[Note 462: Ci-dessus, p. 512.]
Bien loin d'encourager la duchesse de Berry dans son aventureuse
entreprise, Chateaubriand, nous l'avons vu (_Appendice_ nº X), avait
fait, au contraire, tous ses efforts pour la détourner de sa prise
d'armes; n'ayant pu y réussir, il l'avait suppliée de sortir de France
le plus promptement possible. Mais cela, la police l'ignorait; il était
dès lors naturel qu'elle le tînt pour suspect et qu'elle exerçât sur lui
une active surveillance. Il prit gaiement la chose, comme on le peut
voir par cette jolie lettre, adressée au rédacteur de _La Quotidienne_:
Paris, ce 4 juin 1832.
Monsieur,
Je viens de lire dans votre journal l'interrogatoire subi par M.
le vicomte de Toucheboeuf; mon nom s'y trouve mêlé. Je ne puis
m'empêcher de m'ébahir de la niaiserie des bonnes gens qui, me
voyant écrire tous les jours ce que je pense, déclarer à la face
du soleil que je ne reconnais point l'ordre politique actuel,
parce qu'il ne tire son droit ni de l'ancienne monarchie, ni de
la souveraineté du peuple, lequel peuple n'a point été assemblé
et consulté; je ne puis, dis-je, m'empêcher de m'ébahir de cette
niaiserie qui s'évertue à _découvrir_ mon opinion dans des
correspondances secrètes; je n'ai point de correspondances
secrètes; si j'en avais, elles ne diraient rien de plus, rien de
moins que ce que j'imprime dans mes correspondances avec le
public.
Quand j'affirme, Monsieur, que je n'ai point de correspondances
secrètes, cela ne veut pas dire que je n'ai écrit à personne dans
ces derniers temps, et pour peu que la police veuille bien encore
attendre quelques jours, je lui éviterai la peine de déterrer mes
lettres privées. Si elle m'honorait d'une visite domiciliaire, je
la conduirais moi-même à ma cachette; je lui livrerais les
preuves du délit, à la condition qu'elle les insérât le
lendemain dans le _Moniteur_. Toutefois, comme je ne veux pas la
prendre en traître, je l'avertis que ses maîtres ne lui sauraient
aucun gré de sa découverte. Patience encore une fois, elle
apprendra tout par moi, puisqu'elle est assez ingénue pour
s'occuper de moi. J'invite encore la police à retirer les espions
qui viennent se morfondre à ma porte et qui me regardent d'un air
si bête. Eh! bien, Messieurs, vous le savez: je sors à deux
heures tous les jours; je porte une redingote bleue aussi râpée
que la légitimité dont je suis l'ambassadeur; je me promène comme
le vieux célibataire au Luxembourg: à la rente près, je ne
ressemble pas mal à un des rentiers de l'allée de l'Observatoire;
je fais deux ou trois visites, toujours aux mêmes personnes; je
rentre à cinq heures et demie pour dîner; le soir, arrivent
quelques-uns de ces rares amis qui demeurent après l'infortune.
Je me couche à neuf heures; je me lève à six; je lis les journaux
qu'on veut bien m'envoyer gratis; quand je ne me trouve pas en
train de me moquer du juste-milieu, je vais, de dix heures à
midi, visiter certains républicains, gens d'esprit et de coeur
qui, moins indulgents que moi, ont envie de pendre ceux dont j'ai
envie de rire. Quelquefois encore, des décorés de Juillet,
abandonnés de la quasi-légitimité, viennent me prier de partager
avec eux ma misère légitime. Voilà, Messieurs les espions, mon
signalement et le compte rendu de ma journée, que vous
certifierez sans doute valable et conforme. Épargnez-vous donc le
souci de me suivre, et gagnez mieux l'argent tiré de la bourse
des contribuables.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc.