Une heure avant le jour, Emmi, qui s'était commandé à lui-même de ne

pas dormir trop serré, s'éveilla et regarda autour de lui. La lune

s'était levée tard et n'était pas couchée. Les oiseaux ne disaient

rien encore. La chouette faisait sa ronde et n'était pas rentrée. Le

silence est une belle chose, il est rare dans une forêt, où il y a

toujours quelque être qui grimpe ou quelque chose qui tombe. Emmi but

ce beau silence comme un rafraîchissement en se rappelant le vacarme

étourdissant de la foire, le tam-tam et la grosse caisse des

saltimbanques, les disputes des acheteurs et des vendeurs, le

grincement des vielles et le mugissement des cornemuses, les cris des

animaux ennuyés ou effrayés, les rauques chansons des buveurs, tout ce

qui l'avait tour à tour étonné, amusé, épouvanté. Quelle différence

avec les voix mystérieuses, discrètes ou imposantes de la forêt! Une

faible brise s'éleva avec l'aube et fit frissonner mélodieusement la

cime des arbres. Celle du chêne semblait dire:

--Reste tranquille, Emmi; sois tranquille et content, petit Emmi.

«Tous les arbres parlent,» lui avait dit la Catiche.

--C'est vrai, pensait-il, ils ont tous leur voix et leur manière de

gémir ou de chanter; mais ils ne savent ce qu'ils disent, à ce que

prétend cette sorcière. Elle ment: les arbres se plaignent ou se

réjouissent innocemment. Elle ne peut pas les comprendre, elle qui ne

pense qu'au mal!

Emmi fut aux coupes à l'heure dite et y travailla tout l'été et tout

l'hiver suivant. Tous les samedis soir, il allait coucher dans son

chêne. Le dimanche, il faisait une courte visite aux habitants de

Cernas et revenait à son gîte jusqu'au lundi matin. Il grandissait et

restait mince et léger, mais se tenait très-proprement et avait une

jolie petite mine éveillée et aimable qui plaisait à tout le monde. Le

père Vincent lui apprenait à lire et à compter. On faisait cas de

son esprit, et sa tante, qui n'avait pas d'enfants, eût souhaité le

retenir auprès d'elle pour lui faire honneur et profit, car il était

de bon conseil et paraissait s'entendre à tout.

Mais Emmi n'aimait que les bois. Il en était venu à y voir, à y

entendre des choses que n'entendaient ni ne voyaient les autres. Dans

les longues nuits d'hiver, il aimait surtout la région des pins, où

la neige amoncelée dessinait, le long des rameaux noirs, de grandes

belles formes blanches mollement couchées, qui, parfois balancées par

la brise, semblaient se mouvoir et s'entretenir mystérieusement. Le

plus souvent elles paraissaient dormir, et il les regardait avec un

respect mêlé de frayeur. Il eût craint de dire un mot, de faire un

mouvement qui eût réveillé ces belles fées de la nuit et du silence.

Dans la demi-obscurité des nuits claires où les étoiles scintillaient

comme des yeux de diamant en l'absence de la lune, il croyait saisir

les formes de ces êtres fantastiques, les plis de leurs robes, les

ondulations de leurs chevelures d'argent. Aux approches du dégel,

elles changeaient d'aspect et d'attitude, et il les entendait tomber

des branches avec un bruit frais et léger, comme si, en touchant

la nappe neigeuse du sol, elles eussent pris un souple élan pour

s'envoler ailleurs.

Quand la glace emprisonnait le petit ruisseau, il la cassait pour

boire, mais avec précaution, pour ne pas abîmer l'édifice de cristal

que formait sa petite chute. Il aimait à regarder le long des chemins

de la forêt les girandoles du givre et les stalactites irisées par le

soleil levant.

Il y avait des soirs où l'architecture transparente des arbres privés

de feuilles se dessinait en dentelle noire sur le ciel rouge ou sur le

fond nacré des nuages éclairés par la lune. Et, l'été, quelles chaudes

rumeurs, quels concerts d'oiseaux sous le feuillage! Il faisait la

guerre aux rongeurs et aux fureteurs friands des oeufs ou des petits

dans les nids. Il s'était fabriqué un arc et des flèches et s'était

rendu très-adroit à tuer les rats et les vipères. Il épargnait les

belles couleuvres inoffensives qui serpentent avec tant de grâce sur

la mousse, et les charmants écureuils, qui ne vivent que des amandes

du pin, si adroitement extraites par eux de leur cône.

