[Note 449: Ci-dessus, p. 334.]
Dans les premiers jours de juillet 1831, six mois après le sac de
Saint-Germain-l'Auxerrois, le bruit s'était répandu que le gouvernement
allait accorder à la révolution la démolition de la vieille église.
Chateaubriand était alors à Genève. Il écrivit aussitôt la lettre
suivante à Mme de ..., qui permit à la _Revue de Paris_ de la publier:
Genève, 11 juillet 1831.
Je vous ai écrit hier, et voici encore une lettre. De quoi
s'agit-il? _de Saint-Germain-l'Auxerrois_. À qui conterais-je mes
peines et mes idées, si ce n'est à vous?
On va donc commencer, disent les journaux, la démolition de ce
monument le 14 juillet. Noble manière d'inaugurer la monarchie
élective, par la destruction d'une église, d'exécuter de
sang-froid, et à tête reposée, ce que le vandalisme
révolutionnaire faisait jadis dans la fièvre et les convulsions!
Le chapitre des comparaisons et des considérations serait ici
trop long à parcourir; un mot seulement à ce sujet. La révolution
de Juillet ignore-t-elle que ce qui lui a le plus nui en Europe a
été la dévastation de Saint-Germain-l'Auxerrois? que les peuples
qui tous, sans exception alors, sympathisaient avec nous, ont
reculé, et que leurs dispositions favorables ont changé? La
_non-intervention_, si bien gardée, a achevé l'affaire. Une
stupide manie de quelques Français, depuis quarante ans, est de
compter pour rien les idées religieuses, et de les croire
éteintes partout, comme elles le sont dans leur étroit cerveau.
Ils oublient que tous les peuples libres ou tous ceux qui veulent
l'être et qui sont en rapport avec nous sont religieux. Aux
États-Unis, la loi vous _force_ d'être chrétiens. Dans les
républiques espagnoles, la religion catholique est la seule;
excepté, je crois, au Mexique, où l'on vient d'essayer quelque
chose pour la tolérance. Les Cortès d'Espagne avaient décrété le
_seul exercice de la religion catholique_. Si l'Italie
s'émancipait, elle resterait chrétienne. La Belgique a fait sa
révolution pour chasser un roi protestant. L'Allemagne, si
philosophique, est chrétienne, et les Polonais, que sont-ils? Ils
vont au combat ou à la mort en invoquant la sainte Vierge.
Skrinecki porte un scapulaire et fait des pèlerinages. Nos
démolitions religieuses sont donc à la fois une ignorance
historique et un contre-sens politique.
Sous le rapport des arts, la chose n'est pas moins déplorable.
Quoi! renouveler le vandalisme de 93! Que ne fait-on ce que j'ai
proposé? Que ne masque-t-on l'église par des arbres, en la
laissant subsister en face du Louvre comme échelle et témoin de
la marche de l'art? Saint-Germain-l'Auxerrois est un des plus
vieux monuments de Paris; il est d'une époque dont il ne reste
presque rien. Que sont donc devenus vos romantiques? On porte le
marteau dans une église, et ils se taisent! Ô mes fils! combien
vous êtes dégénérés! Faut-il que votre grand-père élève seul sa
voix cassée en faveur de vos temples? Vous ferez une ode, mais
durera-t-elle autant qu'une ogive de Saint-Germain-l'Auxerrois?
Et les artistes ne présentent point de pétitions contre cette
barbarie! Comme le plus humble de leurs camarades, je suis prêt à
mettre ma signature à la suite de leurs noms. Détruire est
facile, on l'a dit mille fois; et je ne connais pas au monde
d'ouvriers qui aillent plus vite en cette besogne que les
Français; mais reconstruire! Qu'ont-ils bâti depuis quarante ans?
On veut percer une rue! Très bien: commencez les abatis par la
côté opposé au Louvre, par la place de Grève, cela vous donnera
du temps; vous serez deux ou trois ans, peut-être davantage, à
tracer votre voie; alors, quand vous arriverez à Saint-Germain,
vous aurez mûri vos réflexions, vous jugerez mieux de l'effet
même du monument, à l'extrémité de l'ouverture.... On a abattu la
Bastille et l'on a bien fait. La Bastille était une prison. Je ne
sache pas qu'on ait enfermé personne à Saint-Germain-l'Auxerrois;
mais, même sur l'emplacement de la Bastille, qu'a-t-on élevé?
D'abord un arbre de la liberté que le sabre de Bonaparte a coupé,
pour faire place à un éléphant d'argile; et puis, après
l'éléphant, que va-t-il survenir? Et tout cela, vous le savez,
était _à toujours_, pour les _siècles_, pour _l'éternité_, comme
nos serments. Quand Napoléon ordonna les travaux du Carrousel et
de la rue de Rivoli, il croyait bien voir la fin de son
entreprise; la rue de Rivoli a vu passer l'Empire et la
Restauration sans être achevée. Qui vous répond que la nouvelle
monarchie ira jusqu'au bout de la rue qu'elle va ouvrir par une
ruine? Nous autres Français, nous sommes trop conséquents dans le
mal et pas assez logiques dans le bien: parce qu'une imprudence
taquine a produit à Saint-Germain une vengeance sacrilège, est-il
de toute nécessité de continuer la dernière? Les Parisiens ne
peuvent-ils s'amuser sans jeter les meubles par les fenêtres, ou
sans abattre les monuments publics? On honorerait bien mieux les
héros de Juillet en leur donnant à enlever les places fortes
bâties contre nous, avec notre argent, qu'en livrant à leur
courage une église ravagée, où ils ne trouveront pas même le curé
pour la défendre. N'enfoncerons-nous plus notre chapeau sur notre
tête que pour marcher contre un vicaire ou pour monter à l'assaut
d'un clocher, et aurons-nous encore longtemps le chapeau bas
devant l'insolence étrangère? Il serait triste qu'on apprît
l'entrée des Russes à Varsovie le jour où notre gouvernement
entrerait à Saint-Germain-l'Auxerrois! Les deux belles victoires
pour la monarchie populaire!...
Vous rirez de ma grande colère, vous me direz: «Qu'est-ce que
cela vous fait, vous, exilé, qui ne reverrez peut-être jamais la
France?» Ne le prenez pas là, je suis Français jusque dans la
moelle des os. Que la France entre dans un système politique
généreux, et si la guerre survient, vous me verrez accourir pour
partager le sort de ma patrie. J'aurais cent ans que mon coeur
battrait encore pour la gloire, l'honneur et l'indépendance de
mon pays. Déchiffrez, si vous pouvez, ce griffonnage écrit _ab
irato_, une heure avant le départ du courrier.