maison publique pour s'y

occuper de leurs affaires privées?

-- Je ne suis pas obligé de connaître les usages de ce pays, mais

il me reste à apprendre comment trois personnes peuvent avoir le

droit d'exclure tous les voyageurs de la seule auberge qui se

trouve à plusieurs milles à la ronde.

-- Cela n'est pas raisonnable, messieurs, dit M. Jarvie; nous ne

voulons pas vous offenser, mais en conscience cela n'est pas

raisonnable ni autorisé par la loi. Mais pour établir la bonne

intelligence, si vous voulez partager avec nous un pot d'eau-de-

vie, gens paisibles que nous sommes...

-- Au diable votre eau-de-vie, monsieur, dit le Lowlander en

enfonçant fièrement son chapeau sur sa tête; nous ne voulons ni de

votre eau-de-vie ni de votre compagnie. En parlant ainsi il se

leva: ses compagnons en firent autant et se parlèrent à mots

entrecoupés, ajustant leurs plaids, et reniflant l'air comme font

leurs compatriotes quand ils veulent se mettre en colère.

-- Je vous ai prévenus de ce qui arriverait, messieurs, nous dit

l'hôtesse avec humeur, et je devais vous le dire. Sortez de ma

maison. Il ne sera pas dit que des gentilshommes seront troublés

chez Jeannie Mac-Alpine si elle peut l'empêcher. Des rôdeurs

anglais qui courent le pays pendant la nuit viendront déranger

d'honnêtes gentilshommes qui boivent tranquillement au coin du

feu!

Dans tout autre moment j'aurais pensé au proverbe latin:

_Dat veniam carvis, vexat censura columbas.[109]_

Mais ce n'était pas l'instant de faire une citation classique, car

il me paraissait évident qu'on allait nous chercher querelle. Je

m'en inquiétais peu pour moi-même, tant j'étais indigné de

l'insolence de ces gens inhospitaliers, mais j'en étais fâché à

cause de mon compagnon, dont les qualités physiques et morales

n'étaient guère propres à mettre à fin une pareille aventure. Je

me levai pourtant quand je vis les autres se lever, je me

débarrassai de mon manteau pour être prêt à me mettre plus

aisément sur la défensive.

-- Nous sommes trois contre trois, dit le moins grand des deux

Highlanders en jetant les yeux sur nous; si vous êtes des hommes,

dégainons. En parlant ainsi il tira sa claymore et s'avança contre

moi. Je me mis en défense sans craindre beaucoup l'issue de ce

combat, comptant sur la supériorité de mon arme et sur ma science

en escrime.

Le bailli m'imita avec plus de résolution que je ne l'en aurais

cru capable.

Voyant le géant highlandais s'avancer contre lui l'arme haute, il

secoua une ou deux fois la poignée de sa lame qu'il appelait sa

_shabble[110], _et, la trouvant paresseuse à quitter le fourreau où

la rouille la fixait depuis longtemps, il saisit un soc de charrue

dont on s'était servi en guise de poker[111], et qui était

complètement rouge. Il le fit brandir avec tant d'effet qu'il

accrocha le plaid de son adversaire et le jeta sur le brasier.

Celui-ci le ramassa aussitôt, et donna quelques instants de répit

au bailli tandis qu'il s'occupait à éteindre le feu qui en

consumait déjà une partie.

André, au contraire, qui aurait dû faire face au champion des

Lowlands, je le dis à regret, avait trouvé le moyen de disparaître

dès le commencement de la querelle. Mais son antagoniste, l'ayant

vu s'enfuir, s'écria: -- Partie égale! partie égale! et se

contenta avec courtoisie de rester spectateur du combat.

Mon but était de désarmer mon ennemi; mais je n'osais en approcher

de trop près, de crainte du dirk qu'il tenait de la main gauche et

dont il se servait pour parer les coups que je lui portais, tandis

qu'il m'attaquait de la droite. Cependant le bailli, malgré son

premier succès, ne se défendait qu'avec beaucoup de peine. Le

poids de l'arme dont il se servait, son embonpoint, et même sa

colère, avaient déjà épuisé ses forces; il allait se trouver à la

merci de son adversaire quand le dormeur, éveillé par le bruit des

armes, se leva tout à coup, et, ayant porté les yeux sur lui, se

jeta, l'épée nue d'une main et la targe de l'autre, entre le

magistrat hors d'haleine et son assaillant:

-- _Elle _a mangé le pain de la ville de Glascow, s'écria-t-il, et

sur sa foi c'est elle qui se battra pour le bailli Sharvie dans le

clachan d'Aberfoil. -- Et joignant les actions aux paroles, cet

auxiliaire inattendu fit siffler sa lame aux oreilles de son

compatriote à la haute taille, qui lui rendit ses coups avec

usure. Mais étant tous deux armés de targes, boucliers de bois

doublés de cuivre et couverts de peau, qu'ils opposaient avec

succès à leurs coups réciproques, il résultait de ce combat plus

de bruit que de danger véritable. Il paraît au surplus que nos

agresseurs nous avaient attaqués par bravade plutôt que dans le

dessein sérieux de nous blesser; car l'habitant des Lowlands qui

n'avait joué jusque-là que le rôle de spectateur commença alors à

se charger de celui de médiateur.

