Une jeune Espagnole, finement jolie, accompagnée, elle aussi, d'une
mère qui faisait penser à «la vieille Maugrabine»; de Gastibelza,
vint solliciter «l'éminent critique». La gracieuse enfant s'imaginait
faire de la peinture. D'un pinceau, qui semblait trempé dans du
miel, elle léchait, en effet, de petites toiles, qui le plus souvent
la représentaient elle-même, bien enlaidie.... A cause de ses
beaux yeux andalous et de sa passion sincère pour la peinture, mon
père recommanda, le mieux qu'il put, la jeune artiste, et, très
reconnaissante, la vieille Maugrabine, apporta un jour, dans un petit
panier, un angora blanc, tout bébé, qui lui était né d'une noble
chatte....
On baptisa le nouveau venu: Don Pierrot de Navarre, et ce fut un chat
très aimé.
Il n'y avait alors à la maison aucun animal, sauf des oiseaux dans une
grande volière, qu'une amie, s'expatriant, avait donnée à garder à ma
mère et ne reprenait plus. Don Pierrot est le premier chat que j'aie
connu chez mon père.
Tous les solliciteurs n'étaient cependant pas accueillis aussi
cordialement que ces aimables Espagnoles, surtout quand ils s'avisaient
de vouloir offrir un don, pour acheter la faveur....
Un jour, nous entendîmes des rugissements dans le salon, où mon père
recevait un inconnu; puis le monsieur, reconduit à coups de pieds,
traversa comme une flèche l'antichambre et, poursuivi jusque sur le
palier, dégringola l'escalier la tête la première.
Mon père était blême et tremblant de fureur: il continuait à couvrir
d'injures véhémentes «le misérable, qui avait osé lui offrir une somme
énorme, pour louer je ne sais quoi d'idiot!...»
Dans sa colère, d'un mouvement nerveux, il avait descellé la tablette
de marbre de la cheminée, avec l'idée de la jeter à la tête de cet
imbécile; la pendule et les bibelots précieux l'avaient échappé belle!
Le monsieur aussi!...
Se défendre des importuns et des solliciteurs était la grande affaire
et c'était extrêmement difficile. Cet appartement, situé d'une façon
si centrale, s'offrait naturellement aux visiteurs et toutes les
personnalités du jour y venaient journellement saluer mon père, qui, à
cause de cela n'osait pas consigner sa porte, craignant de voir un ami
éconduit par la maladresse du concierge.
Je ne me souviens pas d'avoir vu Gérard de Nerval, mais j'ai bien
souvent entendu parler de lui. Il avait été le camarade de collège
de mon père et c'est certainement l'ami qu'il a aimé avec le plus
de tendresse. Jamais, il ne cessa de regretter «ce pur et charmant
écrivain, qui, à l'esprit le plus ingénieux, au caprice le plus tendre,
joignait une forme sobre, délicate et parfaite,» celui à qui Gœthe
écrivait, après la traduction de _Faust_ en français, que Gérard publia
à l'âge de dix-huit ans: «Je ne me suis jamais si bien compris qu'en
vous lisant.» Le chagrin causé par sa mort tragique ne s'effaçait pas;
mon père et ma mère en parlaient souvent entre eux, avec de vagues
idées d'enquête et de représailles, car ils n'avaient jamais cru au
suicide. N'ayant pas de preuves suffisantes, mon père n'osait pas
écrire ce qu'il pensait, mais il le disait; d'après lui, Gérard de
Nerval n'avait matériellement pas pu se pendre là où il était accroché;
on l'avait assassiné, pour lui voler le prix d'un travail, qu'il avait
touché la veille.
Paul de Saint-Victor, qui venait souvent, était un des mieux
accueillis. Il se proclamait le disciple de mon père et ils avaient,
entre eux, une similitude extraordinaire de goûts et d'opinions
artistiques; une parenté d'esprit très singulière, qui leur créa même,
à propos du feuilleton du lundi, qu'ils faisaient tous deux dans
des journaux différents, de bien curieux embarras. Ils évitaient,
cependant, de se faire part de leurs impressions, quand ils se
rencontraient au théâtre. Ils causaient de littérature ou discutaient
des questions d'art, mais ne soufflaient mot de la pièce qu'on
représentait: Ils savaient bien que, même sans se rien dire, ils ne
seraient que trop du même avis. Plusieurs fois, en effet, il leur
était arrivé, sans qu'il fût possible de soupçonner l'un ou l'autre de
plagiat, les articles paraissant à la même heure, d'avoir écrit des
pages presque identiques. Mon père racontait que, maintes fois, en
commençant son feuilleton, il avait biffé ce qu'il venait d'écrire,
pour prendre un autre point de départ, se disant: «Saint-Victor va
commencer comme cela» et il était rare qu'il ne trouvât pas exprimée,
dans les premières lignes de l'article de son confrère, l'idée qui
s'était d'abord présentée à lui.
