[Note 437: Ci-dessus, page 183.]
Le devoir de Chateaubriand, comme ambassadeur de France, était de suivre
de très près les opérations du Conclave. Aussi bien, comme il l'écrit à
Mme Récamier, le 17 février 1829, le Roi l'avait chargé de surveiller
«le dernier grand spectacle qui devait clore sa carrière», l'élection
d'un nouveau Pape. Il prit donc ses mesures pour être tenu au courant,
jour par jour, de tout ce qui se passerait, des brigues et des intrigues
qui pourraient se produire, des diverses candidatures qui seraient mises
en avant et des chances de chacune d'elles. Il se trouva qu'un témoin
sûr et admirablement informé rédigeait secrètement un _journal du
Conclave_. L'ambassadeur s'arrangea de façon à se le procurer, le fit
traduire en français, accompagna d'un court commentaire quelques-uns de
ses articles, et envoya le tout au ministre des Affaires étrangères, M.
le comte Portalis. «Le Roi verra, écrivait-il, ce qu'on n'a jamais vu:
l'intérieur d'un Conclave.»
Ce document existe encore aux Archives des Affaires étrangères. Autorisé
à en prendre communication, M. Boyer d'Agen en a publié d'importants
extraits dans la _Revue des Revues_ des 1er et 15 janvier 1896.
Voici quelques-unes des _remarques_ de Chateaubriand.
On lit dans le _Journal_, à la date du 7 mars 1829:
Le parti des exaltés tâche de tirer parti de tout et voudrait
pêcher en eau trouble. La possibilité de leur triomphe pourrait
se trouver dans la coopération des cardinaux français, qui
semblent unanimes pour le choix d'un Pape favorable à leur
exaltation d'idées. Si par malheur le parti d'Oppizzoni, soit
faiblesse, soit complaisance, se range au vote d'Albani, la palme
est aux mains des adversaires.
En marge de ces lignes, Chateaubriand écrit la note suivante:
Il n'y a pas besoin de commentaires sur cette journée; le texte
dit tout. Voilà une minorité qui parle comme la _Gazette de
France_ et la _Quotidienne_, qui veut s'immiscer dans nos
affaires, qui pousse la violence jusqu'à attaquer en plein
Conclave la mémoire de Léon XII. Elle suppose toujours que les
cardinaux français pensent comme elle; elle se figure que je veux
précipiter l'élection pour n'être pas confondu par l'arrivée de
ces cardinaux, arrivée que je prévoyais devoir être funeste au
principe de mon gouvernement.
À la date du 9 mars, l'auteur du _Journal_ annonce que le Sacré Collège
a reçu la copie du discours que l'ambassadeur de France doit prononcer
le lendemain, et il le juge en ces termes:
Quelle noblesse d'expressions! quelle élévation de pensées!
quelle délicatesse d'images! On voit que ses paroles partent du
fond de l'âme. Pour moi, j'en suis dans le ravissement.
Figurez-vous, dans l'étroite enceinte d'un Conclave, le tableau
d'une nation qui donne la vie, qui dicte des lois de paix à
toutes les autres nations, qui est le centre universel vers
lequel tous les peuples, peut-être même des tribus dont nous
ignorons le nom, dirigent leurs voeux et leurs prières. Tout le
Sacré Collège a tressailli d'une sainte joie et se propose de se
féliciter, avec le cardinal de Latil, du choix que Sa Majesté
Très-Chrétienne a fait d'un si grand homme, dont les principes
religieux sont les plus purs et inébranlables. Chaque phrase a
été examinée attentivement; on n'y aperçoit pas l'ombre d'un
intérêt politique privé, et moins encore une apparence de vouloir
hâter l'élection sans la présence des cardinaux français.....
Chateaubriand ajoute ici cette note:
J'ai été tenté de supprimer ici tout ce qui a rapport à mon
discours; mais, venant à penser aux préventions que l'on a
cherché à faire naître contre moi, j'ai cru devoir conserver
l'opinion du Conclave, comme une défense, comme un témoignage
honorable, propre à faire le contre-poids des calomnies dont j'ai
été l'objet.
La page du _Journal_ consacrée à la journée du 10 mars donne lieu, de la
part de Chateaubriand, à la _Remarque_ ci-après:
Voici encore le nonce (Mgr Lambruschini, nonce du Saint-Siège à
Paris) écho et missionnaire d'une coterie. Il parait qu'on
espérait ouvrir au sein du Conclave des conférences sur l'état de
nos affaires. J'ai su, d'une autre part, qu'avant la mort de Léon
XII des membres du clergé français étaient attendus à Rome pour
agiter de nouveau la question des Ordonnances. Ces manoeuvres
doivent être surveillées; elles bouleverseraient la France, sans
atteindre même le but où elles visent. Il est consolant de voir
la fermeté du Sacré-Collège et la sagesse avec laquelle il se
refuse aux ouvertures du nonce. Celui-ci est un prélat passionné,
entré beaucoup trop avant dans les intrigues d'un parti français,
homme qui, dans son pays, est à la tête de la _Faction de
Sardaigne_, et dont il est urgent de solliciter le rappel.
Le 22 mars, l'auteur du _Journal_ note un petit incident assez
singulier:
Ce matin on a été informé qu'un cardinal (Odescalchi)
s'entretenait par signes avec des jésuites qui se trouvaient dans
un jardin de la Compagnie, situé vis-à-vis l'édifice du Conclave.
