[Note 464: Ci-dessus, p. 528.]
Le lendemain du jour où Chateaubriand avait été arrêté, le _Journal des
Débats_, malgré ses attaches avec le gouvernement nouveau, n'hésita
point à publier un article, où la mesure qui venait d'atteindre
l'illustre écrivain était hautement déplorée. L'article était de M.
Bertin, auquel il fait le plus grand honneur. En voici les principaux
passages:
On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de
Fitz-James ont été arrêtés ce matin. Rien au monde ne saurait
nous forcer à dissimuler notre surprise et notre douleur.
L'amitié de M. de Chateaubriand a fait la gloire du _Journal des
Débats_. Cette amitié, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut
que jamais. La France tout entière, nous n'en doutons pas, se
joindra à nous pour réclamer la liberté de M. de Chateaubriand;
la France, qui depuis longtemps a placé M. de Chateaubriand au
nombre de ses écrivains les plus illustres, la France, dont M. de
Chateaubriand a défendu les droits avec une ardeur de génie et
d'éloquence qu'on ne surpassera jamais. Quelles que soient les
opinions de M. de Chateaubriand sur la forme actuelle du
gouvernement, son amour pour la gloire et la liberté n'en est ni
moins vif ni moins pur. M. de Chateaubriand est assez fort de son
génie et de son éloquence; il écrit, il ne s'abaisse pas à
conspirer.
Sans doute le gouvernement n'a pu se résoudre à ordonner
l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dépositions
judiciaires aussi graves qu'infidèles: mais nous sommes
convaincus que, dès les premiers éclaircissements, il sera rendu
à la liberté. Chaque jour de plus qu'il passerait en prison
serait un nouveau jour de deuil pour nous, pour tous les bons
citoyens, pour quiconque respecte la gloire, le génie des lettres
et la liberté....
Après avoir affirmé sa conviction que M. Hyde de Neuville et M. de
Fitz-James, n'étaient pas, eux non plus, des conspirateurs; après avoir
rendu hommage à «l'admirable loyauté» du premier, à «l'élévation de
caractère» du second, M. Bertin aîné terminait ainsi son article:
Le gouvernement a ordonné que ces illustres prisonniers fussent
traités avec tous les ménagements convenables, et nous savons que
M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander,
les égards, les respects même, dus à un homme dont le nom est une
des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que
justice leur soit rendue, et que la France n'ait pas à gémir en
pensant que le plus grand de ses écrivains, le plus illustre des
défenseurs de ses libertés, l'homme qui a tant fait pour sa
gloire et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa patrie
d'autre asile qu'une prison[465].
[Note 465: _Journal des Débats_, du 18 juin 1832.]
Cet article à peine lu, Chateaubriand prenait la plume et écrivait, à
son tour, à M. Bertin:
Préfecture de Police, ce 18 juin 1832.
_À M. Bertin aîné, rédacteur du «Journal des Débats»._
J'attendais là, mon cher Bertin, votre vieille amitié; elle s'est
trouvée a point nommé à l'heure de l'infortune. Les compagnons
d'exil et de prison sont comme les camarades de collège à jamais
liés par le souvenir des joies et des leçons communes. Je
voudrais bien aller vous voir et vous remercier; je voudrais bien
aussi aller remercier tous les journaux qui m'ont témoigné tant
d'intérêt, et se sont souvenus du défenseur de la liberté de la
presse; mais vous savez que je suis captif; captivité d'ailleurs
adoucie par la politesse de mes hôtes. Je ne saurais trop me
louer de la bienveillance et des attentions de M. le préfet de
police et de sa famille, et j'aime à leur en exprimer ici toute
ma reconnaissance.
Une chose m'afflige profondément, c'est le chagrin que je cause à
Mme de Chateaubriand. Malade comme elle l'est, ayant autrefois
souffert pour moi quinze mois d'emprisonnement sous le règne de
la Terreur, c'est trop de faire encore peser sur elle le reste de
ma destinée. Mais, mon cher ami, la faute n'est pas à moi.
On m'a mis, en m'arrêtant, dans une de ces positions fatales à
laquelle on aurait peut-être dû penser. J'ai refusé tout serment
à l'ordre _politique_ actuel; j'ai envoyé ma démission de
ministre d'État et renoncé à ma pension de pair; je ne puis donc
être un _traître_ ni un _ingrat_ envers le gouvernement de
Louis-Philippe.
Veut-on me prendre pour un ennemi? Mais alors je suis un ennemi
loyal et désarmé, un _vaincu_ qui supporte la nécessité d'un fait
sans demander grâce. Maintenant on m'appréhende au corps, et l'on
m'interroge sur un prétendu crime ou délit politique dont je me
serais rendu coupable. Mais si je ne reconnais pas l'ordre
_politique_ établi, comment veut-on que je reconnaisse la
compétence en _matière politique_ d'un tribunal émané de cet
ordre _politique_? Ne serait-ce pas une grossière contradiction?
