Agité de tristes pressentiments sans pouvoir leur assigner une
cause raisonnable, je m'enfermai dans mon appartement et je
renvoyai André, qui me proposa inutilement de l'accompagner à
l'église de Saint-Enoch, où il me dit qu'un prêcheur dont la
parole pénétrait jusqu'au fond des âmes devait prononcer un
sermon. Je me mis à réfléchir sérieusement sur le parti que
j'avais à prendre. Je n'avais jamais été ce qu'on appelle
superstitieux; mais je crois que tous les hommes, dans une
position difficile et embarrassante, après avoir inutilement
consulté leur raison pour se tracer une ligne de conduite, sont
assez portés, comme par désespoir, à lâcher les rênes à leur
imagination et à se laisser entièrement guider, soit par le
hasard, soit par quelque impression fantasque qui se grave dans
leur esprit, et à laquelle ils s'abandonnent comme à une impulsion
involontaire. Il y avait quelque chose de si repoussant dans les
traits et la physionomie du marchand écossais qu'il me semblait
que je ne pouvais me confier à lui sans violer toutes les règles
de la prudence. D'une autre part, cette voix mystérieuse que
j'avais entendue, cette espèce de fantôme que j'avais vu
s'évanouir sous ces voûtes sombres qu'on pouvait bien nommer la
vallée de l'ombre de la mort, tout cela devait agir sur
l'imagination d'un jeune homme qui, vous voudrez bien vous le
rappeler, était aussi un jeune poète.
Si j'étais véritablement entouré de dangers, comme j'en avais été
si secrètement averti, comment pouvais-je en connaître la nature
et apprendre les moyens de m'en préserver sans avoir recours à
celui de qui je tenais cet avis, et à qui je ne pouvais soupçonner
que de bonnes intentions? Les intrigues de Rashleigh se
présentèrent plus d'une fois à ma pensée; mais j'étais parti
d'Osbaldistone-Hall et arrivé à Glascow si précipitamment que je
ne pouvais supposer qu'il fût déjà instruit de mon séjour dans
cette ville, encore moins qu'il eût eu le temps d'ourdir quelque
trame perfide contre moi. Je ne manquais ni de hardiesse ni de
confiance en moi-même; j'étais actif et vigoureux, et mon séjour
en France m'avait donné quelque adresse dans le maniement des
armes, qui, dans ce pays, fait partie de l'éducation de la
jeunesse; je ne craignais personne corps à corps; l'assassinat
n'était pas à redouter dans le siècle et dans le pays où je
vivais, et le lieu du rendez-vous, quoique peu fréquenté pendant
la nuit, était voisin de rues trop peuplées pour que je pusse
redouter aucune violence. Je résolus donc de m'y rendre à l'heure
indiquée, et de me laisser ensuite guider par ce que j'apprendrais
et par les circonstances. Je ne vous cacherai pas, Tresham, ce que
je cherchais alors à me cacher à moi-même, que j'espérais bien
secrètement, presque à mon insu, qu'il pouvait exister quelque
liaison, je ne savais ni comment ni par quels moyens, entre Diana
Vernon et l'avis étrange qui m'avait été donné d'une manière si
surprenante. Elle seule connaissait le but et l'objet de mon
voyage. Elle m'avait avoué qu'elle avait des amis et de
l'influence en Écosse. Elle m'avait remis un talisman dont je
devais reconnaître la vertu, quand il ne me resterait plus d'autre
ressource... Quelle autre que Diana Vernon pouvait connaître des
dangers dont on prétendait que j'étais entouré, désirer de m'en
préserver, et avoir les moyens d'y réussir? Ce point de vue
flatteur, dans ma position très équivoque, ne cessait de se
présenter à mon esprit. Cette idée m'occupa avant le dîner; elle
ne me quitta point pendant le cours de mon repas frugal, et me
domina tellement pendant la dernière demi-heure, à l'aide peut-
être de quelques verres d'excellent vin, que, pour m'arracher à ce
que je regardais comme une illusion trompeuse, je repoussai mon
verre loin de moi, me levai de table, saisis mon chapeau, et
sortis de la maison comme un homme qui veut échapper à ses propres
pensées. J'y cédais pourtant encore sans le savoir, même en ce
moment, car mes pas me conduisirent insensiblement au pont sur la
Clyde, lieu du rendez-vous assigné par mon invisible moniteur.
Je n'avais dîné qu'après le service du soir, car ma dévote hôtesse
s'était fait un scrupule de préparer le repas pendant les heures
destinées à l'office divin, et j'y avais consenti autant par
complaisance pour elle que pour me conformer à l'avis qui m'avait
été donné de rester chez moi. Mais l'obscurité qui régnait alors
m'empêchait de craindre d'être reconnu par qui que ce fût, si
toutefois il existait dans la ville de Glascow quelqu'un qui pût
me reconnaître. Quelques heures devaient pourtant encore s'écouler
avant le moment fixé pour mon rendez-vous. Vous jugez combien cet
intervalle dut me paraître long et ennuyeux. Plusieurs groupes de
personnes de tout âge, portant la sainteté du jour empreinte sur
la figure, traversaient la grande prairie qui se trouve sur la
rive droite de la Clyde, et qui sert de promenade aux habitants de
Glascow. Peu à peu je fis attention qu'en allant et revenant sans
cesse le long de la rivière je courais le risque de me faire
remarquer par les passants, ce qui pouvait ne pas être sans
inconvénient. Je m'éloignai de l'endroit qui était le plus
fréquenté, et je donnai à mon esprit une sorte d'occupation en
m'appliquant successivement à chercher de toutes les parties de la
prairie celle où je me trouvais le moins exposé à être vu. Cette
prairie étant plantée d'arbres qui forment différentes allées,
comme dans le parc de Saint-James à Londres, cette manoeuvre
puérile n'était pas difficile à exécuter.
Pendant que je me promenais dans une de ces avenues, j'entendis
dans l'allée voisine une voix aigre que je reconnus pour celle
d'André Fairservice. Me poster derrière un gros arbre pour m'y
cacher, c'était peut-être compromettre un peu ma dignité, mais
c'était le moyen le plus simple d'éviter d'en être aperçu et
d'échapper à sa curiosité. Il s'était arrêté pour causer avec un
homme vêtu d'un habit noir et couvert d'un chapeau à larges bords,
et sa conversation que j'entendis m'apprit qu'il parlait de moi et
qu'il faisait mon portrait. Mon amour-propre révolté me disait que
c'était une caricature, mais je ne pus m'empêcher d'y trouver
quelques traits de ressemblance.
-- Oui, oui, M. Hammorgaw, disait-il, c'est comme je vous le dis.
Ce n'est pas qu'il manque de bon sens, il voit assez ce qui est
raisonnable, c'est-à-dire par-ci par-là: un éclair, et voilà tout.
Mais il a le cerveau fêlé, parce qu'il a la tête farcie de
fariboles de poésie. Il préférera un vieux bois sombre au plus
beau parterre, et le potager le mieux garni n'est rien pour lui en
comparaison d'un ruisseau et d'un rocher. Il passera des journées
entières à bavarder avec une jeune fille, nommée Diana Vernon, qui
n'est ni plus ni moins qu'une païenne, une Diane d'Éphèse... ni
plus ni moins, Dieu me préserve! Elle est cent fois pire, c'est
une Romaine, une vraie Romaine! Eh bien, il restera avec elle
plutôt que d'écouter sortir de votre bouche, M. Hammorgaw, ou de
la mienne, des choses qui pourraient lui être utiles toute sa vie
et encore après. Ne m'a-t-il pas dit un jour, pauvre aveugle
créature! que les psaumes de David étaient de l'excellente poésie!
Comme si le roi-prophète avait pensé à arranger des rimes comme
des fleurs dans une plate-bande! Dieu me préserve! Deux vers de
Davie Lindsay valent mieux que tous les brimborions qu'il a jamais
écrits.
Vous ne serez pas surpris qu'en écoutant ce portrait de moi-même
je me sentisse tout disposé à surprendre M. Fairservice par une
bonne volée à la première occasion. Son interlocuteur ne
l'interrompit guère que par quelques monosyllabes qui semblaient
n'avoir d'autre but que de prouver son attention, comme: Vraiment!
ah! ah! Il fit pourtant une fois une observation un peu plus
longue, que je n'entendis point, parce qu'il avait le verbe
beaucoup moins élevé qu'André, et celui-ci s'écria: -- Que je lui
dise ce que je pense, dites-vous? et qui paierait les pots cassés,
si ce n'est André? Savez-vous qu'il est coléreux? Montrez un habit
rouge à un taureau, il le percera de ses cornes. Et au fond,
pourtant, c'est un brave jeune homme; je ne voudrais pas le
quitter, parce qu'il a besoin d'un homme soigneux et prudent pour
veiller sur lui. Et puis il ne tient pas la main bien serrée;
l'argent coule à travers ses doigts comme l'eau par les trous d'un
arrosoir, ce n'est pas une mauvaise chose d'être auprès de
quelqu'un dont la bourse est toujours ouverte. Oh, oui, je lui
suis attaché de tout coeur; c'est bien dommage, M. Hammorgaw, que
le pauvre jeune homme soit si peu réfléchi!
En cet endroit de la conversation, les deux interlocuteurs se
remirent en marche, et je ne pus en entendre la suite. Le premier
sentiment que j'éprouvai fut celui de l'indignation en voyant un
homme à mon service s'expliquer si librement sur mon compte; mais
elle se calma quand je vins à penser qu'il n'existe peut-être pas
un maître qui, s'il écoutait les propos de ses domestiques dans
son antichambre, ne se trouvât soumis au scalpel de quelque
anatomiste de la force de M. Fairservice. Cette rencontre ne me
fut pas inutile; elle me fit paraître moins longue une partie du
temps que j'avais encore à attendre.
