XXXII

Une solennité se préparait, dont je ne me doutais guère, et cependant

j'en étais une des héroïnes: on allait, ma sœur et moi, nous

baptiser.... Pourquoi si tard? Ce n'était certes pas à cause d'opinions

antireligieuses, aussi peu vraisemblables dans la famille italienne et

pieuse de ma mère, que dans la famille Gautier, ardemment légitimiste

et fidèle autant à l'autel qu'au trône. Peut-être était-ce simplement

un oubli; l'on n'avait pas trouvé le temps; ou bien pour choisir des

parrains et des marraines dignes de cette haute mission, ne s'était-on

pas pressé.

Une des tantes me conduisit donc, un beau jour, rue Rougemont, et m'y

laissa.

Quelque chose m'occupa tout de suite, ce fut la découverte que je fis

de ma sœur, Estelle. On ne m'avait jamais parlé d'elle, pas plus qu'on

ne me parlait de ma mère, et je ne savais pas que j'avais une sœur.

Elle ne s'en doutait probablement pas plus que moi et me regardait d'un

air extrêmement surpris. Elle était pâlotte, avec des yeux noirs à

longs cils et un petit toupet de cheveux noué par un ruban.

La connaissance fut vite faite, et ma sœur, me tenant par la main, me

fit visiter l'appartement.

Je le connaissais d'ailleurs. Je n'avais pas oublié l'antichambre noire

où j'avais tant pleuré, ni la salle à manger au plafond bas, dans

laquelle avait eu lieu ma première entrevue avec mon père, ni le salon,

ni les grosses roses de son tapis, rouges sur rouge. Je regardais la

cheminée, où brillaient des cuivres, et je me souvins d'une visite

d'hiver avec «la Chérie» pendant laquelle trépignant et criant, j'avais

voulu à toute force m'asseoir dans le feu.

Le balcon si étroit, me parut affreux, et j'avais le vertige de

voir les pavés en bas à une telle distance. Mais ma sœur m'indiqua

une manière de courir tout le long en sautillant et je voulus bien

condescendre à cette galopade restreinte.

On nous rappela à l'intérieur, pour essayer des robes blanches, que la

couturière venait d'apporter. Il y avait des broderies, des jours, des

rubans; cela me parut très joli.

Ma mère était là, en grande toilette, assise dans un fauteuil bas,

elle nous faisait tourner, à droite, à gauche, pour voir l'effet et

riait de nos mines satisfaites. Mon père, debout, regardait à travers

son monocle.

Mais ils s'en allèrent, ensemble, dîner en ville, et on nous laissa

seules, avec deux jeunes bonnes.

Deux folles, qui se mirent à danser et à chanter, dans la joie d'être

délivrées des maîtres pour toute une soirée, et firent sauter ma sœur

d'une façon désordonnée, à laquelle elle semblait accoutumée, car elle

ne réclama pas.

Notre petit dîner nous amusa beaucoup. Seules dans la salle à manger et

servies comme des grandes personnes. Mais quand ce fut fini, les bonnes

s'emparèrent encore de ma sœur, pour la secouer et la tirailler d'une

façon extraordinaire, puis l'une d'elles l'enleva de terre et la posa

sur le rebord de la fenêtre de la salle à manger, tandis que l'autre

courait à la fenêtre de la cuisine.

Elles avaient imaginé un jeu, dont la vue me terrifia. Il consistait à

faire marcher l'enfant sur la saillie du mur, le long de la gouttière,

et à la faire passer ainsi, en dehors, de la salle à manger à la

cuisine. Une des bonnes la tenait tant que ses bras le permettaient,

puis la lâchait et il y avait au moins deux mètres à parcourir avant

que l'autre pût la rattraper. Ma sœur subissait cet exercice d'un

air très grave, mais sans marquer de déplaisir. L'idée de ces cinq

étages, du danger de cette chute horrible sur les pavés de la cour, me

donna presque une crise de nerfs. Mes cris amusaient ces deux stupides

filles, qui continuaient de plus belle. Cependant la menace de raconter

à nos parents, quand ils reviendraient, ce qu'elles faisaient en leur

absence, les arrêta net. Elles m'entreprirent, alors, pour me faire

promettre de ne rien dire, et jurèrent de ne plus jamais jouer à ce jeu.

Quelques instants plus tard, n'y pensant déjà plus, nous étions

installées, ma sœur et moi, dans une autre chambre, donnant sur le

balcon, assises par terre, près de la porte-fenêtre, et absorbées, sans

doute, par quelque jeu intéressant.