-- Allons, retenez vos bras! retenez vos bras! en voilà assez, en

voilà bien assez! Ce n'est pas une querelle à s'ensuivre mort

d'homme. Les étrangers se sont montrés hommes d'honneur, ils nous

ont donné satisfaction. Je suis aussi chatouilleux que personne

sur l'honneur, mais je n'aime pas à voir répandre le sang sans

nécessité.

Je n'avais nul désir de prolonger la querelle, et mon adversaire

paraissait également disposé à remettre son épée dans le fourreau.

Le bailli haletant pouvait être regardé comme _hors de combat, _et

nos deux autres champions du bouclier et de la claymore finirent

le leur avec autant d'indifférence qu'ils l'avaient commencé.

-- Maintenant, dit notre pacificateur, buvons de bon accord comme

de braves compagnons. La maison est assez grande pour que nous y

tenions tous, il me semble. Je propose que le gros petit homme qui

a l'air essoufflé dans cette querelle paie un pot d'eau-de-vie,

j'en paierai un autre par représailles, et pour le surplus nous

ferons sonner chacun nos _bawbies _comme des frères.

-- Et qui me paiera mon beau plaid tout neuf, où le feu a fait un

trou par lequel une marmite passerait? dit le grand Highlander. A-

t-on jamais vu un homme de bon sens prendre une pareille arme pour

se battre?

-- Que ce ne soit pas un obstacle à la paix, s'écria le magistrat

qui avait enfin repris haleine et qui semblait disposé à jouir du

triomphe de s'être conduit avec bravoure et à éviter la nécessité

de recourir à une médiation douteuse. -- Puisque j'ai fait la

blessure, je saurai bien y appliquer l'emplâtre. Vous aurez un

autre plaid, un des plus beaux, aux couleurs de votre clan. Dites-

moi seulement où je dois vous l'envoyer de Glascow.

-- Je n'ai pas besoin de vous nommer mon clan. Je suis du clan du

roi, c'est une chose connue: mais vous n'avez qu'à prendre un

échantillon de mon plaid... fi! fi! il sent comme une tête de

mouton cuite à la fumée. Vous verrez par là l'espèce qu'il faut

choisir. Un de mes cousins, un gentilhomme de Glascow qui doit

aller vendre des oeufs à la Saint-Martin, ira le chercher chez

vous. Mais, brave homme, la première fois que vous vous battrez,

si vous avez quelque égard pour votre adversaire, que ce soit avec

votre épée, puisque vous en portez une, et non pas avec des tisons

et des ferrements rougis au feu, comme un Indien sauvage.

-- En conscience, répondit M. Jarvie, chacun fait ce qu'il peut.

Ma rapière n'a pas vu le jour depuis la bataille du pont de

Bothwell. C'est feu mon père qui la portait alors, et je ne sais

même pas trop s'il la mit au grand air, car le combat ne fut pas

long. Quoi qu'il en soit, la lame a pris tant d'amitié pour le

fourreau qu'il n'a pas été en mon pouvoir de l'en séparer; et

voyant que vous m'attaquiez à l'improviste, j'ai saisi pour me

défendre le premier outil qui m'est tombé sous la main. De bonne

foi, le temps de se battre commence à passer pour moi, et

cependant il ne faudrait pas qu'on me marchât sur le pied. Mais où

est donc le brave garçon qui a pris si chaudement ma défense? Il

faut qu'il boive un verre d'eau-de-vie avec nous, quand ce serait

le dernier que je devrais boire de ma vie.

Le champion qu'il cherchait était devenu invisible. Il avait

disparu, sans être observé de personne, à la fin de la querelle;

mais à sa chevelure rousse et à ses traits sauvages j'avais déjà

reconnu en lui notre ami Dougal, le porte-clefs fugitif de la

prison de Glascow. J'en fis part à voix basse au bailli, qui me

répondit sur le même ton: -- Fort bien, fort bien! Je vois que

celui que vous savez bien a eu raison de nous dire l'autre jour

que ce Dougal a des éclairs de bon sens. Il faudra que je pense à

quelque moyen de lui être utile.