La nuit commençait à s'avancer, et ses épaisses ténèbres donnaient
à la rivière une teinte sombre et uniforme qui s'accordait
parfaitement avec la disposition de mon esprit. À peine pouvais-je
distinguer le pont massif et antique jeté sur la Clyde, et dont je
n'étais pourtant qu'à peu de distance. Ses arches étroites et peu
élevées, que je n'apercevais qu'imparfaitement, semblaient des
cavernes où s'engouffraient les eaux de la rivière plutôt que des
ouvertures pratiquées pour leur donner passage. On voyait encore
de temps en temps briller le long de la Clyde une lanterne qui
éclairait des familles retournant chez elles après avoir pris le
seul repas que permette l'austérité presbytérienne les jours
consacrés à la religion, repas qui ne doit avoir lieu qu'après
l'office du soir. J'entendais aussi quelquefois le bruit de la
marche d'un cheval qui reconduisait sans doute son maître à la
campagne, après qu'il avait passé la journée du dimanche à
Glascow. Un silence absolu, une solitude complète m'environnèrent
bientôt, et ma promenade sur les rives de la Clyde ne fut plus
interrompue que par le bruit des cloches qui sonnaient les heures.
Qu'elles étaient lentes au gré de mon impatience! Combien de fois
ne me reprochai-je pas une folle crédulité! Ce rendez-vous ne
pouvait-il pas m'avoir été donné par un insensé, par un ennemi? Ne
m'exposais-je pas à être le jouet de l'un ou la victime de
l'autre? Et cependant pour rien au monde je n'aurais voulu me
retirer sans voir comment se terminerait cette aventure.
Enfin le beffroi de l'église métropolitaine me fit entendre le
premier coup de minuit, et le signal fut bientôt répété par toutes
les horloges de la ville, comme une congrégation de fidèles répond
au verset que le ministre vient d'entonner. Je m'avançai sur le
quai qui conduit au pont avec un trouble et une agitation que je
n'entreprendrai pas de décrire. À peine y étais-je arrivé, que je
vis à peu de distance une figure humaine s'avancer vers moi.
C'était la seule que j'eusse vue depuis plus d'une heure, et
cependant rien ne pouvait m'assurer que ce fût l'être qui m'avait
donné ce rendez-vous. Je marchai à sa rencontre avec la même
émotion que s'il eût été l'arbitre de ma destinée, tant
l'inquiétude et l'attente avaient mis d'exaltation dans mes idées!
Tout ce que je pus distinguer en m'approchant fut qu'il était de
moyenne taille, mais en apparence nerveux et vigoureux, et couvert
d'un grand manteau. Lorsque je fus près de lui, je ralentis le
pas, et m'arrêtai dans l'attente qu'il m'adresserait la parole.
Combien ne fus-je pas contrarié en le voyant continuer son chemin
sans me parler! Je n'avais aucun prétexte pour entamer la
conversation: car, quoiqu'il se trouvât sur le pont précisément à
l'heure qui m'avait été fixée, il pouvait ne pas être mon inconnu.
Je me retournai pour voir ce qu'il deviendrait. Il alla jusqu'au
bout du pont, s'arrêta, eut l'air de chercher à s'assurer en
regardant de l'autre côté du pont s'il ne verrait personne, et
revint enfin sur ses pas. J'allai au-devant de lui, bien décidé
pour cette fois à ne pas le laisser passer sans lui parler.
-- Vous vous promenez un peu tard, monsieur, lui dis-je dès que je
fus près de lui.
-- Je viens à un rendez-vous, monsieur Osbaldistone, et je crois
que vous en faites autant.
-- C'est donc vous qui m'avez parlé ce matin dans l'église? Eh
bien, qu'avez-vous à me dire?
-- Suivez-moi, vous le saurez.
-- Avant de vous suivre, il faut que je sache qui vous êtes et ce
que vous me voulez.
-- Je suis un homme, et je veux vous rendre service.
-- Un homme! C'est parler un peu trop laconiquement.
-- C'est tout ce que je puis vous dire. Celui qui n'a point de
nom, point d'amis, point d'argent, point de patrie, est du moins
un homme, et celui qui a tout cela n'est pas davantage.
-- C'est parler en termes trop généraux, et cela ne peut suffire
pour m'inspirer de la confiance en un inconnu.
-- Vous n'en saurez pas davantage. C'est à vous à voir si vous
voulez me suivre et profiter du service que je puis vous rendre.
-- Ne pouvez-vous donc me dire ici ce que vous avez à m'apprendre?
-- Je n'ai rien à vous dire. Ce sont vos yeux qui doivent vous
instruire. Il faut vous résoudre à me suivre ou à rester dans
l'ignorance.
L'étranger parlait d'un ton si ferme, si décidé, si froid, qu'il
semblait indifférent à la confiance que je pourrais lui témoigner.
-- Que craignez-vous, me dit-il d'un ton d'impatience? croyez-vous
que votre vie soit d'assez grande importance pour qu'on veuille
vous la ravir?
-- Je ne crains rien, répliquai-je avec fermeté. Marchez, je vous
suivrai. Contre mon attente, il me fit rentrer dans l'intérieur de
la ville; et nous semblions deux spectres muets qui en
parcouraient les rues silencieuses. Je m'impatientais de ne pas
arriver; mon conducteur s'en aperçut.
-- Avez-vous peur? me dit-il.
-- Peur! répliquai-je. Je vous répèterai vos propres paroles.
Pourquoi aurais-je peur?
-- Parce que vous êtes avec un étranger, dans une ville où vous
n'avez pas un ami, où vous avez des ennemis.
-- Je ne crains ni eux ni vous. Je suis jeune, actif et armé.
-- Je n'ai pas d'armes, mais un bras résolu n'en a jamais manqué.
Vous dites que vous ne craignez rien. Si vous saviez avec qui vous
vous trouvez, vous ne seriez peut-être pas si tranquille.
-- Pourquoi ne le serais-je pas? Je vous répète que vous ne
m'inspirez aucune crainte.
-- Aucune...! cela peut-être. Mais ne craignez-vous pas les
conséquences qui pourraient résulter si l'on vous trouvait
accompagné d'un homme dont le nom prononcé à voix basse dans cette
rue en ferait soulever les pierres contre lui pour l'arrêter, et
sur la tête de qui la moitié des habitants de Glascow fonderaient
l'édifice de leur fortune comme sur un trésor trouvé s'ils
parvenaient à me prendre au collet; d'un homme enfin dont
l'arrestation serait une nouvelle aussi agréable à Edimbourg que
celle d'une bataille gagnée en Flandre?
-- Et qui êtes-vous donc, pour que votre nom inspire tant de
terreur?
-- Un homme qui n'est pas votre ennemi, puisqu'il s'expose à vous
conduire dans un endroit où, s'il était connu, il ne tarderait pas
à avoir les fers aux pieds et la corde au cou.
Je m'arrêtai et reculai un pas pour examiner mon compagnon plus
attentivement et me tenir en garde contre lui, le manteau dont il
était couvert ne me permettant pas de voir s'il était armé.
-- Vous m'en avez trop dit ou trop peu, lui dis-je: trop pour
m'engager à donner ma confiance à un étranger qui convient qu'il a
à redouter la sévérité des lois du pays où nous nous trouvons;
trop peu si vous ne me prouvez que leur rigueur vous poursuit
injustement.
Il fit un pas vers moi. Je reculai involontairement et mis la main
sur la garde de mon épée.
-- Quoi! dit-il, contre un homme sans armes, contre un ami!
-- Je ne sais encore si vous êtes l'un ou l'autre: et, pour vous
dire la vérité, vos discours et vos manières m'en font douter.
-- C'est parler en homme. Je respecte celui dont le bras sait
protéger la tête. Je serai donc franc avec vous. Je vous conduis à
la prison.
-- À la prison! m'écriai-je. De quel droit? par quel warrant[61]?
pour quel crime? Vous aurez ma vie avant de me priver de ma
liberté; je ne ferai pas un pas de plus avec vous.
-- Ce n'est pas comme prisonnier que je vous y conduis. Croyez-
vous, ajouta-t-il avec un ton de fierté, que je sois un messager
d'armes[62], un officier du shériff?... Je vous mène voir un
prisonnier de la bouche duquel vous apprendrez les dangers qui
vous menacent ici. Votre liberté ne court aucun risque dans cette
visite, mais il n'en est pas de même de la mienne. Je sais que je
la hasarde; mais je m'en inquiète peu; je brave ce danger pour
vous avec plaisir maintenant, parce que j'aime un jeune homme qui
ne connaît pas de meilleur protecteur que son épée.
Nous étions alors dans la principale rue de la ville. Mon
conducteur s'arrêta devant un grand bâtiment construit en grosses
pierres, et dont chaque fenêtre était garnie d'une grille en fer.
-- Que ne donneraient pas le prévôt et les baillis de Glascow, dit
l'étranger, pour me tenir dans cette cage, les fers aux pieds et
aux mains! et cependant que leur en reviendrait-il? S'ils m'y
enfermaient ce soir avec un poids de cent livres à la jambe, ils
trouveraient demain la place vide, et leur locataire délogé: mais
venez! qu'attendez-vous?
En parlant ainsi il frappa doucement à une espèce de guichet. Une
voix semblable à celle d'un homme qui s'éveille cria de
l'intérieur: -- Qu'est-ce? Qui va là? que veut-on à une pareille
heure? Je n'ouvrirai pas; c'est contre les règles.