Il avait si bien protégé les nombreux habitants de son vieux chêne que

tous le connaissaient et le laissaient circuler au milieu d'eux. Il

s'imaginait comprendre le rossignol le remerciant d'avoir sauvé sa

nichée et disant tout exprès pour lui ses plus beaux airs. Il ne

permettait pas aux fourmis de s'établir dans son voisinage; mais

il laissait le pivert travailler dans le bois pour en retirer les

insectes rongeurs qui le détériorent. Il chassait les chenilles du

feuillage. Les hannetons voraces ne trouvaient pas grâce devant lui.

Tous les dimanches, il faisait à son cher arbre une toilette complète,

et en vérité jamais le chêne ne s'était si bien porté et n'avait étalé

une si riche et si fraîche verdure. Emmi ramassait les glands les plus

sains et allait les semer sur la lande voisine où il soignait leur

première enfance en empêchant la bruyère et la cuscute de les

étouffer.

Il avait pris les lièvres en amitié et n'en voulait plus détruire pour

sa nourriture. De son arbre, il les voyait danser sur le serpolet, se

coucher sur le flanc comme des chiens fatigués, et tout à coup, au

bruit d'une feuille sèche qui se détache, bondir avec une grâce

comique, et s'arrêter court, comme pour réfléchir après avoir cédé à

la peur. Si, en se promenant par les chaudes journées, il se sentait

le besoin de faire une sieste, il grimpait dans le premier arbre venu,

et, choisissant son gîte, il entendait les ramiers le bercer de leurs

grasseyements monotones et caressants; mais il était délicat pour son

coucher et ne dormait tout à fait bien que dans son chêne.

Il fallut pourtant quitter cette chère forêt quand la coupe fut

terminée et enlevée. Emmi suivit le père Vincent, qui s'en allait à

cinq lieues de là, du côté d'Oursines, pour entreprendre une autre

coupe dans une autre propriété.

Depuis le jour de la foire, Emmi n'était pas retourné dans ce vilain

endroit et n'avait pas aperçu la Catiche. Était-elle morte, était-elle

en prison? Personne n'en savait rien. Beaucoup de mendiants

disparaissent comme cela sans qu'on puisse dire ce qu'ils sont

devenus. Personne ne les cherche ni ne les regrette.

Emmi était très-bon. Il n'avait pas oublié le temps de solitude

absolue où, la croyant idiote et misérable, il l'avait vue chaque

semaine au pied de son chêne lui apportant le pain dont il était privé

et lui faisant entendre le son de la voix humaine. Il confia au

père Vincent le désir qu'il avait d'avoir de ses nouvelles, et ils

s'arrêtèrent à Oursines pour en demander. C'était jour de fête dans

cette cour des miracles. On trinquait et on chantait en choquant les

pots. Deux femmes décoiffées, et les cheveux au vent se battaient

devant une porte, les enfants barbotaient dans une mare infecte. Sitôt

que les deux voyageurs parurent, les enfants s'envolèrent comme une

bande de canards sauvages. Leur fuite avertit de proche en proche les

habitants. Tout bruit cessa, et les portes se fermèrent. La volaille

effarouchée se cacha dans les buissons.

--Puisque ces gens ne veulent pas qu'on voie leurs ébats, dit le père

Vincent, et puisque tu connais le logis de la Catiche, allons-y tout

droit.

Ils y frappèrent plusieurs fois sans qu'on leur répondît. Enfin une

voix cassée cria d'entrer, et ils poussèrent la porte. La Catiche,

pâle, maigre, effrayante, était assise sur une grande chaise auprès

du feu, ses mains desséchées collées sur les genoux. En reconnaissant

Emmi, elle eut une expression de joie.

--Enfin, dit-elle, te voilà, et je peux mourir tranquille!

Elle leur expliqua qu'elle était paralytique et que ses voisines

venaient la lever le matin, la coucher le soir et la faire manger à

ses heures.

--Je ne manque de rien, ajouta-t-elle, mais j'ai un grand souci. C'est

mon pauvre argent qui est là, sous cette pierre où je pose mes pieds.

