JEUNE FILLE ET JEUNE FLEUR[463].

[Note 463: Ci-dessus, p. 522.]

À peine composées, les stances sur la mort de la jeune Élisa parurent

dans un journal. En les imprimant, on fit manquer l'auteur aux lois de

la prosodie, à la mesure d'un vers alexandrin. Cette faute

d'impression--_felix culpa_--lui fut une occasion d'écrire à M. Amédée

Pichot, directeur de la _Revue de Paris_, cette charmante lettre:

Préfecture de police, ce 22 juin 1832.

Monsieur,

Permettez à un pauvre poète de faire entendre ses doléances et de

chercher dans votre journal une consolation à une injustice.

Vous aurez peut-être ouï-dire qu'il m'est arrivé ces jours

derniers un petit accident: on m'a conduit à la préfecture de

police pour un crime d'État dont le soupçon m'a beaucoup moins

affligé que l'offense qui m'oblige à porter plainte à votre

tribunal; je reconnais la compétence littéraire.

Vous saurez donc, Monsieur, qu'amené à la préfecture de police à

l'heure où les muses se couchent et les hommes se lèvent, on me

déposa d'abord dans une petite chambre de six pas de long sur

cinq de large. Un lit de sangle, une chaise, une table, une

planche et un seau composaient mon ameublement. Ma fenêtre,

percée en haut, était munie de bons barreaux de fer qui me

laissaient voir quelques toits gothiques et les chauves-souris

volant à l'entour; force cris dans les cours et dans les loges

environnantes, hurlements de fous, sanglots et chansons, ris et

larmes, piétinements de chevaux, fracas de sabres traînants,

etc., etc. Le soir, M. le préfet de police me vint chercher et me

conduisit dans ses appartements, où je fus comblé de soins et de

politesses. Mais revenons à ma grande affaire.

Pendant les douze ou treize heures que je passai dans ma grotte,

Apollon me visita. Un Anglais, dont je suis l'ami depuis

longtemps, avait perdu sa fille unique, à peine âgée de dix-neuf

ans. La veille même de mon arrestation, j'avais vu le cercueil

de cette jeune fille descendre dans la fosse; on avait déposé

une couronne de roses blanches sur le cercueil, et la terre

s'était refermée pour toujours sur la _jeune fille_ et sur la

_jeune fleur_. Cette image, empreinte dans ma mémoire, se

reproduisit malgré moi dans un petit chant funèbre divisé en

quatre _lais_.

Jusque-là, tout est bien; mais, Monsieur, voici l'injure.

Pourriez-vous croire qu'en imprimant ce poème, on m'a fait

manquer à la mesure d'un vers alexandrin? On m'a fait dire:

Vieux chêne, le temps fauche sur ta racine.

N'est-ce pas, Monsieur, attaquer l'honneur d'un poète dans sa

partie la plus vive! On a beau dorer la pilule, me natter d'une

agréable négligence, j'ai senti

l'homicide acier

Que le traître en mon sein a plongé tout entier.

Grâce à Dieu, je puis prouver mon innocence comme dans la

conspiration adjointe à mes vers. Je n'accepte ni la faute, ni la

correction ingénieuse de quelques amis prompts à cacher ma honte.

Je n'ai point écrit avec une syllabe de moins:

Vieux chêne, le temps fauche sur ta racine,

je n'ai point écrit avec une syllabe restituée:

_Et_ vieux chêne, le temps fauche sur sa racine,

j'ai écrit:

Vieux chêne!... le temps _a fauché_ sur ta racine,

Il est vrai qu'en maintenant cette leçon, je me déclare de

l'école romantique, je romps le vers à la barbe de Boileau et

place l'hémistiche à la troisième syllabe au lieu de la sixième;

jadis, comme l'aurait déclamé Talma:

_Vieux chêne!_ ... avec un repos; puis, tout de suite et tout

d'une haleine: _le temps a fauché sur ta racine jeune fille et

jeune fleur_. Mon oreille demeurée classique, en contradiction

avec mon esprit romantique, n'est point choquée de cette césure;

elle y trouve une sorte d'euphonie rapide et triste, imitative de

l'action du temps, qui, d'un seul coup, abat la jeune fille et la

fleur. Ne faudrait-il pas aussi, pour contenter Messieurs les

classiques, qu'au régime pluriel _roses sans taches_, je donnasse

un verbe gouvernant enlevé par l'ellipse? Et nos _licences_,

Monsieur, où en seraient-elles? Les libertés du Parnasse

seraient-elles mises aussi en état de siège contre le texte

formel de la Charte-Homère? Je proteste par-devant MM. Béranger,

Lamartine, Hugo, etc., et entre les mains de Mmes Girardin,

Tastu, Valmore, etc.

Voici les stances telles qu'elles sont tombées de mon souvenir:

Il descend le cercueil, et les roses sans taches,

Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur!

Terre, tu les portas! et maintenant tu caches

Jeune fille et jeune fleur.

Ah! ne les rends jamais à ce monde profane,

À ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur:

Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane

Jeune fille et jeune fleur.

Tu dors, pauvre Élisa, si légère d'années!

Tu ne crains plus du jour le poids et la chaleur,

Elles ont achevé leurs fraîches matinées,

Jeune fille et jeune fleur.

Sur la tombe récente, un père qui s'incline,

De la vierge expirée a déjà la pâleur.

Vieux chêne!... le temps a fauché sur ta racine

Jeune fille et jeune fleur!

J'ai bien peur, Monsieur, qu'à travers l'insouciance affectée de

cette lettre, un sentiment pénible n'ait percé:

La bouche sourit mal quand les yeux sont en pleurs,

a dit Parny après Tibulle. Élisa Frisell a été scellée dans sa

tombe le jour même où je devais être écroué dans ma prison.

Hélas! la muse de l'amitié n'a pas la puissance de prendre par la

main la jeune morte et de la ressusciter pour son père....

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 109 / 124 题