CHATEAUBRIAND ET LE JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE[450].

[Note 450: Ci-dessus, p. 427.]

Dans les jours qui suivirent l'apparition de la brochure de

Chateaubriand sur _la Restauration et la monarchie élective_, le général

de Castellane écrivait sur son _Journal_, à la date du 3 avril 1831:

On veut, à la Chambre des députés, discuter beaucoup l'histoire

des neuf millions que le Roi a touchés à compte sur la liste

civile. Une partie de cet argent a été donnée. M. Benjamin

Constant a reçu 340,000 francs; M. Mauguin 220,000 francs, à

condition de rester tranquilles; ils ont pris l'argent, sans

tenir compte de leurs promesses. _M. de Chateaubriand_, dont le

désintéressement l'a porté à renoncer à la pairie et à la

dotation de 12,000 francs, _a reçu du Roi 100,000 francs pour ne

pas écrire_. Aussi, dans le seul pamphlet qu'il a fait

paraître[451] et qu'il annonce comme devant être l'unique et

dernier, il ne traite pas mal la personne du Roi. Cette affaire

s'est traitée par madame Adélaïde; il voulait vendre son hospice,

et ses terrains, rue d'Enfer, 3 ou 400,000 francs; _on a préféré

lui donner tout bonnement 100,000 francs_[452].

[Note 451: La brochure publiée le 24 mars 1831, sous ce

titre: _De la Restauration et de la monarchie élective._]

[Note 452: _Journal du maréchal de Castellane_, t. II, p.

425.]

Que ce bruit ait couru quelques salons, il le faut bien croire; ce qui

est certain, c'est qu'il ne tient pas debout.

Lorsqu'éclata la révolution de 1830, Chateaubriand avait pour toute

fortune son titre de pair de France, la pension de 12,000 francs que lui

avait faite le roi Louis XVIII, et ce qu'il touchait comme ministre

d'État. Le 10 août, il donna sa démission de pair de France et de

ministre d'État, et, le 12, il adressa au ministre des finances la

lettre suivante, qu'on a lue déjà dans les _Mémoires_, mais qu'il ne

sera pas hors de propos de reproduire ici:

Monsieur le ministre des finances,

Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence

nationale une pension de pair de douze mille francs, transformée

en rentes viagères inscrites au grand-livre de la dette publique

et transmissibles seulement à la première génération directe du

titulaire. Ne pouvant prêter serment à Mgr le duc d'Orléans comme

roi des Français, il ne serait pas juste que je continuasse à

toucher une pension attachée à des fonctions que je n'exerce

plus. En conséquence je viens la résigner entre vos mains. Elle

aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où j'ai écrit à

M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était impossible

de prêter le serment exigé.

Après avoir rapporté ses lettres de démission, Chateaubriand ajoute:

Je restai nu comme un petit saint Jean.... Mes broderies, mes

dragonnes, franges, torsades, épaulettes, vendues à un juif et

par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs, produit net de

toutes mes grandeurs[453].

[Note 453: Ci-dessus, p. 312.]

Et c'est cet homme qui, quelques mois après, se serait vendu, pour cent

mille francs, au gouvernement à la face duquel il avait ainsi jeté ses

démissions et son reste de fortune!

Chateaubriand aurait touché ces cent mille francs au mois d'_avril

1831_. Or, voici ce qu'il écrivait sur son _Journal_, à la date de _mai

1831_.

La résolution que je conçus au moment de la catastrophe de

juillet n'a point été abandonnée par moi. Je me suis occupé des

moyens de vivre en terre étrangère, moyens difficiles, puisque je

n'ai rien: l'acquéreur de mes oeuvres m'a fait à peu près

banqueroute, et mes dettes m'empêchent de trouver quelqu'un qui

veuille me prêter.... Je laisse ma procuration pour vendre la

maison où j'écris cette page pour ordre de date. Si je trouve

marchand à mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de

France[454].

[Note 454: Ci-dessus, p. 341.]

Le bruit, si légèrement accueilli par Castellane, est déjà, ce me

semble, démontré faux. Mais voici qui est plus concluant encore. On a

donné, dit-il, 100,000 francs à Chateaubriand, à la condition, acceptée

par lui, de ne plus écrire. Mais alors, comment expliquer que, moins de

six mois après, au mois d'octobre 1831, il écrive et publie sa brochure:

_De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de

sa famille, ou suite de mon dernier écrit: De la Restauration et de la

monarchie élective?_ Cette brochure n'était pas seulement une violente

attaque contre la monarchie de Juillet; elle renfermait, à l'adresse du

roi Louis-Philippe, des paroles amères et cruelles, celles-ci par

exemple:

Les dernières barricades ont chassé Charles X des Tuileries. Eh

bien, dans ce château funeste, au lieu d'une couche innocente,

sans insomnie, sans remords, sans apparition, qu'a trouvé

Louis-Philippe? Un trône vide que lui présente un _spectre

décapité_ portant dans sa main sanglante la tête d'un autre

spectre.