Le ton dont ces derniers mots furent prononcés et le silence qui
les suivit prouvèrent que celui qui venait de parler ne songeait
qu'à se rendormir. Mon guide, s'approchant de la porte, lui dit à
demi-voix: -- Dougal, l'ami, avez-vous oublié Grégarach?
-- Diable, pas du tout! répondit-on vivement: et j'entendis le
gardien intérieur se lever avec précipitation. Il eut encore une
courte conversation à voix basse avec mon conducteur dans une
langue qui m'était inconnue, après quoi j'entendis les verrous
s'ouvrir, mais avec des précautions qui indiquaient qu'on
craignait qu'ils ne fissent trop de bruit. Enfin, nous nous
trouvâmes dans ce qu'on appelait la salle de garde de la prison de
Glascow. Un escalier étroit conduisait aux étages supérieurs, et
deux autres portes servaient d'entrée dans l'intérieur de la
prison. Toutes étaient garnies de gros verrous et de pesantes
barres de fer; les murailles en étaient nues, sauf une agréable
tapisserie de fers destinés aux prisonniers qu'on y amenait, à
laquelle se joignaient des pistolets, des mousquets et autres
armes défensives.
Me trouvant ainsi introduit inopinément et comme par fraude dans
une des forteresses légales d'Écosse, je ne pus m'empêcher de me
rappeler mon aventure du Northumberland, et de frissonner en
envisageant les étranges incidents qui, sans que je me fusse rendu
coupable, allaient encore m'exposer à une désagréable et
dangereuse opposition avec les lois d'un pays que je ne visitais
que comme étranger.
Chapitre XXII.
Regarde autour de toi, vois ces sinistres lieux;
C'est ici, jeune Astolphe, où l'homme malheureux,
Dont le seul crime, hélas! fut sa triste indigence,
Vient, demi-mort de faim, attendre sa sentence.
De ces sombres caveaux l'épaisse humidité,
Du flambeau de l'espoir étouffe la clarté:
À sa flamme mourante un fantôme ironique
S'empresse d'allumer sa lampe fantastique,
Afin que la victime, en entr'ouvrant les yeux,
Puisse trouver encor quelque aspect odieux.
_La Prison_, acte I, scène III.
Dès que je fus entré, je jetai un regard inquiet sur mon
conducteur; mais la lampe dans le vestibule répandait trop peu de
clarté pour permettre à ma curiosité de distinguer parfaitement
ses traits. Comme le geôlier tenait cette lampe à la main, ses
rayons portaient directement sur sa figure, que je pus examiner,
quoiqu'elle m'intéressât beaucoup moins. C'était une espèce
d'animal sauvage, au regard dur, et dont le front et une partie du
visage étaient ombragés par de longs cheveux roux. Ses traits
étaient animés par une sorte de joie extravagante dont il fut
transporté à la vue de mon guide.
Je n'ai jamais rien rencontré qui offrit à mon esprit une image si
parfaite d'un hideux sauvage adorant l'idole de sa tribu. Il
grimaçait, riait, pleurait même: toute sa physionomie exprimait un
aveugle dévouement qu'il serait impossible de peindre. Il ne
s'expliqua d'abord que par quelques gestes et des interjections,
comme: -- Ohi! hai! oui, oui; -- Il y a longtemps qu'_elle _ne
vous avait vu, -- avec d'autres exclamations non moins brèves,
exprimées dans la même langue qui avait servi à mon guide et à lui
quand ils s'étaient expliqués ensemble sur le seuil de la porte.
Mon guide reçut cet hommage avec le sang-froid d'un prince
accoutumé aux respects de ses vassaux, et qui croit devoir les en
récompenser par quelque marque de bonté. Il tendit la main au
porte-clefs, et lui dit: -- Comment cela va-t-il, Dougal?
-- Ohi! ahi! s'écria Dougal en baissant la voix avec précaution,
et en regardant autour de lui d'un air de crainte, est-il
possible! Vous voir ici? Vous ici! Et qu'est-ce qu'il arriverait
si les baillis venaient faire une ronde, les sales et vilains
coquins qu'ils sont?
Mon guide mit un doigt sur sa bouche. -- Ne craignez rien, Dougal,
vos mains ne tireront jamais un verrou sur moi.
-- Ces mains! non, non, jamais! on les lui couperait plutôt toutes
deux! Mais quand retournerez-vous là-bas? Vous n'oublierez pas de
le lui faire savoir. -- _Elle _est votre pauvre cousin seulement
au septième degré.[63]
-- Dès que mes plans seront arrêtés, je vous avertirai, Dougal.
-- Et, par sa foi! dès que vous le ferez, quand ce serait un
samedi à minuit, elle jettera les clefs de la prison à la tête du
prévôt, ou lui jouera un autre tour, et vous verrez si elle ne
l'osera pas pourvu que le dimanche matin commence.
L'étranger mystérieux coupa court aux extases du porte-clefs en
lui adressant de nouveau la parole dans la langue inconnue dont il
avait fait usage à la porte de la prison, et que j'appris ensuite
être l'irlandais, l'erse ou le gaélique, lui expliquant
probablement ce qu'il exigeait de lui.
-- Tout ce que vous voudrez. -- Cette réponse annonça la
disposition de Dougal à se conformer à toutes les volontés de mon
guide. Il remonta la mèche de sa lampe pour nous procurer plus de
lumière, et me fit signe de le suivre.
-- Ne venez-vous pas avec nous? demandai-je à mon conducteur.
-- Non. Je vous serais inutile, et il faut que je reste ici pour
assurer votre retraite.
-- Je ne puis soupçonner que vous vouliez m'entraîner dans quelque
danger.
-- Dans aucun que je ne partage avec vous. Il prononça ces mots
d'un ton d'assurance qui ne pouvait me laisser aucun doute. Je
suivis le porte-clefs, qui, laissant les portes ouvertes derrière
lui, me fit monter par un escalier tournant, un _turnpike, _comme
les Écossais l'appellent, et puis, dans une étroite galerie, il
ouvrit une des portes qui donnaient sur le passage, me fit entrer
dans une petite chambre, et jetant les yeux sur un méchant grabat
qui était dans un coin:
-- _Elle _dort, me dit-il à voix basse en plaçant la lampe sur une
petite table.
-- Elle! qui? pensai-je: eh quoi! serait-ce Diana Vernon, que je
vais trouver dans ce séjour de misère? Je tournai les yeux vers le
lit, et un seul regard me convainquit, non sans une sensation de
plaisir, que mes craintes n'étaient pas fondées. Une tête qui
n'était ni jeune ni belle, avec une barbe grise que le rasoir
n'avait pas touchée depuis deux ou trois jours, m'ôta toute
inquiétude à l'égard de Diana; mais ce ne fut pas sans un chagrin
bien vif que, tandis que le prisonnier frottait ses yeux en
s'éveillant, je reconnus des traits bien différents, mais qui
avaient aussi pour moi un intérêt bien puissant, ceux de mon
pauvre ami Owen. Je me plaçai un moment hors de sa vue, de crainte
que dans le premier moment de surprise il ne laissât échapper
quelque exclamation bruyante qui eût répandu l'alarme dans ces
tristes demeures.
L'infortuné formaliste, qui s'était jeté tout habillé sur son lit,
se soulevant à l'aide d'une main, tandis qu'il ôtait de l'autre un
bonnet de laine rouge qui lui couvrait la tête, dit en bâillant et
d'un ton qui prouvait qu'il était encore à moitié endormi: -- Je
vous dirai au total, M. Dugwell[64], ou quel que soit votre nom,
que si vous faites sur mon sommeil de semblables soustractions, je
m'en plaindrai au lord prévôt.
-- Il y a un gentleman qui veut vous parler, répondit Dougal qui
avait repris le vrai ton bourru d'un geôlier, en place de l'air de
joie et de soumission avec lequel il avait parlé à mon guide; et,
faisant une pirouette sur le talon, il sortit de la chambre.
Il se passa quelques instants avant que le dormeur fût assez bien
éveillé pour me reconnaître, et quand il fut assuré que c'était
moi qu'il voyait, la consternation se peignit dans ses traits,
parce qu'il crut qu'on m'envoyait partager sa captivité.
-- Oh! M. Frank, quels malheurs vous avez causés à la maison et à
vous même! Je ne parle pas de moi, je ne suis qu'un zéro, pour
ainsi dire; mais vous! vous étiez la somme totale des espérances
de votre père, son _omnium. _Faut-il que vous, qui pouviez être un
jour le premier homme de la première maison de banque de la
première ville du royaume, vous vous trouviez enfermé dans une
misérable prison d'Écosse, où l'on n'a pas même le moyen de
brosser ses habits!
En parlant ainsi, il frottait avec sa manche, d'un air de dépit,
un pan de cet habit noisette jadis sans tache, qui avait ramassé
quelque poussière contre les murs; son habitude de propreté
minutieuse contribuant à augmenter pour lui le désagrément de se
trouver en prison.
-- Grand Dieu! continua-t-il, quelle nouvelle pour la bourse! Il
n'y en a pas eu une semblable depuis la bataille d'Almanza, où la
somme des Anglais tués et blessés s'est montée au total de 5000
hommes, sans faire entrer les prisonniers dans l'addition. Qu'y
dira-t-on quand on apprendra que la maison Osbaldistone et Tresham
a suspendu ses paiements!