Cet argent, je le destine à Emmi, qui est un bon coeur et qui m'a

sauvée de la prison au moment où je voulais le vendre à de mauvaises

gens; mais, sitôt que je serai morte, mes voisines fouilleront partout

et trouveront mon trésor: c'est cela qui m'empêche de dormir et de me

faire soigner convenablement. Il faut prendre cet argent, Emmi, et

l'emporter loin d'ici. Si je meurs, garde-le, je te le donne; ne te

l'avais-je pas promis? Si je reviens à la santé, tu me le rapporteras;

tu es honnête, je te connais. Il sera toujours à toi, mais j'aurai le

plaisir de le voir et de le compter jusqu'à ma dernière heure.

Emmi refusa d'abord. C'était de l'argent volé qui lui répugnait; mais

le père Vincent offrit à la Catiche de s'en charger pour le lui rendre

à sa première réclamation, ou pour le placer au nom d'Emmi, si elle

venait à mourir sans le réclamer. Le père Vincent était connu dans

tout le pays pour un homme juste qui avait honnêtement amassé du bien,

et la Catiche, qui rôdait partout et entendait tout, n'était pas sans

savoir qu'on devait se fier à lui. Elle le pria de bien fermer les

huisseries de sa cabane, puis de reculer sa chaise, car elle ne

pouvait se mouvoir, et de soulever la pierre du foyer. Il y avait bien

plus qu'elle n'avait montré la première fois à Emmi. Il y avait cinq

bourses de peau et environ cinq mille francs en or. Elle ne voulut

garder que trois cents francs en argent pour payer les soins de ses

voisins et se faire enterrer.

Et, comme Emmi regardait ce trésor avec dédain:

--Tu sauras plus tard, lui dit la Catiche, que la misère est un

méchant mal. Si je n'étais pas née dans ce mal, je n'aurais pas fait

ce que j'ai fait.

--Si vous vous en repentez, lui dit le père Vincent, Dieu vous le

pardonnera.

--Je m'en repens, répondit-elle, depuis que je suis paralytique, parce

que je meurs dans l'ennui et la solitude. Mes voisins me déplaisent

autant que je leur déplais. Je pense à cette heure que j'aurais mieux

fait de vivre autrement.

Emmi lui promit de revenir la voir et suivit le père Vincent dans son

nouveau travail. Il regretta bien un peu sa forêt de Cernas, mais il

avait l'idée du devoir et fit le sien fidèlement. Au bout de huit

jours, il retourna vers la Catiche. Il arriva comme on emportait sa

bière sur une petite charrette traînée par un âne. Emmi la suivit

jusqu'à la paroisse, qui était distante d'un quart de lieue, et

assista à son enterrement. Au retour, il vit que tout chez elle était

au pillage et qu'on se battait à qui aurait ses nippes. Il ne se

repentit plus d'avoir soustrait à ces mauvaises gens le trésor de la

vieille.

Quand il fut de retour à la coupe, le père Vincent lui dit:

--Tu es trop jeune pour avoir cet argent-là. Tu n'en saurais pas tirer

parti, ou tu te laisserais voler. Si tu m'agrées pour tuteur, je

le placerai pour le mieux, et je t'en servirai la rente jusqu'à ta

majorité.

--Faites-en ce qu'il vous plaira, répondit Emmi; je m'en rapporte

à vous. Pourtant, si c'est de l'argent volé, comme la vieille s'en

vantait, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le rendre?

--Le rendre à qui? Ç'a été volé sou par sou, puisque cette femme

obtenait la charité en trompant le monde et en chipant deçà et delà on

ne sait à qui, des choses que nous ne savons pas, et que personne ne

songe plus à réclamer. L'argent n'est pas coupable, la honte est pour

ceux qui en font mauvais emploi. La Catiche était une champie, elle

n'avait pas de famille, elle n'a pas laissé d'héritier; elle te donne

son bien, non pas pour te remercier d'avoir fait quelque chose de mal,

mais au contraire parce que tu lui as pardonné celui qu'elle voulait

te faire. J'estime donc que c'est pour toi un héritage bien acquis, et

qu'en te le donnant cette vieille a fait la seule bonne action de sa

vie. Je ne veux pas te cacher qu'avec le revenu que je te servirai, tu

as le moyen de ne pas travailler beaucoup; mais, si tu es, comme je

le crois, un vrai bon sujet, tu continueras à travailler de tout ton

coeur, comme si tu n'avais rien.

