Une solennité se préparait, dont je ne me doutais guère, et cependant
j'en étais une des héroïnes: on allait, ma sœur et moi, nous
baptiser.... Pourquoi si tard? Ce n'était certes pas à cause d'opinions
antireligieuses, aussi peu vraisemblables dans la famille italienne et
pieuse de ma mère, que dans la famille Gautier, ardemment légitimiste
et fidèle autant à l'autel qu'au trône. Peut-être était-ce simplement
un oubli; l'on n'avait pas trouvé le temps; ou bien pour choisir des
parrains et des marraines dignes de cette haute mission, ne s'était-on
pas pressé.
Une des tantes me conduisit donc, un beau jour, rue Rougemont, et m'y
laissa.
Quelque chose m'occupa tout de suite, ce fut la découverte que je fis
de ma sœur, Estelle. On ne m'avait jamais parlé d'elle, pas plus qu'on
ne me parlait de ma mère, et je ne savais pas que j'avais une sœur.
Elle ne s'en doutait probablement pas plus que moi et me regardait d'un
air extrêmement surpris. Elle était pâlotte, avec des yeux noirs à
longs cils et un petit toupet de cheveux noué par un ruban.
La connaissance fut vite faite, et ma sœur, me tenant par la main, me
fit visiter l'appartement.
Je le connaissais d'ailleurs. Je n'avais pas oublié l'antichambre noire
où j'avais tant pleuré, ni la salle à manger au plafond bas, dans
laquelle avait eu lieu ma première entrevue avec mon père, ni le salon,
ni les grosses roses de son tapis, rouges sur rouge. Je regardais la
cheminée, où brillaient des cuivres, et je me souvins d'une visite
d'hiver avec «la Chérie» pendant laquelle trépignant et criant, j'avais
voulu à toute force m'asseoir dans le feu.
Le balcon si étroit, me parut affreux, et j'avais le vertige de
voir les pavés en bas à une telle distance. Mais ma sœur m'indiqua
une manière de courir tout le long en sautillant et je voulus bien
condescendre à cette galopade restreinte.
On nous rappela à l'intérieur, pour essayer des robes blanches, que la
couturière venait d'apporter. Il y avait des broderies, des jours, des
rubans; cela me parut très joli.
Ma mère était là, en grande toilette, assise dans un fauteuil bas,
elle nous faisait tourner, à droite, à gauche, pour voir l'effet et
riait de nos mines satisfaites. Mon père, debout, regardait à travers
son monocle.
Mais ils s'en allèrent, ensemble, dîner en ville, et on nous laissa
seules, avec deux jeunes bonnes.
Deux folles, qui se mirent à danser et à chanter, dans la joie d'être
délivrées des maîtres pour toute une soirée, et firent sauter ma sœur
d'une façon désordonnée, à laquelle elle semblait accoutumée, car elle
ne réclama pas.
Notre petit dîner nous amusa beaucoup. Seules dans la salle à manger et
servies comme des grandes personnes. Mais quand ce fut fini, les bonnes
s'emparèrent encore de ma sœur, pour la secouer et la tirailler d'une
façon extraordinaire, puis l'une d'elles l'enleva de terre et la posa
sur le rebord de la fenêtre de la salle à manger, tandis que l'autre
courait à la fenêtre de la cuisine.
Elles avaient imaginé un jeu, dont la vue me terrifia. Il consistait à
faire marcher l'enfant sur la saillie du mur, le long de la gouttière,
et à la faire passer ainsi, en dehors, de la salle à manger à la
cuisine. Une des bonnes la tenait tant que ses bras le permettaient,
puis la lâchait et il y avait au moins deux mètres à parcourir avant
que l'autre pût la rattraper. Ma sœur subissait cet exercice d'un
air très grave, mais sans marquer de déplaisir. L'idée de ces cinq
étages, du danger de cette chute horrible sur les pavés de la cour, me
donna presque une crise de nerfs. Mes cris amusaient ces deux stupides
filles, qui continuaient de plus belle. Cependant la menace de raconter
à nos parents, quand ils reviendraient, ce qu'elles faisaient en leur
absence, les arrêta net. Elles m'entreprirent, alors, pour me faire
promettre de ne rien dire, et jurèrent de ne plus jamais jouer à ce jeu.
Quelques instants plus tard, n'y pensant déjà plus, nous étions
installées, ma sœur et moi, dans une autre chambre, donnant sur le
balcon, assises par terre, près de la porte-fenêtre, et absorbées, sans
doute, par quelque jeu intéressant.