J'interrompis ses lamentations pour l'informer que je n'étais pas
prisonnier, quoique je pusse à peine lui expliquer comment il se
faisait que je me trouvasse près de lui à une telle heure. Je ne
pus mettre fin à ses questions qu'en lui faisant moi-même celles
que me suggérait sa propre situation. Il ne me fut pas facile
d'obtenir de lui des réponses très précises; car Owen, comme vous
le savez, mon cher Tresham, quoique fort intelligent dans tout ce
qui concerne la routine commerciale, ne brillait nullement dans
tout ce qui sortait de cette sphère.
Je parvins pourtant à apprendre ce qui suit, en somme totale: mon
père, faisant beaucoup d'affaires avec l'Écosse, avait à Glascow
deux principaux correspondants. La maison Macvittie, Macfin et
compagnie lui avait toujours paru, ainsi qu'à Owen, obligeante et
accommodante. Dans toutes leurs transactions ces messieurs avaient
montré une déférence entière pour la grande maison anglaise, et
s'étaient bornés à jouer le rôle du chacal, qui, après avoir
chassé pour le lion, se contente de la part de la proie que ce
dernier veut bien lui assigner. Quelque modique que fût leur
portion du profit d'une affaire, ils écrivaient toujours qu'ils en
étaient satisfaits; et quelques peines, quelques démarches qu'elle
eût occasionnées, ils n'en pouvaient trop faire, selon eux, pour
mériter l'estime et la protection de leurs honorables amis de
Crane-Alley.
Un mot de mon père était pour Macvittie et Macfin aussi sacré que
toutes les lois des Mèdes et des Perses. On n'y pouvait faire ni
changement, ni innovations, ni observations. L'exactitude
pointilleuse qu'Owen, grand partisan des formes, surtout quand il
pouvait parler _ex cathedra, _exigeait dans les comptes et dans la
correspondance n'était même guère moins sacrée à leurs yeux.
Toutes ces démonstrations de soumission et de respect étaient
prises pour argent comptant par Owen; mais mon père, accoutumé à
lire de plus près dans le coeur des hommes, y trouvait une
bassesse et une servilité qui le fatiguaient, et avait constamment
refusé de satisfaire à leurs sollicitations pour devenir ses seuls
agents en Écosse. Au contraire, il donnait une bonne partie de
_ses affaires à une autre maison dont le chef était d'un caractère
tout différent. C'était un homme dont la bonne opinion qu'il avait
de lui-même allait jusqu'à la présomption, qui n'aimait pas plus
les Anglais que mon père n'aimait les Écossais, qui ne voulait se
charger d'aucune affaire que sous la condition d'une égalité
parfaite dans le partage des bénéfices, enfin qui, en fait de
formalités, tenait à ses idées autant qu'Owen était entier dans
les siennes, et qui se mettait peu en peine de ce que pouvaient
penser de lui toutes les autorités de Lombard-Street_.[65]
D'après un tel caractère, il n'était pas très facile de faire des
affaires avec M. Nicol Jarvie; et elles occasionnaient
quelquefois, entre la maison de Londres et celle de Glascow, de la
froideur et même des querelles qui ne s'apaisaient que parce que
leur intérêt commun l'exigeait. L'amour-propre d'Owen avait été
plus d'une fois froissé dans ces discussions; il n'est donc pas
étonnant qu'en toute occasion il appuyât de tout son crédit la
maison discrète, civile et respectueuse de Macvittie, Macfin et
compagnie, et qu'il ne parlât de Nicol Jarvie que comme d'un
orgueilleux et impertinent colporteur écossais avec qui il était
impossible de vivre en paix.
Il n'est pas surprenant qu'avec cette façon de penser, et dans les
circonstances où se trouvait la maison de banque de mon père, par
l'infidélité de Rashleigh, Owen, à son arrivée à Glascow qui
précéda la mienne de deux jours, crut devoir s'adresser aux
correspondants dont les protestations réitérées de dévouement et
de respect semblaient lui assurer l'indulgence et les secours
qu'il venait demander. Un saint patron arrivant chez un zélé
catholique ne serait pas reçu avec plus de dévotion qu'Owen le fut
chez MM. Macvittie et Macfin. Mais c'était un rayon du soleil
qu'un nuage épais ne tarda point à obscurcir. Concevant les
meilleures espérances de cet accueil favorable, il peignit sans
détour la situation de mon père à des correspondants si zélés et
si fidèles. Macvittie fut étourdi de cette nouvelle, et Macfin,
avant d'en avoir appris tous les détails, feuilletait déjà son
livre-journal afin de voir sans délai la situation respective des
deux maisons. Il s'en fallait de beaucoup que la balance fût
égale, et mon père se trouvait en débit pour une somme assez
considérable. Leurs figures, déjà fort allongées, prirent sur-le-
champ un aspect encore plus sombre; et, tandis qu'Owen les priait
de couvrir de leur crédit celui de la maison Osbaldistone et
Tresham, ils lui demandèrent de les mettre à l'instant même à
couvert de tout risque d'aucune perte; enfin, s'expliquant plus
clairement, ils exigèrent qu'il leur fit déposer entre les mains
des effets pour une somme double de celle qui leur était due. Owen
rejeta bien loin cette proposition, comme injurieuse pour sa
maison, injuste pour les autres créanciers, et en se récriant
contre leur ingratitude.
Les associés écossais trouvèrent dans cette discussion un prétexte
pour s'emporter, pour se mettre dans une violente colère et pour
s'autoriser à prendre des mesures que leur conscience, ou du moins
un sentiment de délicatesse, aurait dû leur interdire.
Owen, en qualité de premier commis d'une maison de banque, avait,
comme c'est assez l'usage, une petite part dans les bénéfices, et
par conséquent il était solidairement responsable des obligations
qu'elle contractait. MM. Macvittie et Macfin ne l'ignoraient pas;
et, pour le déterminer à consentir aux propositions dont il avait
été si révolté, ils eurent recours à un moyen sommaire que leur
offraient les lois d'Écosse et dont il paraît qu'il est facile
d'abuser. Macvittie se rendit devant le magistrat, fit serment
qu'Owen était son débiteur et qu'il avait dessein de passer en
pays étranger[66]. En conséquence il obtint sur-le-champ un mandat
d'arrêt contre lui, et depuis la veille le pauvre Owen était
enfermé dans la prison où je venais d'être conduit d'une manière
si étrange.
Tous les faits m'étant alors bien connus, la seule chose qui nous
restât à examiner était la marche que je devais suivre, et cette
question n'était pas facile à résoudre. Je voyais les dangers qui
nous environnaient, mais la difficulté consistait à y porter
remède. L'avis qui m'avait été donné semblait m'annoncer que ma
sûreté personnelle serait en danger si je faisais des démarches
publiques en faveur d'Owen. Celui-ci avait la même crainte; et, sa
frayeur le portant à l'exagération, il m'assura qu'un Écossais,
plutôt que de perdre un _farthing[67]_ avec un Anglais,
trouverait des moyens pour le faire arrêter, lui, sa femme, ses
enfants, ses domestiques des deux sexes, et même ses hôtes
étrangers. Les lois sont si sévères, si cruelles même dans presque
tous les pays, et j'étais si peu au fait des affaires commerciales
et judiciaires, que je ne pouvais me refuser tout à fait à croire
son assertion. Mon arrestation aurait donné le coup de grâce aux
affaires de mon père. Dans cet embarras, il me vint à l'idée de
demander à mon vieil ami s'il s'était adressé au second
correspondant de mon père à Glascow.
-- Je lui ai écrit ce matin, me répondit-il; mais, si la langue
dorée de Gallowgate m'a traité ainsi, que pouvons-nous attendre du
négociant pointilleux de Salt-Market? Ce serait demander à un
agent de change de renoncer à son _tant pour cent. _Tout ce que
j'y gagnerai, ce sera peut-être une opposition à mon élargissement
si Macvittie y consentait. Nicol Jarvie n'a pas même répondu à ma
lettre, quoiqu'on m'ait assuré qu'on la lui avait remise en mains
propres comme il allait à l'église. Se jetant alors sur son lit et
se couvrant la tête des deux mains: -- Mon pauvre cher maître!
s'écria-t-il, mon pauvre cher maître! C'est pourtant votre
obstination, M. Frank, qui est cause... Mais que Dieu me pardonne
de vous parler ainsi dans votre malheur! C'est la volonté de Dieu,
il faut s'y soumettre.
Toute ma philosophie, Tresham, ne put m'empêcher de partager la
détresse du bon vieillard, et nous confondîmes nos larmes. Les
miennes étaient les plus amères, car ma conscience m'avertissait
que les reproches qu'Owen m'épargnait n'eussent été que trop
fondés, et que ma résistance à la volonté de mon père était la
cause de tous ces revers.
Mes pleurs s'arrêtèrent tout à coup quand j'entendis frapper à
coups redoublés à la porte extérieure de la prison. Je m'élançai
hors de la chambre, et je courus au bord de l'escalier pour savoir
ce dont il s'agissait. Je n'entendis que le porte-clefs qui
parlait alternativement à voix haute et à voix basse: -- Elle y
va, elle y va, cria-t-il. Puis, s'adressant à mon conducteur: _O
hon-a-ri! O hon-a-ri!_ que fera-t-elle maintenant; montez là-haut;
cachez-vous derrière le lit du gentilhomme sassenach. -- Elle
vient aussi vite qu'elle peut. -- _A hellanay! _C'est milord
prévôt avec deux baillis, deux gardes et le gouverneur de la
prison. -- Dieu les bénisse! -- Montez, ou elle vous rencontrera.