On s'est posté en observation: impossible de rien comprendre à ce
langage par signes.... Le cardinal a été prévenu de s'abstenir de
semblables manoeuvres, et sur-le-champ des ordres ont été donnés
pour les empêcher désormais.... Après le scrutin du soir, il a
été décidé que l'on adresserait une lettre ferme et sérieuse au
vicaire général des Jésuites, et qu'on réglerait sur sa réponse
la conduite à tenir ultérieurement.
Chateaubriand inscrit en marge:
Il serait impossible de s'empêcher de rire du cardinal Odescalchi
et du télégraphe des jésuites, si la gravité de la matière ne
formait un contraste déplorable avec ces tours d'écoliers. Voilà
donc à quelles ressources en est réduite une Compagnie qui se dit
pieuse et un cardinal dont on loue la régularité, pour asseoir
dans la chaire de Saint-Pierre quelque pontife passionné,
perturbateur du repos des nations!
Le lendemain 23 mars, à l'occasion de la réponse du père Pavani, Vicaire
général de la Compagnie de Jésus, à la lettre du Conclave, Chateaubriand
revient sur l'incident de la veille:
Je dois avouer, écrit-il, que les Jésuites m'avaient semblé trop
maltraités par l'opinion. J'ai jadis été leur défenseur, et,
depuis qu'ils ont été attaqués dans ces derniers temps, je n'ai
dit ni écrit un seul mot contre eux. J'avais pris Pascal pour un
calomniateur de génie, qui nous avait laissé un immortel
mensonge; je suis obligé de reconnaître qu'il n'a rien exagéré.
La lettre du père Pavani (qu'on trouvera ci-jointe) a l'air
d'être échappée à Escobar lui-même, elle figurerait
merveilleusement dans les _Lettres provinciales_! Comme elle dit
tout et ne dit rien! Comme tous les mots en sont pesés, de
manière qu'ils puissent être interprétés ainsi que besoin sera!
L'humeur et la violence percent pourtant. Le révérend Père s'en
est aperçu, et il va bientôt tâcher de reprendre, par une seconde
lettre, non moins captieuse, le peu de vérité qu'il a laissé
transpirer dans la première.
Au surplus, l'audace est grande. Cette Congrégation, à peine
rétablie, repoussée de toute part, suspecte au Sacré-Collège
lui-même, n'en aspire pas moins à donner la tiare et à se mêler
de toutes les affaires du monde.
Chateaubriand cède ici, en parlant des jésuites, à un mouvement
d'humeur, qui disparaîtra bientôt, quand le résultat du Conclave sera
connu. Le 31 mars, à midi, l'auteur du _Journal_ écrivait:
Hier, à dix heures du soir, Albani s'appliqua avec beaucoup
d'ardeur à recueillir des suffrages pour l'élection du cardinal
Castiglioni, dont les sentiments de loyauté et de franchise
étaient bien connus, non moins que l'opinion qu'il avait conçue
de la capacité et des talents d'Albani pour exercer l'emploi de
secrétaire d'État. Les cardinaux Pacca, Galleffi, Testaferrata,
Oppizzoni, Arezzo, Bertazzoli et Gazola furent chargés de
persuader Castiglioni et de ne le quitter qu'après qu'il aurait
promis de se rendre au voeu commun et de se conformer à la
volonté divine. Pendant ce temps, Albani disposait les autres
cardinaux à coopérer à l'élection. À minuit, tout était arrangé.
Les cardinaux français se montrèrent très satisfaits, et
promirent de donner unanimement leur vote au scrutin. Le parti de
De Gregorio fit d'abord quelque résistance, mais enfin il céda.
Celui de Macchi demeura rebelle à toute concession. Le calcul
d'approximation établi, il fut reconnu que les suffrages
s'élèveraient à 30, non compris le parti d'Albani, qui devait
_accéder_ en entier. Le résultat a été tel qu'on l'avait espéré.
Le premier scrutin a donné 32 voix, et ce nombre s'est accru, par
l'_accedat_, jusqu'à 47....
Chateaubriand triomphe, il a _son_ Pape, et il écrit, au bas du _Journal
du Conclave_, cette dernière _Remarque_:
Cette journée a fait le Pape, le Pape que voulait la France, en
1823, lorsque j'avais le portefeuille des Affaires étrangères, à
Paris, le Pape qui a répondu à mon discours, et qui, par cette
réponse, connue de l'Europe, a pris des engagements politiques.
Le procès-verbal de l'acceptation, dressé par le notaire du
Conclave, selon la coutume, est digne d'être remarqué: «Pie VIII
s'est déterminé, dit-il, à nommer le cardinal Albani ministre,
afin de satisfaire aussi le Cabinet de Vienne.» Singulier moyen
sans doute!
Le Souverain-Pontife, partageant les lots entre les deux
couronnes, se déclare le Pape de la France et donne à l'Autriche,
en compensation, un Secrétaire d'État inamovible.
J'ai dit tout à l'heure que l'auteur des _Mémoires_ n'avait pas conservé
longtemps, à l'endroit des Jésuites, les sentiments de Pascal--et ceux
du _Constitutionnel_. À peu de mois de là, en effet, il écrivait sur son
neveu Christian de Chateaubriand, _jésuite_, d'admirables pages, les
plus belles de ce cinquième volume.