IX

Assise au milieu des copeaux dans l'atelier, je regardais le père Damon

travailler, tout en roulant dans ma tête une idée très ambitieuse, qui

finit par éclore en cette question:

--Dis donc, père, est-ce que tu saurais faire une voiture?

--Une voiture?...

--Oui, une voiture pour moi.

--Pour ta poupée?...

--Non, une grande pour m'asseoir dedans.

--Oh bien! alors, c'est trop difficile....

Mais le soir, au repas, on reparla du projet.

Je voulais, je voulais absolument, et suppliante et câlinante, je

soufflais mon désir à la chérie.

Après tout, on pourrait toujours essayer, le dimanche et dans les

moments perdus....

Bientôt, la voiture fut faite, et en la voyant, je témoignais de mon

admiration et de mon contentement par des sauts et des cris de joie.

C'était une sorte de corbeille en bois, posée sur quatre roues, et

garnie de petits balustres, dans le style de mon berceau, que le père

avait peut-être fait aussi, seulement au lieu d'être jaune acajou, elle

était verte, et je la trouvai ravissante.

Par qui et comment vint l'attelage? Je ne sais. Ce fut une jolie chèvre

blanche, qui m'enthousiasma naturellement, et devint vite mon intime

amie, elle grimpa bientôt l'escalier derrière moi, et me suivit partout.

Avoir voiture, cela modifia un peu la vie. L'impasse d'Antin, qui avait

été jusque-là mon domaine, ne suffisait plus; la promenade habituelle

à la barrière Monceau, où j'allai jouer de préférence, avec mes amis

les gabelous, qui me poursuivaient sous la colonnade du petit temple

grec, encore debout aujourd'hui, fut même délaissée. La chèvre avait

besoin de brouter; il fallait un champ, de l'herbe fraîche. Du côté de

Montmartre, sans doute, on découvrit une sorte de terrain vague, qui

devint le but le plus fréquent de nos excursions.

La sortie de l'impasse était ce qu'il y avait de plus triomphal.

Trônant dans ma corbeille, que la chèvre traînait tant bien que mal,

avec des velléités de gambades, je jouissais de l'admiration des

voisines, de l'ébahissement des gamins; puis nous roulions posément

sur le trottoir du boulevard. Pauline, qui devait avoir cinq ou six

ans, était du voyage. Marie venait aussi, quelquefois, quand elle en

avait le loisir, alors mon plaisir était complet, car, après la chérie,

c'était elle que j'aimais le plus.

Aussitôt arrivées, on dételait la chèvre, je descendais de mon char. Ma

nourrice et Marie s'installaient près de la voiture et se mettaient à

coudre, tandis que je jouais avec Pauline, et que la chèvre tout à fait

libre vagabondait.

Ce terrain nu, qui me donnait pour la première fois l'impression

de l'espace, et que je trouvais admirable, était bosselé de

pierrailles blanches avec de grands morceaux d'herbes, qui, pour moi,

représentaient les champs.

C'était une ivresse de sauter, de danser sur cette verdure, de tomber

sans se faire de mal dans la molle fraîcheur. On ne me laissait pas

trop m'éloigner; il y avait d'ailleurs à l'autre bout du terrain

quelque chose d'incompréhensible, qui me causait une confuse terreur

et m'ôtait l'envie de m'écarter. C'était un éboulis de grosses pierres

autour d'un grand trou, qui s'enfonçait; des hommes allaient et

venaient et l'on entendait des bruits étouffés sous terre. Je n'aimais

pas du tout m'approcher de ce gouffre. En y repensant, je comprends que

c'était tout simplement une carrière, mais alors cela me paraissait

l'entrée d'un lieu très terrible, que je ne m'expliquais pas du tout,

mais d'où on ne devait pas revenir.

Un jour, au cours d'un de ces vagabondages, ma chèvre disparut

brusquement dans cet abîme.

Quels cris! Quel désespoir! Je trépignais, tout près du gouffre, cette

fois, tandis que ma bonne nourrice, très perplexe, me retenait et que

Marie se penchait, interrogeant les profondeurs noires.

Après un long temps d'angoisse, Marie s'écria tout à coup:

--Je la vois!

Un chevrotement lointain lui répondit:

--Comment faire pour aller la chercher? Ma nourrice demandait conseil à

des hommes qui s'étaient approchés.

Mais bientôt la tête blanche et cornue émergea de l'ombre. De pierre en

pierre, la chèvre remontait par sauts, puis elle bondit dehors.

Elle n'avait rien de cassé, et on n'a jamais su si elle était

descendue, dans cet abîme effrayant, pour voir un peu ce que c'était.

X

Sidonie était la mauvaise tête de la famille, on la grondait,

quelquefois, parce qu'elle était en retard le soir, ou paresseuse le

matin; mais elle répondait mal et ne changeait pas.

Avec moi, elle s'entendait très bien, cependant, et me gâtait comme

faisaient les autres. Je la trouvais amusante, elle inventait des jeux

drôles, s'attardait à me boucler les cheveux, à m'orner de rubans et de

perles enfilées. Elle devait être, il me semble, en apprentissage chez

une couturière.

Elle me montra un jour, dans la chambre noire où elle couchait et

qu'une cloison vitrée séparait de la première pièce, elle me montra

d'extraordinaires chiffons, qui me causèrent une admiration sans bornes.

Il ne fallait pas le dire. Au moindre bruit, elle refermait

précipitamment le paquet et le cachait sous son lit. Ce que c'était,

je ne m'en souviens plus bien, oripeaux de carnaval, peut-être,

dissimulés pour quelque sortie clandestine. En tout cas, c'était

beau, et j'en ai gardé un éblouissement. Je revois toujours la porte

entr'ouverte, pour donner du jour dans la chambre noire, Sidonie

accroupie, remuant ces choses, où il y avait de la pourpre et de l'or,

et moi fascinée, mais tendant l'oreille, pour avertir si quelqu'un

venait.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 15 / 75 题