-- Elle y va, elle y va... La serrure est embarrassée.[68]
Tandis que Dougal ouvrait bien malgré lui la porte de la prison et
tirait lentement les verrous l'un après l'autre, mon conducteur
montait l'escalier, et il arriva dans la chambre d'Owen où je
venais de rentrer. Il jeta les yeux autour de lui pour voir si
elle offrait quelque endroit où il pût se cacher; mais, n'en
apercevant point: -- Prêtez-moi vos pistolets, me dit-il... Mais
non, je n'en veux point, je puis m'en passer... Quoi qu'il puisse
arriver, ne vous mêlez de rien. Ne vous chargez pas de la défense
d'un autre. Cette affaire ne regarde que moi, et c'est à moi de
m'en tirer. J'ai été quelquefois serré de bien près, de plus près
encore qu'en ce moment.
En parlant ainsi, il jeta dans un coin de la chambre le manteau
qui l'enveloppait et se plaça à l'extrémité, en face de la porte,
sur laquelle il ne cessait de fixer son regard pénétrant et
déterminé, repliant un peu son corps en arrière pour concentrer
ses forces, comme un coursier qui aperçoit la barrière qu'on va
l'exciter à franchir. Je ne doutai pas un instant que son projet
ne fût de se défendre contre le péril, de quelque part qu'il vînt,
en s'élançant brusquement sur ceux qui paraîtraient quand la porte
serait ouverte, pour gagner la rue malgré toute résistance.
D'après son apparence de vigueur et d'agilité, on pouvait prévoir
qu'il viendrait à bout de son projet, à moins qu'il n'eût affaire
à des gens armés et qui voulussent faire usage de leurs armes. Il
se passa un moment d'attente solennelle entre l'ouverture de la
porte extérieure et celle de l'appartement, où il entra non des
soldats avec la baïonnette au bout du fusil ni des gardes de nuit
avec des massues, des haches d'armes ou des pertuisanes, mais une
jeune fille d'assez bonne mine, tenant encore d'une main ses
jupons qu'elle avait relevés pour ne pas les salir dans la rue, et
portant de l'autre une lanterne sourde. Un personnage plus
important se montra ensuite. C'était un magistrat, comme nous
l'apprîmes bientôt, homme gros et court, portant une immense
perruque, tout gonflé de sa dignité, et haletant d'impatience et
de dépit.
-- Belle chose! et très convenable, de me tenir à la porte une
demi-heure, capitaine Stanchels, dit-il en s'adressant au geôlier
en chef qui venait de s'approcher comme pour accompagner
respectueusement le dignitaire: -- Il m'a fallu frapper à la porte
de la prison, pour y entrer, aussi fort que frapperait quiconque
en voudrait sortir si cela leur servait à quelque chose, ces
pauvres créatures! -- Et qu'est-ce que je vois, qu'est ceci?
s'écria-t-il; des étrangers dans la prison, à cette heure de la
nuit!... Porte-clefs, je tirerai cela à clair; Stanchels, soyez-en
bien sûr. Fermez la porte, et je vais parler à ces messieurs. Mais
d'abord il faut que je dise un mot à une vieille connaissance,
M. Owen. Eh bien! M. Owen, comment va la santé?
-- Le corps ne va pas mal, M. Jarvie, mais l'esprit est bien
malade, répondit le pauvre Owen.
-- Sans doute, sans doute; je le crois bien. C'est une aventure
fâcheuse, surtout pour un homme qui tenait la tête si haute. Mais
nous sommes tous sujets à des hauts et à des bas, M. Owen. Nature
humaine! nature humaine!... M. Osbaldistone est un brave homme! un
honnête homme! mais j'ai toujours dit qu'il était de ceux qui
feraient une belle cuillère ou qui gâteraient la corne, comme
disait mon père le digne diacre. Or, le diacre me disait: Nick,
mon fils Nick (il se nommait Nicol comme moi, de sorte que les
gens qui aimaient les sobriquets nous appelaient, lui le vieux
Nick, et moi, le jeune Nick)[69]; Nick, disait-il, n'étendez jamais
le bras si loin que vous ne puissiez le retirer. J'en ai dit
autant à M. Osbaldistone; mais il ne prenait pas mes avis en trop
bonne part, et cependant c'était à bonne intention, très bonne
intention.
Ce discours débité avec beaucoup de volubilité, et avec l'air de
quelqu'un qui tire vanité d'un bon avis négligé, ne me donnait pas
d'espoir de trouver de grands secours en M. Jarvie. Je reconnus
pourtant bientôt que si ses manières manquaient un peu de
délicatesse, le fond de son coeur n'en était pas moins excellent;
car Owen s'étant montré offensé qu'il lui tint ce langage dans sa
situation présente, le banquier de Glascow lui prit la main, la
secoua fortement, et lui dit: -- Allons, allons, M. Owen, du
courage! Croyez-vous que je serais venu vous voir à deux heures de
la nuit, de la nuit du dimanche, et que j'aurais presque oublié le
respect dû à ce saint jour si je n'avais voulu que reprocher à un
homme tombé de n'avoir pas pris garde où il marchait? Non, non! ce
n'est pas là le genre du bailli Jarvie, et ce n'était pas ainsi
qu'agissait avant lui son digne père le diacre.[70] Vous saurez
donc que ma coutume invariable est de ne jamais m'occuper des
affaires de ce monde le jour du sabbat; et quoique j'aie fait tout
ce qui était en mon pouvoir pour ne pas songer de toute la journée
à la lettre que vous m'avez écrite ce matin, j'y ai pensé malgré
moi plus qu'au sermon. J'ai aussi l'habitude de me coucher tous
les soirs à dix heures, dans mon lit à rideaux jaunes, à moins que
je ne mange une morue chez un voisin ou qu'un voisin ne me fasse
compagnie à souper. Demandez à cette jeune égrillarde si ce n'est
pas une règle fondamentale dans ma maison. Eh bien! je suis resté
toute la soirée à lire de bons livres, des livres de dévotion,
bâillant de temps en temps comme si j'avais voulu avaler l'église
de Saint-Enoch, jusqu'à ce que j'eusse entendu le dernier coup de
minuit. Alors il m'était permis de jeter un coup d'oeil sur mon
livre de comptes pour m'assurer où nous en étions ensemble; et
comme ni le vent ni la marée n'attendent personne, j'ai dit à
Mattie: -- Prends la lanterne, ma fille; -- et je me suis mis en
route pour venir voir ce qu'on peut faire pour vous. Le bailli
peut se faire ouvrir à toute heure les portes de la prison, comme
le pouvait aussi son père le diacre, brave homme, à qui Dieu fasse
paix!
Quoiqu'un profond soupir, poussé par Owen quand il entendit parler
du livre de compte, m'apprît que la balance n'était pas encore en
notre faveur de ce côté, et quoique le discours du digne magistrat
annonçât un homme qui, plein de son mérite, triomphait de la
supériorité de son jugement, cependant la franchise et la
simplicité que j'y remarquai indiquaient un bon coeur et me
donnèrent quelque espérance. Il invita Owen à lui faire voir
quelques papiers qu'il lui arracha presque de la main; s'étant
assis sur le lit pour reposer ses jambes, comme il le dit, il
déclara qu'il se trouvait fort à l'aise, et, ayant fait approcher
sa servante pour l'éclairer avec sa lanterne, il se mit à les lire
avec attention, prononçant de temps en temps quelques mots à demi-
voix, et entremêlant sa lecture de quelques interjections.
Mon guide mystérieux, le voyant occupé de cette manière, parut
disposé à profiter de cette occasion pour prendre congé de nous
sans cérémonie. Il posa un doigt sur ses lèvres en me regardant et
s'avança insensiblement du côté de la porte, de manière à exciter
le moins d'attention possible. Ce mouvement n'échappa point à
l'alerte magistrat, qui ne ressemblait guère à mon ancienne
connaissance le juge Inglewood. Il soupçonna son projet, et le
déconcerta sur-le-champ. -- Stanchels, s'écria-t-il, veillez à la
porte! ou plutôt fermez-la, poussez les verrous, et faites bonne
garde en dehors.
Le front de l'étranger se rembrunit, et il parut de nouveau songer
à effectuer sa retraite de vive force; mais le bruit des verrous
se fit entendre, probablement avant qu'il n'y fût décidé. Prenant
alors un air calme et croisant ses bras, il retourna au fond de la
chambre et s'y assit sur une table.
M. Jarvie, qui paraissait expéditif en affaires, eut bientôt fini
l'examen des papiers qu'Owen lui avait remis. -- Eh bien! M. Owen,
lui dit-il alors, votre maison doit certaines sommes à
MM. Macvittie et Macfin, attendu les engagements qu'ils ont
contractés pour l'affaire des bois de Glen-Cailziechat qu'ils
m'ont retirée d'entre les dents, un peu grâce à vous, M. Owen;
mais ce n'est pas ce dont il s'agit en ce moment. Ainsi donc votre
maison leur doit ces sommes, et pour raison de cette dette ils
vous ont logé sous le double tour de clef de Stanchels. Vous leur
devez donc cette somme, et peut-être encore d'autres; vous en
devez peut-être aussi à d'autres personnes, peut-être à moi-même,
bailli Nicol Jarvie.
-- Je conviens, monsieur, dit Owen, que la balance du compte en ce
moment est en votre faveur, mais vous voudrez bien faire
attention...