Il s'assit alors sur la cage à poulets, et, respirant enfin plus

librement: -- La mère, dit-il à l'hôtesse, maintenant que je vois

que mon sac n'est pas troué, comme j'avais d'assez bonnes raisons

pour le craindre, je voudrais avoir quelque chose à y mettre.

Dès que la dame avait vu la querelle apaisée, son humeur avait

fait place à la complaisance la plus empressée, et elle se mit

sur-le-champ à nous préparer à souper. Rien ne me surprit

davantage dans cette affaire que le calme avec lequel elle et

toute sa famille en furent témoins. Elle cria seulement à une

servante: -- Fermez la porte! fermez la porte! blessé ou tué, que

personne ne sorte avant que l'écot soit payé. Quant à ceux qui

dormaient dans les lits placés le long des murs, ils ne firent que

soulever un instant leur corps sans chemise, nous regardèrent et

crièrent: _Oigh! oigh! _du ton proportionné à leur âge et à leur

sexe, et se rendormirent, je crois, avant que les lames fussent

remises dans le fourreau.

Cependant notre hôtesse ne perdit pas de temps pour nous préparer

des aliments, et, à mon grand étonnement, elle nous servit un peu

après un plat de venaison apprêté dans la poêle à frire de manière

à satisfaire sinon des épicuriens, au moins des estomacs affamés.

En attendant, on plaça l'eau-de-vie sur la table, et nos

montagnards, malgré leur partialité pour l'_usquebaugh, _la

fêtèrent convenablement. L'habitant des Lowlands, quand le verre

eut fait la ronde une première fois, parut désirer de connaître

notre profession et le motif de notre voyage.

-- Nous sommes des citoyens de Glascow, dit le bailli d'un air

d'humilité; nous nous rendons à Stirling pour y toucher quelque

peu d'argent qui nous est dû.

Je fus assez sot, mon cher Tresham, pour me trouver humilié du

compte que rendait M. Jarvie de notre prétendue situation; mais je

me souvins que je lui avais promis de garder le silence et de le

laisser conduire nos affaires comme il le jugerait à propos. Et de

bonne foi, c'était bien le moins que je pusse faire pour un homme

de son âge, qui, pour me rendre service, avait entrepris un voyage

long, pénible, voyage qui, comme vous venez de le voir, n'était

pas sans danger.

-- Vous autres gens de Glascow, répondit son interlocuteur d'un

air de dérision, vous ne faites que parcourir l'Écosse d'un bout à

l'autre pour tourmenter de pauvres gens qui peuvent se trouver un

peu en retard, comme moi.

-- Si nos débiteurs vous ressemblaient, Garschattachin, en

conscience, ils nous épargneraient cette peine, car je suis sûr

qu'ils viendraient nous apporter eux-mêmes ce qu'ils nous doivent.

-- Comment! vous savez mon nom! vous me connaissez!... Eh mais...

eh oui! je ne me trompe pas: c'est mon ancien ami Nicol Jarvie, le

plus brave homme qui ait jamais compté des couronnes sur une

table, et qui en a prêté à plus d'un gentilhomme dans l'embarras.

Et veniez-vous chez moi, par hasard? Alliez-vous passer le mont

Endrick pour vous rendre à Garschattachin?

-- Non, en vérité. Non, M. Galbraith, j'ai d'autres oeufs à

cuire... Je sais bien que nous avons un petit compte à régler pour

la rente que vous me...

-- Au diable le compte et la rente! je ne songe pas aux affaires

quand j'ai le plaisir de revoir un ami... Mais comme un _trot-

cosey _et un _joseph[112]_ changent un homme!... N'avoir pas

reconnu mon ancien ami le diacre!

-- Dites le bailli, s'il vous plaît. Mais je sais ce qui vous

trompe: c'est feu mon père, de digne mémoire, qui était diacre; il

se nommait Nicol, comme moi. Je ne me souviens pas que vous m'ayez

payé les arrérages de la rente depuis son décès, et c'est là sans

doute ce qui cause votre erreur.

-- Eh bien, que le diable emporte l'erreur avec les arrérages!

reprit Galbraith... Je suis enchanté que vous soyez bailli.

Messieurs, attention! je porte la santé de mon excellent ami, du

bailli Nicol Jarvie. Il y a vingt ans que je le connais ainsi que

son père. Eh bien, avez-vous bu? Allons, une autre santé. Je bois

à la prochaine nomination de Nicol Jarvie à la place de prévôt de

Glascow. Entendez-vous? Je porte la santé du lord prévôt Nicol

Jarvie. Et si quelqu'un me dit qu'il trouve dans toute la ville de

Glascow un seul homme plus en état de remplir cette place, c'est à

moi qu'il aura affaire; à moi, Duncan Galbraith de Garschattachin,

et voilà tout. Et en parlant ainsi, il enfonça son chapeau de côté

sur sa tête, d'un air de bravade.