Il faisait nuit; les bonnes cousaient auprès d'une lampe. A un moment,
on trouva qu'on sentait un peu le froid et qu'il fallait fermer la
fenêtre. Avec ma turbulence ordinaire, je m'élançai pour la pousser et
j'appuyai, de toute ma force, mes deux mains contre la vitre. Avec un
grand fracas la vitre se cassa et je passai au travers.
On me releva couverte de sang. J'avais au bras une entaille profonde,
devant laquelle les bonnes s'affolèrent. Selon mon habitude je ne
criais pas, je ne souffrais d'ailleurs nullement, je riais même,
devant la drôle de grimace que faisait la petite figure pâlotte de ma
sœur, prête de pleurer. Je lui fis remarquer comme c'était amusant, au
contraire, cette petite fontaine rouge qui jaillissait.
Une des bonnes se souvint que les toiles d'araignées arrêtaient le
sang et s'en alla fureter dans les coins sales, qu'elle connaissait,
certainement mieux que personne. Elle revint avec toutes sortes de
détritus poussiéreux dont elle tamponna la coupure qu'elle comprima
ensuite avec une serviette repliée. Mais rapidement la serviette
devenait rouge et la soirée parut longue, avant la rentrée des maîtres.
Mon père ressortit tout de suite, pour aller réveiller le docteur
Aussandon et le ramener en voiture; tandis que ma mère, en grondant
l'absurde bonne, nettoyait la blessure, de toutes les saletés qui y
étaient accumulées.
Il s'en fallait de l'épaisseur d'un cheveu qu'une artère ne fût
coupée.... Une veine de la saignée était tranchée et le pansement fut
long. Je tombais de sommeil et je m'endormis sans en voir la fin.
Le lendemain, pendant qu'on m'habillait pour le baptême, la blessure se
rouvrit et envoya un jet de sang sur la robe blanche. Il fallut, en
toute hâte, effacer ce baptême sanglant et sécher la robe avec des fers
chauds.
Bientôt les invités arrivèrent et on me présenta à mon parrain, Maxime
du Camp. Je n'avais pas encore lu le _Faust_ de Gœthe, sans cela il
est certain que je l'aurais pris pour Méphisto: grand, très maigre, le
teint brun, les traits fins, la mince barbe effilée en pointe, il avait
le regard aigu, la bouche narquoise et dédaigneuse. Il fut charmant
pour sa filleule et s'apitoya beaucoup sur ce bras, que l'on était en
train de serrer dans une bande de taffetas noir.
Le parrain de ma sœur était Louis de Cormenin. Quoique de stature
assez semblable, il était très différent de Maxime du Camp. Mon père
a tracé son portrait: «Grand, mince, sa tête avait une physionomie
arabe qu'il se plaisait à faire remarquer et ressortir parfois, en
l'encapuchonnant d'un burnous en temps de bal masqué. Il avait le nez
légèrement aquilin, les lèvres fortes et des yeux vert de mer d'une
couleur étrange et charmante; une barbe brune assez fournie encadrait
son visage, dont la bonté était éveillée par une ironie spirituelle.»
Je n'ai gardé qu'un souvenir assez confus, des commères en grande
toilette, qui causaient et riaient avec leurs compères. D'ailleurs,
ma vraie marraine n'était pas là, elle était représentée seulement
par une remplaçante provisoire. La gloire, les triomphes nouveaux, la
retenaient en de lointains pays; mais il était bien entendu que je ne
pouvais pas avoir d'autre marraine qu'Elle: l'Etoile, la fée, la diva,
Giselle, enfin! que le monde entier acclamait. Carlotta Grisi était ma
tante; mais cela ne suffisait pas, une marraine est bien mieux située
pour transmettre des dons.... Si elle pouvait me donner de danser comme
elle!...
Ma mère gardait une foi superstitieuse en sa sœur, qui avait été comme
le bon génie de la famille, et, dès l'âge de neuf ans, par son talent
précoce, l'avait aidée à sortir de situations difficiles.
Pour mon père, qui, aux débuts à Paris de la jeune danseuse, avait
composé pour elle le fameux ballet de Giselle, considéré aujourd'hui
encore, comme le ballet idéal, elle représentait un premier et
magnifique succès au théâtre, avec toutes ses conséquences flatteuses;
sans compter l'aisance accrue, par lui, au point de permettre voitures
et chevaux; splendeurs fragiles, d'ailleurs, qui s'étaient écroulées au
souffle rude de la Révolution de 48, mais dont le souvenir demeurait
lumineux et devenait de plus en plus aigu et poignant, dans les jours
mauvais, et à mesure que le temps épaississait le voile des regrets.