-- Je n'ai le temps de faire attention à rien à l'heure qu'il est,
M. Owen. Songez donc que nous sommes encore bien près du sabbat,
que je devrais être dans un lit bien chaud et qu'il y a de
l'humidité dans l'air... Ce n'est pas le moment de faire
attention... Enfin, monsieur, vous me devez de l'argent, il ne
faut pas le nier, vous m'en devez plus ou moins. Cependant,
M. Owen, je ne vois pas avec plaisir qu'un homme actif comme vous
l'êtes, qui s'entend en affaires comme vous, se trouve retenu dans
une prison, tandis qu'en continuant sa tournée et en s'occupant de
la besogne dont il s'est chargé, il arrangerait peut-être les
choses de manière à tirer d'embarras les débiteurs et les
créanciers. J'espère que vous en viendrez à bout, si l'on ne vous
laisse pas pourrir dans cette geôle. Maintenant, monsieur, le fait
est que si vous pouviez trouver quelqu'un qui souscrivît pour vous
une caution de_ judicio sisti, _c'est-à-dire qui garantisse que
vous ne quitterez pas le pays et que vous comparaîtrez devant la
cour de justice quand vous y serez légalement appelé, vous seriez
remis en liberté ce matin même.
-- M. Jarvie, dit Owen, bien certainement, si je trouvais un ami
qui voulût me rendre ce service, j'emploierais ma liberté d'une
manière utile pour ma maison, et pour ceux qui ont des relations
avec elle.
-- Et bien certainement aussi vous ne manqueriez pas de
comparaître au besoin, et de relever cet ami de son engagement?
-- Je le ferais, fussé-je aux portes du tombeau, aussi sûr que
deux et deux font quatre.
-- Eh bien! M. Owen, je n'en doute point, et je vous le prouverai.
Oui, je vous le prouverai. Je suis un homme soigneux, cela est
connu; industrieux, toute la ville le sait. Je sais gagner des
guinées, je sais les conserver et j'en sais le compte, et je ne
crains aucune maison de Salt-Market, ni même de Gallowgate. Je
suis prudent, comme mon père le diacre l'était avant moi; mais je
ne puis souffrir qu'un honnête homme, qui entend les affaires, qui
peut réparer ou prévenir un malheur, se trouve comme cloué contre
une porte sans pouvoir se secourir ni aider les autres: ainsi
donc, M. Owen, c'est moi qui serai votre caution, caution _judicio
sisti, _c'est-à-dire que vous vous représenterez, non pas
_judicatum solvi, _c'est-à-dire que vous paierez, ce qui fait une
grande différence: souvenez-vous-en bien.
M. Owen lui répondit que dans l'état actuel des affaires de la
maison d'Osbaldistone et Tresham il ne pouvait s'attendre que
personne voulût cautionner leurs paiements; qu'au surplus il n'y
avait aucune perte à craindre en définitive, et qu'il ne
s'agissait tout au plus que d'un retard; que quant à lui, il ne
manquerait certainement pas à se présenter devant le tribunal dès
qu'il en serait requis.
-- Je vous crois, je vous crois, en voilà bien assez. Ce matin, à
l'heure du déjeuner, vous aurez vos jambes libres. Maintenant
voyons qui sont vos compagnons de chambrée, et par quel hasard ils
se trouvent dans la prison à une pareille heure.
Chapitre XXIII.
Notre homme vint le soir,
Le soir dans sa demeure;
Il fut surpris d'y voir
Quelqu'un à pareille heure.
Qui l'a donc fait entrer?
Et dans cette demeure
Comment, à pareille heure,
A-t-il pu pénétrer?
_Vieille ballade._
Le magistrat, prenant la lumière des mains de sa servante,
s'avança dans la chambre, lanterne en main comme Diogène, et ne
s'attendant probablement pas plus que ce fameux cynique à trouver
un trésor dans le cours de ses recherches. Il s'approcha d'abord
de mon guide mystérieux, qui restait dans une immobilité parfaite,
assis sur la table, les yeux fixés sur la muraille, la tête haute,
les bras croisés, ne montrant aucune inquiétude et battant du
talon, contre un des pieds de la table, la mesure d'un air qu'il
sifflait. Son air d'assurance et de sang-froid mit en défaut pour
un moment la mémoire et la sagacité du magistrat.
Enfin ayant promené sa lanterne autour du visage de l'inconnu: --
Ah, ah!... eh, eh!... oh, oh! s'écria le bailli, cela n'est pas
possible!... mais si pourtant... non, non; je me trompe... je ne
me trompe pas, ma foi!... comment! c'est vous; bandit! catéran[71]!
Quel mauvais vent vous a fait tomber ici? Est-il possible que ce
soit vous?
-- Comme vous le voyez, bailli, fut la réponse laconique de mon
guide.
-- En conscience, je crois avoir la berlue. Quoi, gibier de
potence, c'est vous que je trouve dans le Tolbooth[72] de
Glascow!... Savez-vous ce que vaut votre tête?
-- Hum! bien pesée, elle peut valoir celle d'un prévôt, de quatre
baillis, d'un secrétaire du conseil de ville, de six diacres, sans
compter celles des Stentmasters[73].
-- Effronté! repentez-vous de vos péchés, car si je dis un mot...
-- Cela est vrai, bailli, répondit l'inconnu en se levant et en
croisant ses mains derrière le dos d'un air de _nonchalance; _mais
vous ne direz pas ce mot.
-- Je ne le dirai pas, monsieur?... Et pourquoi ne le dirais-je
pas? répondez-moi. Pourquoi ne le dirais-je pas?
-- Pour trois bonnes raisons, bailli Jarvie... La première, à
cause de notre ancienne connaissance. La seconde, parce qu'il a
existé autrefois à Stuckallachan une femme qui a fait un mélange
de notre sang, soit dit à ma honte, car c'en est une pour moi
d'avoir un cousin qui ne songe qu'à de méprisables gains, à régler
des comptes, à monter des métiers, à faire mouvoir des navettes,
comme un malheureux artisan... Enfin la dernière, parce que si
vous faites un geste pour me trahir, avant que personne puisse
venir à votre aide, vous êtes terrassé.
-- Vous êtes un coquin déterminé, dit l'intrépide bailli; je vous
connais, et vous le savez bien. On n'est pas en sûreté près de
vous.
-- Je sais aussi, bailli, que vous avez de bon sang dans les
veines, et je serais fâché de vous faire le moindre mal. Mais il
faut que je sorte d'ici libre comme j'y suis entré, ou l'on
parlera encore dans dix ans de ce qui se sera passé cette nuit
dans la prison de Glascow.
-- Le sang est plus épais que l'eau[74], comme dit le proverbe,
reprit Jarvie, et je sais ce que c'est que la parenté et
l'alliance. Il n'est pas nécessaire de s'arracher les yeux les uns
aux autres quand on peut l'éviter. Ce serait une belle nouvelle à
porter à la bonne femme de Stuckallachan, que de lui dire que son
mari a rompu les os à son cousin, ou que son cousin a fait serrer
d'une corde le cou de son mari! Mais vous conviendrez, mauvais
démon, que si ce n'était pas vous, j'aurais fait pendre
aujourd'hui l'homme le plus terrible des Highlands.
-- Vous auriez essayé de le faire, cousin, je conviens de cela:
mais je doute que vous y eussiez réussi. Vous autres, gens de la
Basse-Écosse, vous ne savez pas forger des fers assez pesants et
assez solides pour nous autres montagnards.
-- Ah! je vous réponds que je saurais vous trouver des bracelets
et des jarretières qui vous iraient à merveille, et une cravate de
chanvre bien serrée par-dessus le marché... Personne dans un pays
civilisé n'a fait ce que vous avez fait.
Vous voleriez dans votre poche, plutôt que de ne rien prendre: je
vous en ai averti.
-- Eh bien, cousin! vous prendrez le deuil à mon enterrement.
-- Le diable ne manquera pas d'y être en habit noir, Robin, et
puis tous les corbeaux et les corneilles, je vous assure... Mais
dites-moi, que sont devenues les mille livres d'Écosse que je vous
ai prêtées autrefois? quand les reverrai-je?
-- Ce qu'elles sont devenues? répliqua mon guide après avoir fait
semblant de réfléchir un instant; ma foi, je ne saurais trop le
dire... Qu'est devenue la neige de l'année dernière?
-- Mais on en trouve encore sur le sommet du Schehallion, chien
que vous êtes, vous n'en demeurez pas loin; faut-il que j'y aille
chercher mon argent?
-- Probablement, reprit le Highlander, car je ne porte ni neige ni
argent dans mon _sporran[75]_; -- mais quant à l'époque, ma foi
ce sera quand le roi recouvrera ses droits, comme dit la chanson.
-- Encore pire, Robin! reprit le bailli de Glascow, il y a de la
trahison. Un traître déloyal! c'est le pire de tout... Voudriez-
vous nous ramener le papisme, et le pouvoir arbitraire, et la
bassinoire, et les lois catholiques, et les vicaires, et les
horreurs du surplis, etc.? Mieux vaudrait retourner à votre ancien
métier de _theft-boot, _de _black-mail, _de _spreaghs _et de
_gill-ravaging. -- _Mieux vaut voler des vaches que perdre les
nations.[76]
-- Holà! l'ami, trêve de toute votre whigherie, reprit le Celte.
Il y a longtemps que nous nous connaissons tous deux. J'aurai soin
qu'on ménage votre banque, quand le Gillon-a-naillie[77] viendra
balayer les boutiques et les vieux magasins de Glascow. Jusque-là,
à moins que ce ne soit bien nécessaire, ne me voyez qu'autant que
je voudrai être vu.
-- Vous êtes un audacieux, Rob, et vous finirez par être pendu, je
vous le prédis encore. Mais je ne veux pas imiter le méchant
oiseau qui salit son propre nid, à moins qu'une nécessité
indispensable ne m'y force. Mais qui est celui-ci? ajouta-t-il en
se tournant vers moi, quelque _gill-ravager _que vous avez enrôlé?