--Je ferai comme vous me conseillez, répondit Emmi. Je ne demande qu'à

rester avec vous et à suivre vos commandements.

Le brave garçon n'eut point à se repentir de la confiance et de

l'amitié qu'il sentait pour son maître. Celui-ci le regarda toujours

comme son fils et le traita en bon père. Quand Emmi fut en âge

d'homme, il épousa une des petites-filles du vieux bûcheron, et, comme

il n'avait pas touché à son capital, que les intérêts de chaque année

avaient grossi, il se trouva riche pour un paysan de ce temps-là. Sa

femme était jolie, courageuse et bonne; on faisait grand cas, dans

tout le pays, de ce jeune ménage, et, comme Emmi avait acquis quelque

savoir et montrait beaucoup d'intelligence dans sa partie, le

propriétaire de la forêt de Cernas le choisit pour son garde général

et lui fit bâtir une jolie maison dans le plus bel endroit de la

vieille futaie, tout auprès du chêne parlant.

La prédiction du père Vincent s'était facilement réalisée. Emmi était

devenu trop grand pour occuper son ancien gîte, et le chêne avait

refait tant d'écorce, que la logette s'était presque refermée. Quand

Emmi, devenu vieux, vit que la fente allait bientôt se fermer tout à

fait, il écrivit avec une pointe d'acier, sur une plaque de cuivre,

son nom, la date de son séjour dans l'arbre et les principales

circonstances de son histoire, avec cette prière à la fin: «Feu du

ciel et vent de la montagne, épargnez mon ami le vieux chêne. Faites

qu'il voie encore grandir mes petits-enfants et leurs descendants

aussi. Vieux chêne qui m'as parlé, dis-leur aussi quelquefois une

bonne parole pour qu'ils t'aiment toujours comme je t'ai aimé.»

Emmi jeta cette plaque écrite dans le creux où il avait longtemps

dormi et songé.

La fente s'est refermée tout à fait. Emmi a fini de vivre, et l'arbre

vit toujours. Il ne parle plus, ou, s'il parle, il n'y a plus

d'oreilles capables de le comprendre. On n'a plus peur de lui, mais

l'histoire d'Emmi s'est répandue, et, grâce au bon souvenir que

l'homme a laissé, le chêne est toujours respecté et béni.

LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE

PREMIÈRE PARTIE

LE CHIEN

A GABRIELLE SAND

Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom prêtait

souvent à rire: il s'appelait M. Lechien. Il en plaisantait le premier

et ne paraissait nullement contrarié quand les enfants l'appelaient

Médor ou Azor.

C'était un homme très-bon, très-doux, un peu froid de manières, mais

très-estimé pour la droiture et l'aménité de son caractère. Rien en

lui, hormis son nom, ne paraissait bizarre: aussi nous étonna-t-il

beaucoup, un jour où son chien avait fait une sottise au milieu du

dîner. Au lieu de le gronder ou de le battre, il lui adressa, d'un ton

froid et en le regardant fixement, cette étrange mercuriale:

--Si vous agissez ainsi, monsieur, il se passera du temps avant que

vous cessiez d'être chien. Je l'ai été, moi qui vous parle, et il

m'est arrivé quelquefois d'être entraîné par la gourmandise, au point

de m'emparer d'un mets qui ne m'était pas destiné; mais je n'avais pas

comme vous l'âge de raison, et d'ailleurs sachez, monsieur, que je

n'ai jamais cassé l'assiette.

Le chien écouta ce discours avec une attention soumise; puis il fit

entendre un bâillement mélancolique, ce qui, au dire de son maître,

n'est pas un signe d'ennui, mais de tristesse chez les chiens; après

quoi, il se coucha, le museau allongé sur ses pattes de devant, et

parut plongé dans de pénibles réflexions.

Nous crûmes d'abord que, faisant allusion à son nom, notre voisin

avait voulu montrer simplement de l'esprit pour nous divertir; mais

son air grave et convaincu nous jeta dans la stupeur lorsqu'il nous

demanda si nous n'avions aucun souvenir de nos existences antérieures.

--Aucun! fut la réponse générale.

M. Lechien ayant fait du regard le tour de la table, et, nous voyant

tous incrédules, s'avisa de regarder un domestique qui venait d'entrer

pour remettre une lettre et qui n'était nullement au courant de la

conversation.

--Et vous, Sylvain, lui dit-il, vous souvenez-vous de ce que vous avez

été avant d'être homme?