Quelquefois, c'était plus étrange encore. Tandis que mon père se
disait: «Saint Victor va penser ainsi», Saint-Victor, de son côté,
pensait: «Gautier aura cette idée-là» et, tous deux alors, pour éviter
la rencontre, laissant la route qui s'était d'abord offerte à eux,
prenaient un même sentier de traverse, qui, à leur joyeuse surprise les
remettait face à face.
A nous, Paul de Saint-Victor faisait un peu peur, par sa gaîté
moqueuse, la torsion de ses sourcils, ses moustaches en crocs, si
noires et si aiguës, et par la raideur de son cou, qui semblait
ankylosé par le carcan du faux-col éblouissant.
Edmond About, que l'on appelait toujours, je ne sais trop pourquoi: «Le
jeune About, âgé de vingt-sept ans», venait aussi. Mon père savait très
bien imiter sa manière de rire en fronçant le nez et en fermant tout
à fait les yeux; il s'exécutait sans se faire prier, dès que nous lui
disions: «Papa, fais About.»
Mais celui qui m'enthousiasma du premier coup, ce fut Gustave Flaubert.
Il m'apparut tout de suite comme un personnage prodigieux et colossal,
avec sa haute taille, ses larges épaules, ses beaux yeux bleus, frangés
de longs cils noirs et sa moustache de chef gaulois.
Il disait souvent: «C'est énorme!» en rejetant ses bras en arrière et
en se penchant vers son interlocuteur, comme s'il eût voulu lui donner
un coup de tête dans l'estomac.
A table, il racontait de monstrueux paris, dans lesquels on s'engageait
à boire des barils d'eaux-de-vie, à dévorer des monceaux de
nourriture, à accomplir des prouesses fantastiques; le tout énoncé avec
une richesse d'images, une abondance de gestes et une ampleur de voix,
qui me stupéfiaient et me comblaient d'admiration.
J'aurais voulu l'écouter toujours, et un de mes désirs était de lire
ses œuvres, mais j'avais beau fouiller la bibliothèque, je ne trouvais
aucun livre de lui.
Un soir, il avait promis de lire, devant quelques intimes, un fragment
de la première version de _La Tentation de saint Antoine_. Quand le
moment fut venu, on m'envoya me coucher. Je suppliais, avec des pleurs
et des cris, qu'on me permît d'entendre Flaubert, mais on déclara que
ce qu'il allait dire n'était pas du tout pour les petites filles. Mon
père était assez disposé à me laisser rester. Flaubert lui-même était
attendri; leur influence fut vaine et je dus céder la force.
Une fois couchée, tout émue encore de la lutte, j'essayai de me
résigner, mais les échos du _Gueuloir_ arrivaient jusqu'à moi et je
n'y pus tenir. Me glissant, pieds nus, sans bruit, je gagnai la salle
à manger, séparée du salon par une porte à deux battants, qui était
poussée sans être fermée tout à fait. Par l'entrebâillement, je
pouvais très bien voir, et entendre sans perdre un mot.
Flaubert, debout devant la cheminée, ployant un peu sa haute taille,
lisait à pleine voix, en faisant de larges gestes.
C'était l'épisode de la Reine de Saba, la description de sa parure
superbe, de sa robe de brocard d'or à falbalas de perles, dont la
longue queue était portée par douze négrillons, et l'extrémité tenue
par un singe, qui la soulevait, de temps à autre, pour regarder
dessous. J'eus l'idée que c'était à cause de cette malice du singe que
l'on n'avait pas voulu me laisser entendre.
Quand Flaubert eut fini de lire, au moment où j'allais me sauver, on
lui demanda de contrefaire l'ivrogne. Il se défendit longtemps, puis
finit par céder à l'insistance de tous.
J'assistai, alors, à une scène extraordinaire, d'un réalisme qui me
parut si effrayant, que je ne pus le voir jusqu'au bout et que je
regagnai mon lit, plus vite que je ne l'avais quitté, pour m'y blottir,
en me cachant la tête sous les couvertures.