Il a l'air d'avoir d'excellentes jambes pour courir les grands
chemins, et un long cou pour être pendu.
-- Mon bon M. Jarvie, dit Owen, qui, ainsi que moi, était resté
muet d'étonnement pendant cette reconnaissance et ce singulier
dialogue entre ces deux cousins extraordinaires, c'est le jeune
M. Francis Osbaldistone, le fils unique du chef de notre maison,
et qui devait y occuper la place qui a été confiée ensuite au
misérable Rashleigh, si son obstination, ajouta-t-il en poussant
un profond soupir, n'eût...
-- Oui, oui, dit le banquier écossais, j'ai entendu parler de ce
jeune homme... C'est donc lui que votre vieux fou voulait faire
entrer dans le commerce, bon gré mal gré; et qui, pour ne pas se
livrer à un travail honnête qui peut nourrir son homme, s'est
associé à une troupe de comédiens ambulants? Eh bien, jeune homme!
dites-moi, Hamlet le Danois, ou le spectre de son père, viendra-t-
il cautionner M. Owen?
-- Je ne mérite pas ce reproche, monsieur, lui dis-je, mais j'en
respecte le prétexte; et le service que vous voulez bien rendre à
mon digne et ancien ami m'inspire trop de reconnaissance pour que
je puisse m'en offenser. Le seul motif qui m'a amené ici était de
voir ce que je pourrais faire, peu de chose sans doute, pour aider
M. Owen à arranger les affaires de mon père. Quant à mon
éloignement pour le commerce, je n'en dois compte qu'à moi-même.
-- Bien dit, mon brave! s'écria le Highlander. Je vous aimais
déjà; maintenant je vous respecte, depuis que je connais votre
mépris pour le comptoir, pour la navette et pour toutes ces viles
occupations qui ne conviennent qu'à des âmes basses.
-- Vous êtes fou, Rob, dit le bailli, aussi fou qu'un lièvre de
mars; et pourquoi un lièvre est-il plus fou au mois de mars qu'à
la Saint-Martin? c'est ce que j'ignore. La navette! respectez-la,
c'est à elle que vous devrez votre dernière cravate. Quant à ce
jeune homme que vous poussez au diable au grand galop avec ses
vers et ses comédies en croupe, croyez-vous que tout cela le
tirera d'affaire plus que vos jurements et la lame de votre dirk,
réprouvé que vous êtes? _Tityre, tu patulae, _comme on dit, lui
apprendra-t-il où trouver Rashleigh Osbaldistone? Macbeth avec
tous ses kernes[78] lui apportera-t-il les 12 000 livres sterling
qu'il faut à son père pour payer ses billets qui échoient
d'aujourd'hui en dix jours, comme je viens de le voir dans les
papiers de M. Owen? Dites, les lui procureront-ils eux tous avec
leurs sabres, leurs épées, leur André Ferrara, leurs targes de
cuir, leurs brogues, leur brochan[79] et leurs sporrans?
-- Dix jours! m'écriai-je. Je tirai de ma poche à l'instant la
lettre que m'avait donnée Diana Vernon, et le délai pendant lequel
elle m'avait défendu de l'ouvrir se trouvant expiré, je me hâtai
de rompre l'enveloppe; elle contenait une lettre cachetée qui,
dans ma précipitation, s'échappa de mes mains. M. Jarvie la
ramassa et lut l'adresse d'un air d'étonnement, et, à ma grande
surprise, la présenta à son cousin le montagnard en disant: --
C'est un bon vent que celui qui a amené cette lettre à son
adresse, car il y avait dix mille contre un à parier qu'elle n'y
arriverait jamais.
Le Highlander, y ayant jeté un coup d'oeil, rompit le cachet sans
cérémonie, et se disposa à la lire.
Je l'arrêtai sur-le-champ. -- Pour que je vous permette d'en faire
la lecture, monsieur, il faut d'abord me prouver que cette lettre
vous est destinée.
-- Soyez tranquille, M. Osbaldistone, me répondit-il avec le plus
grand sang-froid; rappelez-vous seulement le juge Inglewood, le
clerc Jobson, M. Morris, et surtout votre serviteur Robert
Cawmill, et la belle Diana Vernon. Rappelez-vous tout cela, et
vous ne douterez plus que cette lettre ne soit pour moi.
Je restai comme stupéfait de mon manque de pénétration. Pendant
toute la nuit, il m'avait semblé que sa voix ne m'était pas
étrangère, que le peu que j'avais vu de ses traits ne m'était pas
inconnu; et cependant il m'avait été impossible de me rappeler où
j'avais pu le voir ou l'entendre.
Mais en ce moment un trait de lumière sembla briller tout à coup à
mes yeux. C'était bien Campbell lui-même; il n'était pas possible
de le méconnaître; c'était bien son regard fier, ses traits
prononcés, son air réfléchi, sa voix forte, le _brogue _d'Écosse
avec son dialecte et ses tours de phrase[80] écossais qu'il
dissimulait à volonté, mais qu'il reprenait sans y penser dans les
moments d'émotion, et qui donnaient du piquant à ses sarcasmes,
une véhémence particulière à ses discours: tout achevait de m'en
convaincre. Quoiqu'il fût à peine de moyenne taille, ses membres
annonçaient autant de vigueur que d'agilité et auraient pu passer
pour un modèle de perfection s'ils n'eussent manqué de proportion
sous deux rapports. Ses épaules étaient si larges, que, quoiqu'il
n'eût pas trop d'embonpoint, elles détruisaient la régularité de
sa taille; et ses bras, quoique bien faits et nerveux, étaient si
longs, qu'ils étaient presque une difformité. J'appris ensuite
qu'il tirait vanité de ce dernier défaut et qu'il se vantait que,
lorsqu'il portait le vêtement des montagnards, il pouvait nouer
les jarretières de son bas-de-chausse[81] sans se baisser. Il
prétendait aussi qu'il en avait plus de facilité pour manier la
claymore, et il est vrai que personne ne pouvait mieux s'en
servir. Sans ce manque de symétrie dans son ensemble, il aurait pu
être regardé comme un homme bien fait; mais ces deux défauts lui
donnaient un air sauvage, extraordinaire, presque surnaturel, et
cet air me rappelait les contes que me faisait la vieille Mabel
sur les Pictes qui ravagèrent autrefois le Northumberland; race
tenant le milieu entre les hommes et le diable, et puis, ajoutait-
elle, ils étaient (comme Campbell) remarquables par leur force,
leur courage, leur agilité, la longueur de leurs bras et la
largeur de leurs épaules.
En faisant attention à toutes les circonstances de l'entrevue que
j'avais eue avec lui chez le juge Inglewood, je ne pus douter un
instant que la lettre de Diana Vernon ne lui fût destinée. Il
faisait partie sans doute des personnages mystérieux sur lesquels
elle avait une secrète influence, et qui à leur tour en exerçaient
une autre sur elle. Il était pénible de penser que le destin d'une
personne si aimable pût être en quelque sorte lié à celui de gens
de l'espèce de l'homme que j'avais devant les yeux, et cependant
il me paraissait impossible d'en douter. Mais que pouvait faire ce
Campbell pour les affaires de mon père? Comme Rashleigh, à la
prière de miss Vernon, avait trouvé moyen de le faire paraître
quand sa présence avait été nécessaire pour me justifier de
l'accusation de Morris, ne se pouvait-il pas qu'elle eût de même
assez de crédit sur Campbell pour qu'il fit à son tour paraître
Rashleigh? D'après cette supposition, je lui demandai s'il savait
où était mon perfide cousin, s'il y avait longtemps qu'il ne
l'avait vu.
Il ne me répondit pas directement.
-- Ce qu'on me demande est un peu chatouilleux: mais n'importe, il
faudra le faire. M. Osbaldistone, je ne demeure pas loin d'ici.
Mon parent peut vous montrer le chemin. Venez me voir dans mes
montagnes, je vous y recevrai avec plaisir, et il est probable que
je pourrai être utile à votre père. Je suis pauvre; mais l'esprit
vaut mieux que la richesse... Cousin, si un tour dans nos
montagnes ne vous fait pas peur, et que vous vouliez venir manger
des tranches de mouton à l'écossaise, ou une cuisse de daim, venez
avec ce gentilhomme sassenach jusqu'à Drymen ou Bucklivie; venez
plutôt jusqu'au clachan[82] d'Aberfoil; j'aurai soin qu'il s'y
trouve quelqu'un pour vous conduire où je serai alors... Qu'en
dites-vous? Voilà mon pouce[83], je ne vous tromperai jamais.
-- Non, non, Rob, répondit le prudent bourgeois, je ne m'éloigne
pas ainsi des Gorbals. Je ne me soucie point d'aller dans vos
montagnes sauvages, parmi vos jambes rouges[84] en kilt: cela ne
convient ni à mon rang ni à ma place.
-- Au diable votre rang et votre place! La seule goutte de bon
sang que vous ayez dans les veines vient de la bisaïeule de votre
grand-oncle, qui fut _justifié[85]_ à Dumbarton. Et vous pensez que
vous dérogeriez en vous trouvant parmi nous?... Écoutez-moi, je
vous dois mille livres d'Écosse; eh bien! comme vous êtes un brave
homme, après tout, venez avec ce sassenach, et je vous paierai
jusqu'au dernier plack et bawbie[86].
-- Laissez là votre gentilhommerie, reprit le magistrat; -- portez
votre sang noble au marché, vous verrez combien on vous en
donnera. -- Mais, si j'allais vous rendre cette visite, paieriez-
vous bien véritablement?