Sylvain était un esprit railleur et sceptique.

--Monsieur, répondit-il sans se déconcerter, depuis que je suis homme

j'ai toujours été cocher: il est bien probable qu'avant d'être cocher,

j'ai été cheval!

--Bien répondu! s'écria-t-on.

Et Sylvain se retira aux applaudissements des joyeux convives.

--Cet homme a du sens et de l'esprit, reprit notre voisin; il est bien

probable, pour parler comme lui, que, dans sa prochaine existence, il

ne sera plus cocher, il deviendra maître.

--Et il battra ses gens, répondit un de nous, comme, étant cocher, il

aura battu ses chevaux.

--Je gage tout ce que voudrez, repartit notre ami, que Sylvain ne

bat jamais ses chevaux, de même que je ne bats jamais mon chien. Si

Sylvain était brutal et cruel, il ne serait pas devenu bon cocher et

ne serait pas destiné à devenir maître. Si je battais mon chien, je

prendrais le chemin de redevenir chien après ma mort.

On trouva la théorie ingénieuse, et on pressa le voisin de la

développer.

--C'est bien simple, reprit-il, et je le dirai en peu de mots.

L'esprit, la vie de l'esprit, si vous voulez, a ses lois comme la

matière organique qu'il revêt a les siennes. On prétend que l'esprit

et le corps ont souvent des tendances opposées; je le nie, du moins

je prétends que ces tendances arrivent toujours, après un combat

quelconque, à se mettre d'accord pour pousser l'animal qui est le

théâtre de cette lutte à reculer ou à avancer dans l'échelle des

êtres. Ce n'est pas l'un qui a vaincu l'autre. La vie animale n'est

pas si pernicieuse que l'on croit. La vie intellectuelle n'est pas

si indépendante que l'on dit. L'être est un; chez lui, les besoins

répondent aux aspirations, et réciproquement. Il y a une loi plus

forte que ces deux lois, un troisième terme qui concilie l'antithèse

établie dans la vie de l'individu; c'est la loi de la vie générale, et

cette loi divine, c'est la progression. Les pas en arrière confirment

la vérité de la marche ascendante. Tout être éprouve donc à son insu

le besoin d'une transformation honorable, et mon chien, mon cheval,

tous les animaux que l'homme a associés de près à sa vie l'éprouvent

plus sciemment que les bêtes qui vivent en liberté. Voyez le chien!

cela est plus sensible chez lui que chez tous les autres animaux.

Il cherche sans cesse à s'identifier à moi; il aime ma cuisine, mon

fauteuil, mes amis, ma voiture. Il se coucherait dans mon lit, si je

le lui permettais; il entend ma voix, il la connaît, il comprend ma

parole. En ce moment, il sait parfaitement que je parle de lui. Vous

pouvez observer le mouvement de ses oreilles.

--Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je; quand vous

prononcez le mot chien, il tressaille, c'est vrai, mais le

développement de votre idée reste pour lui un mystère impénétrable.

--Pas tant que vous croyez! Il sait qu'il en est cause, il se souvient

d'avoir commis une faute, et à chaque instant il me demande du regard

si je compte le punir ou l'absoudre. Il a l'intelligence d'un enfant

qui ne parle pas encore.

--Il vous plaît de supposer tout cela, parce que vous avez de

l'imagination.

--Ce n'est pas de l'imagination que j'ai, c'est de la mémoire.

--Ah! voilà! s'écria-t-on autour de nous. Il prétend se souvenir!

Alors qu'il raconte ses existences antérieures, vite! nous écoutons.

--Ce serait, répondit M. Lechien, une interminable histoire, et des

plus confuses, car je n'ai pas la prétention de me souvenir de

tout, du commencement du monde jusqu'à aujourd'hui. La mort a cela

d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle

qui lui succède. Elle étend un nuage épais où le _moi_ s'évanouit pour

se transformer sans que nous ayons conscience de l'opération. Moi qui,

par exception, à ce qu'il parait, ai conservé un peu la mémoire du

passé, je n'ai pas de notions assez nettes pour mettre de l'ordre dans

mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j'ai suivi l'échelle de

progression régulièrement, sans franchir quelques degrés, ni si j'ai

recommencé plusieurs fois les diverses stations de ma métempsycose.

