Grand-père était très fier de son fils, célèbre depuis longtemps déjà,
et il s'efforçait de me faire partager ce juste orgueil.
--Moi, je suis son père, toi, tu es sa fille! disait-il, il faut tâcher
de lui faire honneur. Ça ne sera pas en gaminant sur les routes.... Que
diable! tâche d'apprendre à écrire, au moins, pour pouvoir tracer son
nom.
--Mais, où était-il, ce père?...
«Il voyageait. Il écrivait des livres. Il avait bien le temps de
s'occuper d'une schabraque comme moi!...»
Ce fut dans une maison, où il vint pendant quelque temps dîner assez
régulièrement, que je vis alors, quelquefois, mon père. Un monsieur
B..., dont la Tatitata était la femme, ou la parente, car elle
demeurait avec lui, donnait un dîner intime, chaque mois, je crois, en
l'honneur de Théophile Gautier, et l'on m'amenait de Montrouge, pour le
voir et qu'il me vît.
C'était toujours une des tantes; grand-père, qui souffrait d'un
catarrhe, ne sortait pas le soir. Nous venions de bonne heure. La tante
profitait de cette occasion pour faire des courses et des emplettes
dans Paris et me laissait à la Tatitata, avec qui je passais la journée.
C'était dans le quartier de l'Odéon, rue de Condé, à ce qu'il me
semble, ou rue de Tournon, une vieille maison à escalier de pierre et
rampe ouvragée, le tout un peu gauchi et déjeté. Au premier étage il
y avait deux portes, une en face, l'autre à droite. Celle en face,
presque toujours ouverte, était celle de la cuisine, l'autre celle de
l'appartement.
Tout de suite, en arrivant, je me précipitais dans la cuisine, pour
prévenir la bonne et lui dire bonjour, puis je criais à la tante,
restée au pied de l'escalier:
--Je suis arrivée, tu peux t'en aller!
Par la porte de droite, protégée par deux battants de drap vert, on
entrait tout de suite dans la salle à manger, dallée de noir et de
blanc. Un paravent déployé protégeait la table, à cause de la porte,
qu'on ouvrait à chaque instant, sur l'escalier, pendant le service.
Je traversais le salon, en courant, et j'allais poliment frapper à la
porte de la Tatitata.
--Ah! voilà Ouragan! disait-elle en posant sa broderie.
Dans cette chambre, triomphait l'élégant acajou, qui contrastait avec
le ton clair des boiseries grises.
Bien vite, le chapeau retiré et les politesses faites, j'avais trouvé
le damier et je le posais devant la maîtresse du logis. Alors, très
gaîment, avec une patience charmante, elle s'efforçait de m'apprendre à
jouer aux dames.
Quelquefois il arrivait des visites, le plus souvent c'était
Mme R... avec sa fille, Marie; elles venaient aussi pour
voir mon père, qui était le parrain de Marie.
--C'est mieux que la filleule des fées, disait Mme R...
C'est la filleule du génie!
Vers l'heure du dîner, lassée de rester sur ma chaise, à écouter
les conversations, j'allais faire un tour à la cuisine. La bonne me
faisait goûter les plats, et je l'aidais à finir de mettre le couvert.
Bientôt, M. B... arrivait, souriant, pressé, avec ses favoris courts,
son gilet bien tendu sur son ventre où la chaine d'or mettait un
double feston. Il entrait un instant dans son cabinet, à gauche de la
salle à manger, pour déposer son chapeau et sa canne; puis il revenait
avec un bougeoir. Il s'agissait d'aller à la cave, choisir le vin; la
bonne prenait un porte-bouteilles en osier et une grosse clé, et nous
descendions tous les trois. Elle passait devant; ses manches blanches,
son grand tablier à bavette, son large bonnet tuyauté, mettaient de la
clarté dans l'escalier noir et me rassuraient un peu, car j'avais la
terreur de l'obscurité et des caves; mais c'était tout de même amusant
et j'aimais presque avoir peur.
--Tu comprends, petite, disait M. B... quand on reçoit Théophile
Gautier, ce n'est pas pour lui faire boire de la piquette.