-- Je vous le jure, dit le Highlander, par le tombeau de celui qui
repose sous la pierre d'Inch-Cailleach.[87]
-- N'en dites pas davantage, Rob, n'en dites pas davantage. Nous
verrons ce que nous pourrons faire... Mais ne vous attendez pas
que j'aille tout au fond des Highlands. Il faut que vous veniez
nous trouver au clachan d'Aberfoil, ou au moins à Bucklivie... et
surtout n'oubliez pas le nécessaire.
-- Ne craignez rien, ne craignez rien. Je serai fidèle à ma
parole, comme la lame de ma claymore, qui ne m'en a jamais
manqué... Mais il faut que je change d'air, cousin; celui de la
tolbooth de Glascow ne convient pas à la constitution d'un
Highlander.
-- Je le crois, ma foi!... Si je faisais mon devoir, vous ne
changeriez pas sitôt d'atmosphère; et, quand cela arriverait, vous
ne gagneriez pas au change... Qui m'aurait dit que j'aiderais
jamais à échapper à la justice? Ce sera une honte éternelle pour
ma mémoire et pour celle de mon père, le...
-- Ta, ta, ta, ta! Que cette mouche ne vous pique pas, cousin;
quand la boue est sèche, il ne s'agit que de la brosser: votre
père, le brave homme! savait tout comme un autre fermer les yeux
sur les fautes d'un ami.
-- Vous pouvez avoir raison, Rob, répondit le bailli après un
moment de réflexion. Le diacre, mon père, que Dieu veuille avoir
son âme!... était un homme sensé. Il savait que nous avons tous
nos défauts, et il aimait à rendre service à ses amis. Vous ne
l'avez donc pas oublié?
Cette question fut faite à demi-voix et d'un ton où il y avait
autant de burlesque que de pathétique.
-- Oublié! pourquoi l'aurais-je oublié? C'était un brave
tisserand. C'est lui qui m'a fait ma première paire de bas... Mais
allons, cousin,
_Donnez-moi mon chapeau, sellez-moi mon bidet,_
_Ouvrez-moi votre porte, appelez mon valet._
_Et laissez-moi partir; car, je dois vous le dire,_
_De Dundee à la fin il faut que je me tire._
-- Paix, monsieur, paix! s'écria le magistrat d'un ton d'autorité.
Pouvez-vous bien chanter ainsi, étant si près du dimanche? Cette
maison peut encore vous entendre chanter un autre air. Vous pouvez
glisser avant d'en sortir... Stanchels, ouvrez la porte.
La porte s'ouvrit; nous sortîmes, Campbell et moi: le geôlier vit
avec surprise deux étrangers entrés sans qu'il s'en fût douté;
mais M. Jarvie prévint ses questions en lui disant:
-- Deux de mes amis, Stanchels, deux de mes amis. Nous descendîmes
l'escalier et nous entrâmes dans le vestibule, où l'on appela
Dougal plus d'une fois; mais Dougal ne paraissait ni ne répondait.
-- Si je connais bien Dougal, observa Campbell avec un sourire
sardonique, il n'attend pas les remerciements qu'on lui doit pour
la besogne qu'il a faite cette nuit, et il est probablement déjà
au grand trot dans le défilé de Ballamaha.[88]
-- Comment! comment! s'écria le bailli en colère. Et il nous
laisse tous, et moi surtout, dans la tolbooth pour toute la nuit.
Qu'on demande des marteaux, des leviers, des tenailles et des
barres de fer; qu'on envoie chercher le diacre Yettlin le
forgeron; qu'il sache que le bailli Jarvie a été enfermé dans la
tolbooth par un vilain Highlander qu'il fera pendre aussi haut
qu'Aman.
-- Quand vous le tiendrez, dit gravement Campbell. Mais sûrement
la porte n'est pas fermée.
Effectivement on reconnut que non seulement la porte était
ouverte, mais que Dougal, en emportant les clefs, avait pris soin
que personne ne pût exercer, en son absence, les fonctions de
portier.
-- Cette créature a des éclairs de bon sens, chuchota Campbell: il
savait qu'une porte ouverte pouvait m'être utile au besoin.
Nous nous trouvions alors dans la rue.
-- Je vous dirai, d'après mon pauvre avis, Rob, dit M. Jarvie,
que, si vous continuez à mener la même vie, vous feriez bien, en
cas d'accident, de placer un de vos affidés dans chaque prison
d'Écosse.
-- Si un de mes parents était bailli dans chaque ville, cousin,
cela me serait assez utile. Mais bonsoir ou bonjour, et n'oubliez
pas le chemin d'Aberfoil.
Sans attendre de réponse, il entra dans la rue de traverse près de
laquelle nous nous trouvions, et l'obscurité nous le fit perdre de
vue. À l'instant même nous entendîmes un coup de sifflet d'une
nature toute particulière, et un autre répondit.
-- Entendez-vous les diables des Highlands? dit M. Jarvie; ils se
croient déjà sur les flancs du Ben-Lomond, où ils peuvent siffler
et jurer sans s'inquiéter du jour du sabbat, mais...
Quelque chose tombant avec bruit à ses pieds l'interrompit en ce
moment.
-- Dieu me protège!... qu'est-ce que cela veut dire encore?
Mattie, approchez donc la lanterne. En conscience! ce sont les
clefs de la prison... C'est bien, du moins. Il aurait coûté de
l'argent pour en faire faire d'autres; et puis les questions:
comment se sont-elles perdues? on en jaserait un peu trop... Ah!
si le bailli Grahame savait ce qui s'est passé cette nuit, ce ne
serait pas une bonne affaire pour mon cou.
Comme nous n'étions qu'à quelques pas de la prison, nous y
retournâmes pour rendre les clefs au concierge en chef que nous
trouvâmes dans le vestibule où il montait la garde, n'osant
quitter ce poste avant de voir arriver celui qu'il avait envoyé
aussitôt chercher pour remplacer le Celte fugitif Dougal.
Quand ce devoir fut rempli envers la ville, comme la demeure du
digne magistrat se trouvait sur le chemin que je devais suivre
pour rentrer dans mon auberge, je profitai de sa lanterne, et il
profita de mon bras, secours qui ne lui était pas inutile dans des
rues obscures et mal pavées. Le vieillard est ordinairement
sensible aux moindres attentions qu'il reçoit du jeune homme. Le
bailli me témoigna de l'intérêt et me dit que, puisque je n'étais
pas de cette race de comédiens qu'il détestait au fond de l'âme,
il serait charmé si je voulais venir le lendemain, ou plutôt le
jour même, déjeuner avec lui et manger un hareng frais ou une
tranche de veau sur le gril, ajoutant que je trouverais chez lui
M. Owen, qui serait alors en liberté.
-- Mais, mon cher monsieur, lui dis-je après avoir accepté son
invitation en l'en remerciant, quelle raison aviez-vous donc pour
croire que j'avais pris le parti du théâtre?
-- C'est un imbécile bavard, nommé Fairservice, qui est venu chez
moi un peu avant minuit pour me prier de donner ordre au crieur
public de proclamer sur-le-champ dans toute la ville une
récompense honnête à quiconque donnerait de vos nouvelles. Il m'a
dit qui vous étiez, et m'a assuré que votre père vous avait
renvoyé de chez lui, parce que vous ne vouliez pas travailler à
ses affaires, et parce que vous composiez des vers, et que vous
vouliez vous faire comédien. Il avait été amené chez moi par un
nommé Hammorgaw, notre grand chantre, qui me dit que c'était une
de ses connaissances. Je les ai chassés tous les deux par les
épaules, en leur disant que ce n'était pas l'heure de venir me
faire une pareille demande. À présent je vois ce qui en est, et ce
Fairservice est une espèce de fou qui est mal informé sur votre
compte. Je vous aime, jeune homme, continua le bailli, j'aime un
garçon qui secourt ses amis dans l'affliction. C'est ce que j'ai
toujours fait, et c'est ce que faisait mon père le diacre; puisse
son âme être en paix! Mais ne faites pas votre compagnie de ces
Highlanders, mauvais bétail! On ne peut mettre la main dans le
goudron sans se noircir les doigts: souvenez-vous de cela. Sans
doute l'homme le plus sage, le plus prudent, peut commettre des
erreurs. Moi-même n'en ai-je pas commis cette nuit? Voyons,
combien? Une... deux... trois. Oui, j'ai fait trois choses que mon
père n'aurait pu croire, les eût-il vues de ses propres yeux.
Nous étions arrivés à la porte. Il s'arrêta avant d'entrer, et
continua d'un ton contrit et solennel.
-- D'abord j'ai pensé à mes affaires temporelles le jour du
sabbat. Ensuite je me suis rendu caution d'un Anglais. Enfin j'ai
laissé échapper un malfaiteur. Mais il y a du baume à Galaad,
M. Osbaldistone. Mattie, je saurai bien rentrer seul, conduisez
M. O... chez la mère Flyter, au coin de cette ruelle. Puis il
ajouta tout bas: J'espère que vous serez sage avec Mattie. Songez
que Mattie est fille d'un honnête homme, et qu'elle est petite-
cousine du laird de Limmerfield.
Chapitre XXIV.
Votre seigneurie veut-elle bien accepter mes
humbles services? Je vous prie de me faire manger
de votre pain, quelque noir qu'il soit, et boire de
votre boisson, quelque faible qu'elle puisse être.
Elle n'aura pas à se plaindre de son serviteur,
et je ferai pour quarante shillings ce qu'un autre
ne ferait que pour trois livres sterling.