Carlotta, c'était toujours Giselle, et l'ivresse ancienne des succès,
liés aux triomphes de la Wili, s'évoquait à ce seul nom et ne finissait
pas. Mon père a fait d'elle bien des portraits, tant avec sa plume
qu'avec ses crayons et ses pinceaux:
«Carlotta, malgré sa naissance et son nom italiens, est blonde ou du
moins châtain clair, elle a les yeux bleus, d'une limpidité et d'une
douceur extrêmes. Sa bouche est petite, mignarde, enfantine, et presque
toujours égayée d'un frais sourire. Son teint est d'une délicatesse
et d'une fraîcheur bien rares: on dirait une rose thé qui vient de
s'ouvrir....»
C'est ainsi qu'elle est dans la vie réelle; mais lorsqu'il la voit au
théâtre, dans l'éblouissement des lumières, incarnant les types rêvés,
il prend la lyre pour la chanter:
«Comme elle vole, comme elle s'élève, comme elle plane! Qu'elle est à
son aise en l'air! Lorsque de temps à autre, le bout de son pied vient
effleurer la terre, on voit bien que c'est par pure complaisance, et
pour ne pas trop désespérer ceux qui n'ont pas d'ailes. Elle est la
danseuse aérienne que le poète voit descendre et monter l'escalier de
cristal de la mélodie dans une vapeur de lumière sonore! Elle parvient
sans vaciller jusqu'à la dernière marche de cette échelle de filigrane
d'argent que le musicien lui dresse, comme pour mettre au défi sa
légèreté, et le public émerveillé l'applaudit avec furie lorsqu'elle
redescend.»
Et ailleurs, à propos du ballet de _La Péri,_ composé par lui, qui
avait été aussi un éclatant succès:
«Quelque charme que puissent offrir les péris orientales avec leurs
pantalons rayés d'or, leurs corsets de pierreries, leurs ailes de
perroquet, leurs mains peintes en rouge et leurs paupières teintes en
noir, je doute qu'elles dansent aussi bien.... Le pas du songe a été
pour elle un véritable triomphe; lorsqu'elle paraît dans cette auréole
lumineuse avec son sourire d'enfant, son œil étonné et ravi, ses poses
d'oiseau qui tâche de prendre terre et que ses ailes emportent malgré
lui, des bravos unanimes éclatent dans tous les coins de la salle.
Quelle danse merveilleuse! Je voudrais y voir les péris et les fées
véritables! Comme elle rase le sol sans le toucher! On dirait une
feuille de rose que la brise promène: et pourtant, quels nerfs d'acier
dans cette frêle jambe, quelle force dans ce pied, petit à rendre
jalouse la Sévillane la mieux chaussée; comme elle retombe sur le bout
de ce mince orteil ainsi qu'une flèche sur sa pointe!... Il y a dans
ce pas un certain saut qui sera bientôt aussi célèbre que le saut du
Niagara. Le public l'attend avec une curiosité pleine de frémissement.
Au moment où la vision va finir, la Péri se laisse tomber du haut
d'un nuage, dans les bras de son amant; cet élan si périlleux forme un
groupe plein de grâce et de charme....»
Mais la Péri, qui courait le monde, n'était pas au baptême de sa
filleule. En sa qualité de fée, elle y assistait, sans doute,
invisible....
La cérémonie eut lieu dans l'église Bonne Nouvelle, que la Commune a
brûlée, avec les registres où était consigné ce fait mémorable. Dans
la nef vide, nous formions un groupe brillant, devant le maître-autel.
Comme nous étions très petites, ma sœur et moi, on nous avait mises
debout sur des chaises, en nous recommandant de répondre: «oui» à tout
ce que demanderait le prêtre. Je crus devoir ajouter une réflexion sur
la qualité du sel, que l'on me mit sur la langue, et dont je voulais
bien encore un peu.
Ni le grand-père ni les tantes n'assistaient à cette petite fête:
l'une d'elles vint me chercher, le lendemain, et je m'en retournai
à Montrouge, en emportant ma belle robe blanche, et en croquant,
moi-même, les dragées de mon baptême.