Assise au milieu des copeaux dans l'atelier, je regardais le père Damon
travailler, tout en roulant dans ma tête une idée très ambitieuse, qui
finit par éclore en cette question:
--Dis donc, père, est-ce que tu saurais faire une voiture?
--Une voiture?...
--Oui, une voiture pour moi.
--Pour ta poupée?...
--Non, une grande pour m'asseoir dedans.
--Oh bien! alors, c'est trop difficile....
Mais le soir, au repas, on reparla du projet.
Je voulais, je voulais absolument, et suppliante et câlinante, je
soufflais mon désir à la chérie.
Après tout, on pourrait toujours essayer, le dimanche et dans les
moments perdus....
Bientôt, la voiture fut faite, et en la voyant, je témoignais de mon
admiration et de mon contentement par des sauts et des cris de joie.
C'était une sorte de corbeille en bois, posée sur quatre roues, et
garnie de petits balustres, dans le style de mon berceau, que le père
avait peut-être fait aussi, seulement au lieu d'être jaune acajou, elle
était verte, et je la trouvai ravissante.
Par qui et comment vint l'attelage? Je ne sais. Ce fut une jolie chèvre
blanche, qui m'enthousiasma naturellement, et devint vite mon intime
amie, elle grimpa bientôt l'escalier derrière moi, et me suivit partout.
Avoir voiture, cela modifia un peu la vie. L'impasse d'Antin, qui avait
été jusque-là mon domaine, ne suffisait plus; la promenade habituelle
à la barrière Monceau, où j'allai jouer de préférence, avec mes amis
les gabelous, qui me poursuivaient sous la colonnade du petit temple
grec, encore debout aujourd'hui, fut même délaissée. La chèvre avait
besoin de brouter; il fallait un champ, de l'herbe fraîche. Du côté de
Montmartre, sans doute, on découvrit une sorte de terrain vague, qui
devint le but le plus fréquent de nos excursions.
La sortie de l'impasse était ce qu'il y avait de plus triomphal.
Trônant dans ma corbeille, que la chèvre traînait tant bien que mal,
avec des velléités de gambades, je jouissais de l'admiration des
voisines, de l'ébahissement des gamins; puis nous roulions posément
sur le trottoir du boulevard. Pauline, qui devait avoir cinq ou six
ans, était du voyage. Marie venait aussi, quelquefois, quand elle en
avait le loisir, alors mon plaisir était complet, car, après la chérie,
c'était elle que j'aimais le plus.
Aussitôt arrivées, on dételait la chèvre, je descendais de mon char. Ma
nourrice et Marie s'installaient près de la voiture et se mettaient à
coudre, tandis que je jouais avec Pauline, et que la chèvre tout à fait
libre vagabondait.
Ce terrain nu, qui me donnait pour la première fois l'impression
de l'espace, et que je trouvais admirable, était bosselé de
pierrailles blanches avec de grands morceaux d'herbes, qui, pour moi,
représentaient les champs.
C'était une ivresse de sauter, de danser sur cette verdure, de tomber
sans se faire de mal dans la molle fraîcheur. On ne me laissait pas
trop m'éloigner; il y avait d'ailleurs à l'autre bout du terrain
quelque chose d'incompréhensible, qui me causait une confuse terreur
et m'ôtait l'envie de m'écarter. C'était un éboulis de grosses pierres
autour d'un grand trou, qui s'enfonçait; des hommes allaient et
venaient et l'on entendait des bruits étouffés sous terre. Je n'aimais
pas du tout m'approcher de ce gouffre. En y repensant, je comprends que
c'était tout simplement une carrière, mais alors cela me paraissait
l'entrée d'un lieu très terrible, que je ne m'expliquais pas du tout,
mais d'où on ne devait pas revenir.
Un jour, au cours d'un de ces vagabondages, ma chèvre disparut
brusquement dans cet abîme.
Quels cris! Quel désespoir! Je trépignais, tout près du gouffre, cette
fois, tandis que ma bonne nourrice, très perplexe, me retenait et que
Marie se penchait, interrogeant les profondeurs noires.
Après un long temps d'angoisse, Marie s'écria tout à coup:
--Je la vois!
Un chevrotement lointain lui répondit:
--Comment faire pour aller la chercher? Ma nourrice demandait conseil à
des hommes qui s'étaient approchés.
Mais bientôt la tête blanche et cornue émergea de l'ombre. De pierre en
pierre, la chèvre remontait par sauts, puis elle bondit dehors.
Elle n'avait rien de cassé, et on n'a jamais su si elle était
descendue, dans cet abîme effrayant, pour voir un peu ce que c'était.
X
Sidonie était la mauvaise tête de la famille, on la grondait,
quelquefois, parce qu'elle était en retard le soir, ou paresseuse le
matin; mais elle répondait mal et ne changeait pas.
Avec moi, elle s'entendait très bien, cependant, et me gâtait comme
faisaient les autres. Je la trouvais amusante, elle inventait des jeux
drôles, s'attardait à me boucler les cheveux, à m'orner de rubans et de
perles enfilées. Elle devait être, il me semble, en apprentissage chez
une couturière.
Elle me montra un jour, dans la chambre noire où elle couchait et
qu'une cloison vitrée séparait de la première pièce, elle me montra
d'extraordinaires chiffons, qui me causèrent une admiration sans bornes.
Il ne fallait pas le dire. Au moindre bruit, elle refermait
précipitamment le paquet et le cachait sous son lit. Ce que c'était,
je ne m'en souviens plus bien, oripeaux de carnaval, peut-être,
dissimulés pour quelque sortie clandestine. En tout cas, c'était
beau, et j'en ai gardé un éblouissement. Je revois toujours la porte
entr'ouverte, pour donner du jour dans la chambre noire, Sidonie
accroupie, remuant ces choses, où il y avait de la pourpre et de l'or,
et moi fascinée, mais tendant l'oreille, pour avertir si quelqu'un
venait.