L'eau-de-vie qu'il s'agissait de boire était probablement ce qui

plaisait davantage aux deux Highlanders dans les santés qu'on

venait de porter. Ils commencèrent une conversation dans leur

langue avec M. Galbraith, qui la parlait couramment, son

habitation étant voisine des Highlands.

-- Je l'ai parfaitement reconnu en entrant, me dit tout bas

M. Jarvie, mais dans le premier moment je ne savais pas trop

comment il voudrait s'y prendre pour payer ses dettes: il se

passera encore du temps avant qu'il le fasse sans y être forcé.

Mais au fond c'est un brave homme, qui a un bon coeur. Il ne vient

pas souvent au marché de Glascow, mais il m'envoie de temps en

temps un daim avec des coqs de bruyère, et au bout du compte je

puis me passer de cet argent. Mon père le diacre avait beaucoup

d'égards pour la famille Galbraith.

Le souper étant prêt, je ne pensais alors qu'à André, mais

personne n'avait vu ce fidèle et vaillant serviteur depuis son

départ précipité. L'hôtesse me dit pourtant qu'elle croyait qu'il

était dans l'écurie, mais qu'elle et ses enfants l'avaient appelé

inutilement, sans en pouvoir obtenir de réponse. Elle m'offrit de

m'éclairer si je voulais y aller, me disant que pour elle, elle ne

se souciait pas d'y aller à une pareille heure. Elle était seule,

et on savait bien comment le brownie de Ben-Ey-Gask avait égaré la

bonne femme d'Ardnagowan.[113] Son écurie passait pour être hantée

par un brownie, et c'est ce qui faisait qu'elle n'avait jamais pu

conserver un garçon d'écurie.

Cependant elle prit une torche et me conduisit vers la misérable

hutte sous laquelle nos pauvres chevaux se régalaient d'un foin

dont chaque brin était plus dur que le tuyau d'une plume. Mais

elle me prouva bientôt qu'elle avait eu, pour me faire quitter la

compagnie, un autre motif qu'elle n'avait pas voulu faire

connaître. -- Lisez ceci, me dit-elle en arrivant à la porte de

l'écurie et me mettant en mains un morceau de papier plié. Dieu

soit loué! m'en voilà débarrassée! Ce que c'est pourtant que de

vivre entre des soldats et des Saxons, entre des catérans et des

voleurs de bestiaux! Une honnête femme vivrait plus tranquille

dans l'enfer qu'aux frontières des Highlands.

En parlant ainsi, elle me remit sa torche et rentra dans la

maison.

Chapitre XXIX.

La cornemuse et non la lyre

Réveille l'écho de nos monts:

Mac-Lean et Gregor, ce sont là les seuls noms

Dont chaque montagnard s'inspire.

_Réponse de John Cooper à Allan Ramsay._

Je m'arrêtai à l'entrée de l'écurie, si l'on peut donner ce nom à

un endroit où les chevaux étaient avec les chèvres, les vaches,

les poules et les cochons, sous le même toit que le reste de la

maison, quoique, par un raffinement inconnu dans le reste du

hameau, et qui, comme je l'appris plus tard, faisait accuser

d'orgueil notre hôtesse Jeannie Mac-Alpine, cette division de

l'appartement eût une autre entrée que celle des pratiques

bipèdes. À la lueur de ma torche, je dépliai mon billet qui était

écrit sur un chiffon de papier sale et humide et qui portait pour

adresse: -- Pour être remis à l'honorable F.-O., jeune gentilhomme

anglais. -- Il contenait ce qui suit:

«Monsieur,

Il y a aujourd'hui beaucoup d'oiseaux de proie nocturnes dans les

champs, ce qui m'empêche de vous aller joindre ainsi que mon

estimable parent B. N. J., au clachan d'Aberfoil, comme je me le

proposais. Je vous engage à n'avoir avec les gens que vous y

trouverez que les communications indispensables. La personne qui

vous remettra ce billet est fidèle, et vous conduira dans un

endroit où, avec la grâce de Dieu, je pourrai vous voir sans

danger. Vous pouvez vous y fier. J'espère que mon parent et vous

viendrez visiter ma pauvre maison: je vous y ferai faire aussi

bonne chère qu'il est possible à un Highlander, et nous porterons

solennellement la santé d'une certaine D. V.; nous parlerons aussi

de certaines affaires dans lesquelles je me flatte de pouvoir vous

être utile. En attendant je suis, comme c'est l'usage entre

gentilshommes, votre humble serviteur,

Rob-Roy · 第 23 / 29 题