Mon trousseau avait été confectionné sur des mesures approximatives et
sans être essayé; on m'en revêtit dès le lendemain. Il était hideux et
me fit horreur.
Un pantalon en finette grise, terminé par des bouts de jambes, de
serge noire, en forme de pantalon d'homme!... une robe de serge noire,
à gros plis, trop longue, et un tablier en lustrine noire à manches
boutonnées. On me tira les cheveux et on m'en fit deux nattes serrées.
Ainsi transformée, je fus jugée digne d'être présentée à la supérieure
du couvent. Sœur Sainte-Madeleine me prit par la main et me fit
traverser plusieurs grandes pièces, très cirées et très nues, où les
hautes fenêtres à petits carreaux étaient à demi voilées de calicot
blanc. La supérieure était en conférence avec l'aumônier, nous ne
trouvâmes qu'une de ses assistantes, comme qui dirait son premier
ministre: la mère Sainte-Trinité.
Elle était vieille, vieille, avec une longue figure très laide, mais
si bonne et si aimable qu'elle semblait agréable. Affalée dans un
fauteuil, sous son voile noir et sa guimpe blanche, elle riait, d'un
rire aux longues dents rares, et tendait vers moi ses mains noueuses.
La chambre était emplie de petites choses claires: images coloriées,
encadrées de broderies; bannières à franges d'argent; fleurs en papier
et petits Jésus de cire sous des globes de verre.
Près de la fenêtre, sur une table, était posé un objet, qui me parut
admirable. C'était un paysage en verre filé, avec des rochers bleus et
des arbres d'émeraude; des cascades lumineuses qui jaillissaient; des
petits anges aux ailes roses et des bergers au milieu de petits moutons
qui semblaient en sucre. Cette œuvre d'art me rappelait la pendule
mécanique du bon curé de Montrouge. Parlant pour la première fois, je
ne pus m'empêcher de demander «si ça marchait». Non, ça ne marchait
pas; mais la cascade était si luisante, qu'elle avait vraiment l'air de
couler.
La mère Sainte-Trinité alla, en trottinant, ouvrir un placard, dans
lequel étaient rangés toutes sortes de flacons, et de boîtes pleines
de friandises. Elle me fit boire un petit verre de cassis, «comme on
n'en buvait pas souvent», disait-elle, et jeta dans mon tablier, des
pralines, des macarons, des croquignoles....
--Quand tu en voudras d'autres, tu viendras me voir.
Il fallut bien dire: merci. Si c'était cela le couvent, ça n'était pas
si terrible.
Sœur Sainte-Madeleine me promena toute la matinée à travers le couvent,
au dortoir, à la lingerie, à la cuisine, à la chapelle, me distrayant
de force, par la vue de tant de choses nouvelles; elle me fit monter à
l'orgue et rester à côté d'elle, tandis qu'elle accompagnait des voix,
qui chantaient en bas, dans le chœur.
Quand la cloche du déjeuner tinta, elle me conduisit au réfectoire, où
à de vilaines tables longues, couvertes de toiles cirées noires, une
cinquantaine de fillettes, d'âges divers, mangeaient en silence. On me
mit à une table à part, mais je ne goûtais qu'avec répugnance à ces
mets fadasses et communs, et je ne voulus pas boire dans la timbale, où
l'abondance, pourtant claire, me paraissait se changer en encre.
C'est sur la récréation que l'on comptait le plus pour m'apprivoiser.
Je fus laissée dans la cour, au milieu de toutes les élèves lâchées,
qui sautaient et couraient, en poussant des cris aigus.
Je me dirigeai, sans avoir l'air d'y penser, vers le jardin des
religieuses. La porte était fermée à' clé et, à travers la grille, je
vis des sœurs qui se promenaient en lisant des prières.
Ce n'était pas le moment d'essayer de se sauver.
Des fillettes me suivaient, m'examinant avec des mines curieuses.
Quelques-unes m'invitèrent à des jeux, mais je faisais: «non» de la
tête sans répondre. J'étudiais la disposition du lieu, cherchant
l'issue, avec l'acharnement des bêtes captives. Un des coins de la cour
s'ouvrait sur une sorte de préau, planté de quelques grands arbres
et qui appartenait aussi aux élèves. Les grandes s'y promenaient
posément, par groupes de trois, en causant à demi-voix; le terrain,
battu par des piétinements, était complètement nu; quelques brins
d'herbes, se montraient seulement aux pieds des arbres, et des orties
assez épaisses bordaient la muraille noire, plus haute que partout
ailleurs, et qu'aucun treillage ni espalier ne rendaient accessible aux
escalades. D'un côté s'étendait la chapelle, que faisaient reconnaître
trois fenêtres en ogives, fermées de vitraux. Rien à espérer de cette
impasse: mieux valait fureter encore, peut-être, du côté de la rue.