Et il choisissait, dans différents coins, des bouteilles poudreuses,
dont le panier s'emplissait.
J'étais la première à remonter, fière cependant d'avoir été si brave.
Enfin, mon père paraissait, accueilli par un murmure de bienvenue. Il
m'enlevait du sol pour m'embrasser, me considérait quelques instants,
puis me reposait doucement à terre et ne s'occupait plus guère de moi.
Je le connaissais fort peu, et une fois rendue à moi-même, je
l'examinais avec beaucoup de curiosité, afin de découvrir ce qu'il
avait de particulier, qui le rendait si admirable.
Je trouvais qu'il était bien habillé, qu'il avait la figure plus
blanche et les cheveux plus luisants que tous les autres; qu'il riait
en penchant sa tête d'un côté, et que son monocle tombait toujours. Là,
se bornaient mes découvertes, et le dîner, très excellent, absorbait
bientôt toute mon attention.
Au dessert, on me servait la première, puis il fallait quitter la
table, faire ses adieux et s'en aller, de la salle tiède et brillante,
pour regagner le lointain Montrouge, à travers le noir et le froid.
La tante, qui n'était pas très rassurée, me faisait marcher vite, par
les rues, et je trottais pour égaler ses grands pas. Il s'agissait de
ne pas manquer la dernière voiture.
Je ne peux retrouver en quel endroit était située cette cour, d'où
partaient les _Montrougiennes._ Nous y arrivions essoufflées et, le
plus souvent, en avance. Des gens s'y promenaient, en long et en large,
attendant le départ, et il fallait aussi aller et venir pour ne pas
avoir froid. Rien ne me paraissait plus inquiétant que cette cour
sombre et ces inconnus, que les rares réverbères, les éclairant par
intermittences, ne permettaient pas de bien distinguer. J'imaginais
toutes sortes d'histoires effrayantes sur chacun d'eux, et probablement
les quelques gouttes de vin que j'avais bues, étaient pour quelque
chose dans mes imaginations.
Enfin le conducteur, traînant ses sabots, arrivait, portant une
lanterne et un registre. Sous le jet de lumière, la lourde voiture
jaune apparaissait, les chevaux, somnolents, s'éveillaient et
secouaient leurs grelots, le conducteur ouvrait la portière, et d'une
voix enrouée, commençait à appeler les noms des voyageurs inscrits.
Enfouie dans la paille, étourdie par les cahots et le bruit des roues,
je ne tardais pas à m'endormir, quand je n'étais pas tenue éveillée
par l'angoisse de l'arrivée, bien plus sérieusement redoutable que le
départ de la cour sombre.
La _Montrougienne_ terminait sa course au Petit-Montrouge, sur une
place, qui avait à un de ses coins un puits, en forme de tourelle, et
peint en rouge sang. La route de Châtillon partait de là. Les quelques
voyageurs que l'on n'avait pas laissés en chemin s'éparpillaient
rapidement et il était rare que l'un d'eux se dirigeât vers le
Grand-Montrouge, et fît route avec nous. Nous restions donc seules, en
face de cette ombre et de cette solitude. La tante, plus consciente
du danger, avait encore plus peur que moi. Nous prenions le milieu
de la chaussée et nous nous lancions, presque en courant. Il fallait
traverser les fortifications, avec ses fossés, où tant de mauvaises
gens devaient être tapis, puis faire un long bout de la route de
Châtillon, où il n'y avait pas une lumière, où les maisons étaient si
rares. Je jetais des regards rapides dans tout ce noir, où je croyais
voir danser des nuages. Nous trébuchions sur les ornières, nous
glissions sur la terre gluante, et quand, par hasard, un passant nous
croisait, la tante marmottait des prières.
Enfin, nous apercevions, en travers de la route, la lueur venant de
notre maison, où l'on allumait exprès beaucoup de lumières, pour nous
rassurer un peu, et tenir en respect les rôdeurs.
C'était une véritable délivrance quand, après nous être précipitées
dans le vestibule, nous repoussions violemment la porte, qui, avec un
bruit sourd, se refermait derrière nous.