Il faisait nuit; les bonnes cousaient auprès d'une lampe. A un moment,

on trouva qu'on sentait un peu le froid et qu'il fallait fermer la

fenêtre. Avec ma turbulence ordinaire, je m'élançai pour la pousser et

j'appuyai, de toute ma force, mes deux mains contre la vitre. Avec un

grand fracas la vitre se cassa et je passai au travers.

On me releva couverte de sang. J'avais au bras une entaille profonde,

devant laquelle les bonnes s'affolèrent. Selon mon habitude je ne

criais pas, je ne souffrais d'ailleurs nullement, je riais même,

devant la drôle de grimace que faisait la petite figure pâlotte de ma

sœur, prête de pleurer. Je lui fis remarquer comme c'était amusant, au

contraire, cette petite fontaine rouge qui jaillissait.

Une des bonnes se souvint que les toiles d'araignées arrêtaient le

sang et s'en alla fureter dans les coins sales, qu'elle connaissait,

certainement mieux que personne. Elle revint avec toutes sortes de

détritus poussiéreux dont elle tamponna la coupure qu'elle comprima

ensuite avec une serviette repliée. Mais rapidement la serviette

devenait rouge et la soirée parut longue, avant la rentrée des maîtres.

Mon père ressortit tout de suite, pour aller réveiller le docteur

Aussandon et le ramener en voiture; tandis que ma mère, en grondant

l'absurde bonne, nettoyait la blessure, de toutes les saletés qui y

étaient accumulées.

Il s'en fallait de l'épaisseur d'un cheveu qu'une artère ne fût

coupée.... Une veine de la saignée était tranchée et le pansement fut

long. Je tombais de sommeil et je m'endormis sans en voir la fin.

Le lendemain, pendant qu'on m'habillait pour le baptême, la blessure se

rouvrit et envoya un jet de sang sur la robe blanche. Il fallut, en

toute hâte, effacer ce baptême sanglant et sécher la robe avec des fers

chauds.

Bientôt les invités arrivèrent et on me présenta à mon parrain, Maxime

du Camp. Je n'avais pas encore lu le _Faust_ de Gœthe, sans cela il

est certain que je l'aurais pris pour Méphisto: grand, très maigre, le

teint brun, les traits fins, la mince barbe effilée en pointe, il avait

le regard aigu, la bouche narquoise et dédaigneuse. Il fut charmant

pour sa filleule et s'apitoya beaucoup sur ce bras, que l'on était en

train de serrer dans une bande de taffetas noir.

Le parrain de ma sœur était Louis de Cormenin. Quoique de stature

assez semblable, il était très différent de Maxime du Camp. Mon père

a tracé son portrait: «Grand, mince, sa tête avait une physionomie

arabe qu'il se plaisait à faire remarquer et ressortir parfois, en

l'encapuchonnant d'un burnous en temps de bal masqué. Il avait le nez

légèrement aquilin, les lèvres fortes et des yeux vert de mer d'une

couleur étrange et charmante; une barbe brune assez fournie encadrait

son visage, dont la bonté était éveillée par une ironie spirituelle.»

Je n'ai gardé qu'un souvenir assez confus, des commères en grande

toilette, qui causaient et riaient avec leurs compères. D'ailleurs,

ma vraie marraine n'était pas là, elle était représentée seulement

par une remplaçante provisoire. La gloire, les triomphes nouveaux, la

retenaient en de lointains pays; mais il était bien entendu que je ne

pouvais pas avoir d'autre marraine qu'Elle: l'Etoile, la fée, la diva,

Giselle, enfin! que le monde entier acclamait. Carlotta Grisi était ma

tante; mais cela ne suffisait pas, une marraine est bien mieux située

pour transmettre des dons.... Si elle pouvait me donner de danser comme

elle!...

Ma mère gardait une foi superstitieuse en sa sœur, qui avait été comme

le bon génie de la famille, et, dès l'âge de neuf ans, par son talent

précoce, l'avait aidée à sortir de situations difficiles.

Pour mon père, qui, aux débuts à Paris de la jeune danseuse, avait

composé pour elle le fameux ballet de Giselle, considéré aujourd'hui

encore, comme le ballet idéal, elle représentait un premier et

magnifique succès au théâtre, avec toutes ses conséquences flatteuses;

sans compter l'aisance accrue, par lui, au point de permettre voitures

et chevaux; splendeurs fragiles, d'ailleurs, qui s'étaient écroulées au

souffle rude de la Révolution de 48, mais dont le souvenir demeurait

lumineux et devenait de plus en plus aigu et poignant, dans les jours

mauvais, et à mesure que le temps épaississait le voile des regrets.

