[Note 435: Ci-dessus, p. 132.]
M. de Marcellus, qui se trouvait alors à Rome, écrivait sur son
_Journal_, sous cette même date du 17 février 1829, la note suivante:
Hier, je suis allé, en compagnie de M. de Chateaubriand, faire au
pape Léon XII notre visite suprême. Celle-ci n'a pas été adressée
au souverain du monde catholique par l'ambassadeur du roi fils
aîné de l'Église, dans le vaste palais du Vatican. C'était le
dernier hommage d'un fidèle à ce quelque chose sans nom qui
restait du père commun des chrétiens, à ce cadavre étendu
pontificalement, sous la lueur des cierges, dans la grande
chapelle du Saint-Sacrement qui s'allonge sous l'aile droite de
l'église de Saint-Pierre. Après quelques minutes de méditations
pieuses et politiques, passées en silence aux pieds de ce pontife
dont le visage pâle et animé supportait encore l'éclatante tiare,
nous sommes sortis du plus beau temple du monde, tristes et
préoccupés.
«Voilà ce qui demeure de nous quelques heures après la fin» m'a
dit l'auteur du _Génie du christianisme_; «il m'a semblé, sous
les voûtes de Saint-Pierre, entendre encore cette voix qui
retentit dans un de nos vieux cantiques de Saint-Sulpice:
La mort ne m'a laissé que les os seulement.
«Savez-vous ce qui est arrivé cette nuit? Les gardes nobles qui
veillent auprès de «ce reste tel qui va disparaître» ont cru voir
le pape se ranimer. Ils ont entendu, au milieu de leur silence,
un bruit léger qui s'échappait de la figure du pontife. Ils sont
tombés la face contre terre et le bruit a cessé. C'était la peau
du visage et les paupières qui se resserraient sous le contact de
l'air, comme le parchemin craque sous les doigts. Je tiens cette
anecdote funèbre du capitaine des gardes, le Suisse Pfeiffer, qui
me l'a racontée ce matin. On n'entendra plus rien, pas même ce
froissement du parchemin une fois fait pour toujours, de ce chef
de l'Église habile et vertueux, qui prédisait, il y a peu de
semaines, de longues agitations à ses États, à la France et à
l'Europe. Il a été un modérateur éclairé des intérêts du monde
pendant cinq ans d'un règne trop court, et il n'a recueilli que
l'impopularité pour prix de ses pieux efforts. C'est l'histoire
de tous les pays.»
Nous avons dépassé le môle d'Adrien et le Tibre au milieu de nos
réflexions et de nos regrets. Ils nous ont suivis en face de
cette _Locanda dell'orso_ que Montaigne a rendue célèbre et où
déjà de nombreux et joyeux buveurs s'applaudissaient de voir
rouverts à leurs orgies les mille cabarets que les décrets du
pape avaient fermés. À Ripetta, en nous séparant, M. de
Chateaubriand m'a dit: «Voulez-vous que demain, pour nous
distraire du lugubre spectacle qu'un pape vient de nous donner,
nous allions voir mes fouilles de _Torre-Vergatta_? La campagne
romaine, déjà belle au début du printemps, et les souvenirs des
siècles passés, nous feront oublier pour quelques heures nos
sollicitudes du présent et nos tristesses.»