Je revins dans la cour. La sœur tourière me cherchait partout: on
me demandait au parloir. Qui donc?... Peut-être venait-on pour
m'emmener!...
Je repassai le tour; on me guida par le couloir, et on me fit entrer
dans une cellule plus petite encore que celle de la veille. Mais dès
le seuil, je poussai un cri de joie: c'était ma nourrice! C'était la
Chérie, avec son auréole tuyautée, son petit châle vert à palmes!
Après tant de lourdes heures, au milieu d'inconnues, c'était bon de la
voir, elle. J'étais dans ses bras, assise sur ses genoux, roulant ma
tête sur son épaule.
--Tu viens me chercher, toi; tu ne veux pas que je reste dans cette
prison.
Hélas! non, elle ne venait pas me chercher, mais seulement me consoler
un peu. Elle était plus près de moi, maintenant, et viendrait me voir
souvent. Il fallait bien se résigner à obéir aux parents, puisqu'ils
étaient nos maîtres....
--Pourquoi faire des parents?... Je n'en veux pas ... et d'abord, je
vais me sauver.
A voix très basse, car j'avais l'impression que dans cette maison
pleine de grilles et de rideaux noirs, il devait y avoir des oreilles
partout, je lui exposai mon plan de fuite, et avec beaucoup de détails,
elle dut m'expliquer la route à suivre pour aller chez elle, car,
bien entendu, c'était elle qui me cacherait; mais ne sachant même pas
où j'étais, je ne comprenais guère ses explications: tant pis, je
demanderai tout le long du chemin, les Batignolles, et une fois là, je
saurai bien trouver l'impasse d'Antin.
Elle me donna des nouvelles de Marie, qui avait deux enfants; de
Sidonie, qui devait se marier. Pauline était en apprentissage pour
devenir blanchisseuse; Eugène, qui était mon frère de lait, était loin
d'être grand et fort comme moi, il allait à l'école, et s'il montrait
des dispositions, on avait l'idée d'en faire plus tard un mécanicien.
Quant au père, il lui donnait bien du tourment, il était malade et ne
travaillait presque plus: il s'en allait de la poitrine et elle était
bien lasse elle-même, car il lui fallait travailler double.
Comme je revoyais toutes ces chères figures à mesure qu'elle parlait,
et cette vie laborieuse! et humble, et le pauvre nid, si bien ouaté
pour moi de tendresse! Je pensais au puits sonore qui me faisait si
peur, au jardin de la propriétaire, à la soupente sous l'escalier où
avait logé ma chèvre blanche.... Pauvre Nounou!...
--Vois-tu, quand je serai grande, tu viendras avec moi, et tu ne
travailleras plus.
Certainement elle viendrait près de moi, si je voulais d'elle; mais,
pour cela, je devais devenir riche, étudier sérieusement, afin d'être
savante, au lieu de penser à me sauver du couvent....
Oh! ça, c'était décidé; je voulais bien travailler, mais ailleurs.
Un bruit léger de porte, le rideau noir glissant derrière le grillage,
et la sœur Marie-Jésus, d'une voix douce et sans timbre, nous
avertissant que les visites ne pouvaient pas se prolonger au delà de la
récréation, et que la cloche sonnait la rentrée en classe.
Déjà!... Elle venait à peine d'arriver, la Chérie!... Je voulais crier,
trépigner, mais elle se pencha vers moi, me dit tout bas:
--Prends garde, on ne me laisserait pas revenir.
Cela me calma subitement. Je me collais contre elle, espérant pouvoir
m'échapper quand elle passerait la porte de la rue. On se méfiait de
moi, car on n'ouvrit pas avant que je n'eusse repassé par le tour.
Je me retrouvai seule, dans la cour vide, le cœur gonflé de chagrin, la
gorge serrée, tout près d'éclater en sanglots.
Une grosse religieuse, qui passait, en se hâtant, me prit par la main.
--Venez, mon enfant, dit-elle, vous êtes de ma classe; il faut que je
vous présente à vos compagnes et que je vous installe.