Au mois de mai 1832, nouvelle brochure sur _les 12,000 francs envoyés

par la duchesse de Berry_ pour être distribués aux cholériques.

En ce même mois de mai 1832, le _Mémoire sur la captivité de madame la

duchesse de Berry_. Ce Mémoire, où se trouvait la fameuse phrase:

_Madame, votre fils est mon roi_, était particulièrement dur pour la

personne de Louis-Philippe. Chateaubriand fut traduit devant les

tribunaux pour délit de presse. Déjà, au mois de juin précédent, il

avait été arrêté et retenu en prison pendant quinze jours, comme prévenu

de complot contre la sûreté de l'État. Au lieu de le traîner en prison,

au lieu de le traduire en cour d'assises et de lui préparer ainsi des

ovations, le gouvernement--si le fait rapporté par Castellane eût été

vrai--aurait eu un moyen bien simple de faire taire Chateaubriand: il

lui aurait suffi de dire: «M. de Chateaubriand a reçu 100,000 francs du

Roi.»--On ne l'a pas dit, et on ne pouvait pas le dire, parce que

Chateaubriand n'avait rien reçu.

Et comment eût-il consenti à recevoir l'argent de Louis-Philippe, son

ennemi, lui qui ne voulait même pas accepter celui que lui offrait le

vieux roi auquel il restait si honorablement fidèle? À l'avènement du

ministère Polignac, il avait donné sa démission d'ambassadeur à Rome, et

il était revenu à Paris, non seulement sans le sou, mais chargé d'une

dette de soixante mille francs contractée pendant son ambassade. Au mois

de juillet 1832, une trentaine de mille francs lui restait encore à

payer sur ces soixante mille, en outre de ses vieilles dettes. «M. le

duc de Lévis, dit-il dans ses _Mémoires_, à son retour d'un voyage en

Écosse (au mois d'octobre 1831), m'avait dit de la part de Charles X que

ce prince voulait continuer à me faire ma pension de pair; je crus

devoir refuser cette offre. Le duc de Lévis revint à la charge quand il

me vit au sortir de la prison (juillet 1832) dans l'embarras le plus

cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin rue d'Enfer, et

étant harcelé par une nuée de créanciers. _J'avais déjà vendu mon

argenterie._ Le duc de Lévis m'apporta vingt mille francs, me disant

noblement que ce n'était pas les deux années de pension de pairie que le

roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes à Rome n'étaient qu'une

dette de la couronne. Cette somme me mettait en liberté, je l'acceptai

comme un prêt momentané, et j'écrivis au roi la lettre suivante:

Sire,

Au milieu des calamités dont il a plu à Dieu de sanctifier votre

vie, vous n'avez point oublié ceux qui souffrent au pied du trône

de saint Louis. Vous daignâtes me faire connaître, il y a

quelques mois, votre généreux dessein de me continuer la pension

de pair à laquelle je renonçai en refusant le serment au pouvoir

illégitime; je pensai que Votre Majesté avait des serviteurs plus

pauvres que moi et plus dignes de ses bontés. Mais les derniers

écrits que j'ai publiés m'ont causé des dommages et suscité des

persécutions; j'ai essayé inutilement de vendre le peu de chose

que je possède. Je me vois forcé d'accepter, non la pension

annuelle que Votre Majesté se proposait de me faire sur sa royale

indigence, mais un secours provisoire pour me dégager des

embarras qui m'empêchent de regagner l'asile où je pourrai vivre

de mon travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me

rendre à charge, même un moment, à une couronne que j'ai soutenue

de tous mes efforts et que je continuerai à servir le reste de ma

vie.

Le comte Ferrand (voir, au tome III, des _Mémoires_, l'_Appendice_ nº

IV) avait accusé Chateaubriand de s'être vendu à Napoléon en 1811, pour

une somme de 70,000 fr. Voici que le maréchal de Castellane l'accuse de

s'être vendu à Louis-Philippe, en 1831, pour une somme de 100,000 fr.

Les deux allégations se valent: elles sont, l'une et l'autre tout

bonnement ridicules.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 97 / 124 题