Nous sommes en effet partis aujourd'hui, tête à tête, dans mon
petit wurst allemand, que, pour garder l'incognito, l'ambassadeur
a préféré à ses pompeuses voitures, même à son coupé favori, que
j'ai fait faire à Londres, en 1822, pour nous conduire à Windsor
(il a traversé la mauvaise fortune de son maître, et il reparaît
avec son crédit dans les rues de Rome). M. de Chateaubriand a
conservé une taciturnité méditative, entrecoupée de rares
interjections, jusqu'au pont Milvius. Là son front s'est déridé:
«Admirez,» m'a-t-il dit, «la puissance de l'art de peindre. Ce
pont, témoin d'une victoire qui changea la face du monde, et la
plaine environnante, réapparaissent bien moins comme ils sont que
sous les couleurs de la magnifique fresque de Jules Romain au
Vatican. C'est un chef-d'oeuvre. Tout s'y trouve; et surtout ce
Tibre, gros des destinées humaines, qui va noyer Maxence et
couronner Constantin. Ah! pourquoi n'a-t-il pas éloigné miss
Bathurst! tant de beauté innocente et tant de vie! Voilà la rive
qui céda sous le poids si léger de la malheureuse fille. Rome ne
m'offre que des images de deuil.»--Autre pause qu'il a
interrompue un moment après le passage du pont.--«Avez-vous
remarqué que Byron n'entend rien à la peinture? Il est resté tout
à fait Anglais de ce côté; il ne l'est pas autant pour la
musique, qu'il comprenait mieux que la plupart de ses
compatriotes. Il aime les chants populaires, et, comme vous et
moi, il en a surpris de bizarres en Orient. Mais là, plus
qu'ailleurs, la chanson du peuple n'est pas de l'harmonie, c'est
de la légende ou de l'histoire primitive.»--Puis, après un long
silence, arrivés au tombeau de Néron, il m'a dit: «Je n'ai jamais
prêté aucune attention à ce sarcophage falsifié, pas plus que
s'il était véritablement le sépulcre de l'empereur parricide. La
tombe d'un tyran n'excite que mon mépris. Mais retournons-nous,
et d'ici contemplons Saint-Pierre, l'immortelle coupole, et cette
croix qui brille au-dessus de toutes les collines: elle va
consoler, par delà le désert d'Ostie, les regards du nautonier
quand il lutte contre les flots. C'est là un sublime spectacle
parce qu'il emporte avec lui vers les cieux l'imagination de
l'homme et son espérance.» Un peu plus loin:--«Croyez-moi,
laissons votre voiture sur cette route qui ramène à Paris et aux
joies du monde. Entrons résolument à pied dans le désert de la
campagne _maudite_, auquel j'ai toujours trouvé tant de charme.»
Après un rapide coup d'oeil jeté sur ses fouilles, où on ne
travaillait pas ce jour-là, «Voilà», m'a-t-il dit, «des frustes
méconnaissables presque autant que leurs énigmatiques
possesseurs; j'ai risqué quelque argent à cette loterie des
morts. Il y avait autour de ces marbres qui ne sont plus, des
despotes, de prétendus affranchis, des esclaves, une foule
d'ambitieux; et dans ces trois classes d'hommes que le temps a
également emportés, on se disputait le pouvoir, on s'égorgeait
pour l'Empire. Il me semble voir surgir de ces ronces les ruines
confondues de la République romaine et de l'affreuse domination
de Tibère....»--Une petite fleur que M. de Chateaubriand a
cueillie à ses pieds est venue le distraire de ces sombres
réflexions:--«Combien la nature, si marâtre pour les hommes sous
tant de climats, est partout une douce mère pour ses filles les
plus innocentes, les herbes des champs! Voyez cette violette
blanche; elle n'a pas la demi-éclat et le parfum de la violette
de Virgile, _violæ sublucet purpura nigræ_, mais elle est la
première à m'annoncer le printemps.»
Puis, revenus à ma voiture, le silence a recommencé: seulement
comme nous nous rapprochions de la porte du Peuple et du tumulte
de Rome, «Ici, comme chez nous,» a-t-il dit, «la tyrannie et la
liberté ont également péri. Mais, à Rome, la robe de ce capucin
qui soulève en passant une poussière antique achève de mettre en
relief la vanité de tant de vanités.»--Et cette réflexion a clos
la promenade, dont je me hâtai de consigner sur mon journal le
minutieux récit. (_Chateaubriand et son temps_, p. 345 et
suivantes.)