Cela, vraiment, je ne le sais pas; mais j'ai dans l'esprit des images

vives et soudaines qui me font apparaître certains milieux traversés

par moi à une époque qu'il m'est impossible de déterminer, et alors

je retrouve les émotions et les sensations que j'ai éprouvées dans ce

temps-là. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine rivière

où j'ai été poisson. Quel poisson? Je ne sais pas! Une truite

peut-être, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troubles et

mon ardeur incessante à remonter les courants. Je ressens encore

l'impression délicieuse du soleil traçant des filets déliés ou des

arabesques de diamants mobiles sur les flots brisés. Il y avait...

je ne sais où!--les choses alors n'avaient pas de nom pour moi,--une

cascade charmante où la lune se jouait en fusées d'argent. Je passais

là des heures entières à lutter contre le flot qui me repoussait. Le

jour, il y avait sur le rivage des mouches d'or et d'émeraude qui

voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse

adresse, me faisant de cette chasse un jeu folâtre plutôt qu'une

satisfaction de voracité. Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues

m'effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir

m'enlacer dans leurs vertes chevelures; mais la passion du mouvement

et de la liberté me reportait toujours vers les eaux libres et

rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me

reposer, ah! c'était une ivresse! Je me suis rappelé ce bon temps

l'autre jour en me baignant dans votre rivière, et à présent je ne

l'oublierai plus!

--Encore, encore! s'écrièrent les enfants, qui écoutaient de toutes

leurs oreilles. Avez-vous été grenouille, lézard, papillon?

--Lézard, je ne sais pas, grenouille probablement; mais papillon, je

m'en souviens à merveille. J'étais fleur, une jolie fleur blanche

délicatement découpée, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse

pendant sur le bord d'une source, et j'avais toujours soif, toujours

soif. Je me penchais sur l'eau sans pouvoir l'atteindre, un vent frais

me secouait sans cesse. Le désir est une puissance dont on ne connaît

pas la limite. Un matin, je me détachai de ma tige, je flottai

soutenue par la brise. J'avais des ailes, j'étais libre et vivant. Les

papillons ne sont que des fleurs envolées un jour de fête où la nature

était en veine d'invention et de fécondité.

--Très-joli, lui dis-je, mais c'est de la poésie!

--Ne l'empêchez pas d'en faire, s'écrièrent les jeunes gens; il nous

amuse!

Et, s'adressant à lui:

--Pouvez-vous nous dire à quoi vous songiez quand vous étiez une

pierre?

--Une pierre est une chose et ne pense pas, répondit-il; je ne me

rappelle pas mon existence minérale; pourtant, je l'ai subie comme

vous tous et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit

tout à fait inerte. Je ne m'étends jamais sur une roche sans ressentir

à son contact quelque chose de particulier qui m'affirme les antiques

rapports que j'ai dû avoir avec elle. Toute chose est un élément de

transformation. La plus grossière a encore sa vitalité latente dont

les sourdes pulsations appellent la lumière et le mouvement: l'homme

désire, l'animal et la plante aspirent, le minéral attend. Mais, pour

me soustraire aux questions embarrassantes que vous m'adressez, je

vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous

dire comment j'ai vécu, c'est-à-dire agi et pensé la dernière fois que

j'ai été chien. Ne vous attendez pas à des aventures dramatiques, à

des sauvetages miraculeux; chaque animal a son caractère personnel.

C'est une étude de caractère que je vais vous communiquer.

On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence,

et l'étrange narrateur parla ainsi:

--J'étais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je ne me

rappelle ni ma mère, dont je fus séparé très-jeune, ni la cruelle

opération qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva

beau ainsi mutilé, et de bonne heure j'aimai les compliments. Du plus

loin que je me souvienne, j'ai compris le sens des mots _beau chien,

joli chien_; j'aimais aussi le mot _blanc_. Quand les enfants, pour me

faire fête, m'appelaient _lapin blanc_, j'étais enchanté. J'aimais

à prendre des bains; mais, comme je rencontrais souvent des eaux

bourbeuses où la chaleur me portait à me plonger, j'en sortais tout

terreux, et on m'appelait _lapin jaune_ ou _lapin noir_, ce qui

m'humiliait beaucoup. Le déplaisir que j'en éprouvai mainte fois

m'amena à faire une distinction assez juste des couleurs.

Contes d'une grand-mère · 第 2 / 11 段