Si je nie le principe, comment admettrais-je la conséquence?
Mieux aurait valu, tout bonnement, prêter mon serment à la
Chambre des pairs. Il n'y a point de ma part mépris de la
justice, j'honore les juges et je respecte les tribunaux: il y a
seulement chez moi persuasion d'une vérité et d'un devoir dont je
ne puis m'écarter.
Vous voyez que je n'argumente pas de l'illégalité de l'état de
siège, illégalité flagrante: je remonte plus haut. L'état de
siège est un très petit accident à la suite de la grande
illégalité première, et cet accident est une conséquence forcée
de cette grande illégalité.
J'ai dit dans mes derniers écrits que je reconnaissais l'ordre
_social_ existant en France, que j'étais obligé au paiement de
l'impôt, etc.; d'où il résulte que si j'étais accusé d'un crime
_social_ (meurtre, vol, attaque aux personnes ou aux propriétés,
etc., etc.), je serais tenu de répondre et de reconnaître la
compétence _en matière sociale_ des tribunaux. Mais je suis
accusé d'un crime politique, alors je n'ai plus rien à débattre.
Je conviens néanmoins que, dans le cas où le gouvernement me
soupçonnerait coupable, _à ses yeux_, d'un délit politique, sa
propre défense le conduirait à instruire contre moi et à prouver,
s'il le pouvait, ma culpabilité. Mais moi, qui ne reconnais le
gouvernement que comme gouvernement _de fait_, j'ai le droit, à
mes risques et périls, de ne pas répondre. Mes accusateurs mêmes
trouveraient dans mon silence un avantage, puisque je me
priverais volontairement du plus puissant moyen de défense.
J'ai fondé mon refus de serment sur deux raisons: 1º la monarchie
actuelle ne tire pas, selon moi, son droit par succession de
l'ancienne monarchie; 2º la monarchie actuelle ne tire pas selon
moi, son droit de la souveraineté populaire, puisqu'un congrès
national n'a pas été assemblé pour décider de la forme du
gouvernement.
Que j'aie tort ou raison, que ces théories puissent être plus ou
moins hasardeuses et combattues, ce n'est pas là la question.
J'ai une conviction, je la garde et j'y ferai tous les
sacrifices, y compris celui de ma vie.
Ainsi, rien n'est plus logique que ma conduite envers M. le juge
d'instruction. Je n'ai pu et je ne pourrais répondre à ses
questions; car, si je lui disais même mon nom quand il me le
demande _judiciairement_, je reconnaîtrais, par cela même, la
compétence d'un tribunal en _matière politique_, et, une fois la
première question répondue, force me serait de répondre à toutes
les questions subséquentes.
J'ai offert et j'offre encore de donner _courtoisement_, et en
forme de conversation _non légale_, tous les éclaircissements
qu'on pourrait désirer: au delà, je ne puis rien.
Que va-t-on faire de moi, de l'excellent, du cordial, du
courageux, de l'honorable Hyde de Neuville, vrai gibier de cachot
et d'exil, qui recommence à subir, à la fin de sa vie, les
persécutions que sa fidélité à éprouvées dans sa jeunesse? Que
fera-t-on de mon noble, loyal, brave, spirituel et éloquent
ci-devant collègue, le duc de Fitz-James? Que fera-t-on d'un
dernier des Stuarts, défendant le dernier des Bourbons? Quand on
me traînerait de tribunal en tribunal d'exception pendant vingt
ans de suite, on ne me ferait pas dire que je m'appelle
François-Auguste de Chateaubriand. Si l'on me transportait à
Nantes pour me confronter (c'est l'expression) avec M. Berryer,
je dirais, dans l'intérêt d'un tiers, tout ce que sais de lui, et
il sortirait blanc comme neige de ma déclaration. Quant à ma
personne, je la livrerais, sans parler, et l'on pourrait joindre,
si l'on voulait, un dernier silence à mon silence.
Le capitaine Lanoue, mon cher ami, était Breton comme moi. Je
n'ai d'autre rapport avec mon illustre compatriote que l'estime
dont les divers partis m'honorent et qui fait l'orgueil de ma
vie. Lanoue n'avait pas vu la Bretagne depuis longtemps lorsque
Henri IV l'envoya combattre le duc de Mercoeur. Lanoue fut tué à
l'escalade d'un château. Il avait eu le pressentiment de son
sort, et, en rentrant en Bretagne, il avait dit: «Je suis comme
le lièvre, je viens mourir au gîte.»
Mon gîte est prêt. La petite ville qui m'a vu naître a bien voulu
me faire l'honneur d'élever d'avance et à ses frais ma tombe dans
un îlot que j'ai désigné.
Voilà le secret de ma conspiration _mystérieuse_ avec les
_chouans_ de la Bretagne. N'est-ce pas une abominable
conspiration?
Bonjour, mon cher ami, et liberté si vous pouvez.