Carlotta, c'était toujours Giselle, et l'ivresse ancienne des succès,

liés aux triomphes de la Wili, s'évoquait à ce seul nom et ne finissait

pas. Mon père a fait d'elle bien des portraits, tant avec sa plume

qu'avec ses crayons et ses pinceaux:

«Carlotta, malgré sa naissance et son nom italiens, est blonde ou du

moins châtain clair, elle a les yeux bleus, d'une limpidité et d'une

douceur extrêmes. Sa bouche est petite, mignarde, enfantine, et presque

toujours égayée d'un frais sourire. Son teint est d'une délicatesse

et d'une fraîcheur bien rares: on dirait une rose thé qui vient de

s'ouvrir....»

C'est ainsi qu'elle est dans la vie réelle; mais lorsqu'il la voit au

théâtre, dans l'éblouissement des lumières, incarnant les types rêvés,

il prend la lyre pour la chanter:

«Comme elle vole, comme elle s'élève, comme elle plane! Qu'elle est à

son aise en l'air! Lorsque de temps à autre, le bout de son pied vient

effleurer la terre, on voit bien que c'est par pure complaisance, et

pour ne pas trop désespérer ceux qui n'ont pas d'ailes. Elle est la

danseuse aérienne que le poète voit descendre et monter l'escalier de

cristal de la mélodie dans une vapeur de lumière sonore! Elle parvient

sans vaciller jusqu'à la dernière marche de cette échelle de filigrane

d'argent que le musicien lui dresse, comme pour mettre au défi sa

légèreté, et le public émerveillé l'applaudit avec furie lorsqu'elle

redescend.»

Et ailleurs, à propos du ballet de _La Péri,_ composé par lui, qui

avait été aussi un éclatant succès:

«Quelque charme que puissent offrir les péris orientales avec leurs

pantalons rayés d'or, leurs corsets de pierreries, leurs ailes de

perroquet, leurs mains peintes en rouge et leurs paupières teintes en

noir, je doute qu'elles dansent aussi bien.... Le pas du songe a été

pour elle un véritable triomphe; lorsqu'elle paraît dans cette auréole

lumineuse avec son sourire d'enfant, son œil étonné et ravi, ses poses

d'oiseau qui tâche de prendre terre et que ses ailes emportent malgré

lui, des bravos unanimes éclatent dans tous les coins de la salle.

Quelle danse merveilleuse! Je voudrais y voir les péris et les fées

véritables! Comme elle rase le sol sans le toucher! On dirait une

feuille de rose que la brise promène: et pourtant, quels nerfs d'acier

dans cette frêle jambe, quelle force dans ce pied, petit à rendre

jalouse la Sévillane la mieux chaussée; comme elle retombe sur le bout

de ce mince orteil ainsi qu'une flèche sur sa pointe!... Il y a dans

ce pas un certain saut qui sera bientôt aussi célèbre que le saut du

Niagara. Le public l'attend avec une curiosité pleine de frémissement.

Au moment où la vision va finir, la Péri se laisse tomber du haut

d'un nuage, dans les bras de son amant; cet élan si périlleux forme un

groupe plein de grâce et de charme....»

Mais la Péri, qui courait le monde, n'était pas au baptême de sa

filleule. En sa qualité de fée, elle y assistait, sans doute,

invisible....

La cérémonie eut lieu dans l'église Bonne Nouvelle, que la Commune a

brûlée, avec les registres où était consigné ce fait mémorable. Dans

la nef vide, nous formions un groupe brillant, devant le maître-autel.

Comme nous étions très petites, ma sœur et moi, on nous avait mises

debout sur des chaises, en nous recommandant de répondre: «oui» à tout

ce que demanderait le prêtre. Je crus devoir ajouter une réflexion sur

la qualité du sel, que l'on me mit sur la langue, et dont je voulais

bien encore un peu.

Ni le grand-père ni les tantes n'assistaient à cette petite fête:

l'une d'elles vint me chercher, le lendemain, et je m'en retournai

à Montrouge, en emportant ma belle robe blanche, et en croquant,

moi-même, les dragées de mon baptême.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 37 / 75 题