Paris, fin de mars 1831

J'étais loin de compte lorsqu'en sortant des journées de Juillet je

croyais entrer dans une région de paix. La chute des trois souverains

m'avait obligé de m'expliquer à la Chambre des pairs. La proscription de

ces rois ne me permettait pas de rester muet. D'une autre part, les

journaux de Philippe me demandaient pourquoi je refusais de servir une

révolution qui consacrait des principes que j'avais défendus et

propagés. Force m'a été de prendre la parole pour les vérités générales

et pour expliquer ma conduite personnelle. Un extrait d'une petite

brochure qui se perdra (_De la Restauration et de la Monarchie

élective_)[330] continuera la chaîne de mon récit et celle de l'histoire

de mon temps:

[Note 330: La brochure de Chateaubriand parut le 24 mars

1831.]

«Dépouillé du présent, n'ayant qu'un avenir incertain au delà de ma

tombe, il m'importe que ma mémoire ne soit pas grevée de mon silence. Je

ne dois pas me taire sur une Restauration à laquelle j'ai pris tant de

part, qu'on outrage tous les jours, et que l'on proscrit enfin sous mes

yeux. Au moyen âge, dans les temps de calamités, on prenait un

religieux, on l'enfermait dans une tour où il jeûnait au pain et à l'eau

pour le salut du peuple. Je ne ressemble pas mal à ce moine du XIIe

siècle: à travers la lucarne de ma geôle expiatoire, j'ai prêché mon

dernier sermon aux passants. Voici l'épitome de ce sermon; je l'ai

prédit dans mon dernier discours à la tribune de la pairie: La monarchie

de Juillet est dans une condition absolue de gloire ou de lois

d'exception; elle vit par la presse, et la presse la tue; sans gloire,

elle sera dévorée par la liberté; si elle attaque cette liberté, elle

périra. Il ferait beau nous voir, après avoir chassé trois rois avec des

barricades pour la liberté de la presse, élever de nouvelles barricades

contre cette liberté! Et pourtant, que faire? L'action redoublée des

tribunaux et des lois suffira-t-elle pour contenir les écrivains? Un

gouvernement nouveau est un enfant qui ne peut marcher qu'avec des

lisières. Remettrons-nous la nation au maillot? Ce terrible nourrisson,

qui a sucé le sang dans les bras de la victoire à tant de bivouacs, ne

brisera-t-il pas ses langes? Il n'y avait qu'une vieille souche

profondément enracinée dans le passé qui pût être battue impunément des

vents de la liberté de la presse.......................................

.......................................................................

«À entendre les déclamations de cette heure, il semble que les exilés

d'Édimbourg soient les plus petits compagnons du monde, et qu'ils ne

fassent faute nulle part. Il ne manque aujourd'hui au présent que le

passé: c'est peu de chose! Comme si les siècles ne se servaient pas de

base les uns aux autres, et que le dernier arrivé se pût tenir en l'air!

Notre vanité aura beau se choquer des souvenirs, gratter les fleurs de

lis, proscrire les noms et les personnes, cette famille, héritière de

mille années, a laissé par sa retraite un vide immense: on le sent

partout. Ces individus, si chétifs à nos yeux, ont ébranlé l'Europe dans

leur chute. Pour peu que les événements produisent leurs effets

naturels, et qu'ils amènent leurs rigoureuses conséquences, Charles X,

en abdiquant, aura fait abdiquer avec lui tous ces rois gothiques,

grands vassaux du passé sous la suzeraineté des Capets..................

........................................................................

«Nous marchons à une révolution générale. Si la transformation qui

s'opère suit sa pente et ne rencontre aucun obstacle, si la raison

populaire continue son développement progressif, si l'éducation des

classes intermédiaires ne souffre point d'interruption, les nations se

nivelleront dans une égale liberté; si cette transformation est arrêtée,

les nations se nivelleront dans un égal despotisme. Ce despotisme durera

peu, à cause de l'âge avancé des lumières, mais il sera rude, et une

longue dissolution sociale le suivra.

«Préoccupé que je suis de ces idées, on voit pourquoi j'ai dû demeurer

fidèle, comme individu, à ce qui me semblait la meilleure sauvegarde des

libertés publiques, la voie la moins périlleuse par laquelle on pouvait

arriver au complément de ces libertés.

«Ce n'est pas que j'aie la prétention d'être un larmoyant prédicant de

politique sentimentale, un rabâcheur de panache blanc et de lieux

communs à la Henri IV. En parcourant des yeux l'espace qui sépare la

tour du Temple du château d'Édimbourg, je trouverais sans doute autant

de calamités entassées qu'il y a de siècles accumulés sur une noble

race. Une femme de douleur a surtout été chargée du fardeau le plus

lourd comme la plus forte; il n'y a coeur qui ne se brise à son

souvenir: ses souffrances sont montées si haut, qu'elles sont devenues

une des grandeurs de la révolution. Mais, enfin, on n'est pas obligé

d'être roi. La Providence envoie les afflictions particulières à qui

elle veut, toujours brèves, parce que la vie est courte; et ces

afflictions ne sont point comptées dans les destinées générales des

peuples..............................................................

.....................................................................

«Mais que la proposition qui bannit à jamais la famille déchue du

territoire français soit un corollaire de la déchéance de cette famille,

ce corollaire n'amène pas la conviction pour moi. Je chercherais en vain

ma place dans les diverses catégories de personnes qui se sont

rattachées à l'ordre de choses actuel.........................

..............................................................

«Il y a des hommes qui, après avoir prêté serment à la République une et

indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, à

l'Empire en une seule, à la première Restauration, à l'Acte additionnel

aux constitutions de l'Empire, à la seconde Restauration, ont encore

quelque chose à prêter à Louis-Philippe: je ne suis pas si riche.

«Il y a des hommes qui ont jeté leur parole sur la place de Grève, en

juillet, comme ces chevriers romains qui jouent à _pair ou non_ parmi

des ruines: ils traitent de niais et sot quiconque ne réduit pas la

politique à des intérêts privés: je suis un niais et un sot.

«Il y a des peureux qui auraient bien voulu ne pas jurer, mais qui se

voyaient égorgés, eux, leurs grands-parents, leurs petits-enfants, et

tous les propriétaires, s'ils n'avaient trembloté leur serment: ceci est

un effet physique que je n'ai pas encore éprouvé; j'attendrai

l'infirmité et, si elle m'arrive, j'aviserai.

«Il y a des grands seigneurs de l'Empire unis à leurs pensions par des

liens sacrés et indissolubles, quelle que soit la main dont elles

tombent: une pension est à leurs yeux un sacrement; elle imprime un

caractère comme la prêtrise et le mariage; toute tête pensionnée ne peut

cesser de l'être: les pensions étant demeurées à la charge du Trésor,

ils sont restés à la charge du même Trésor; moi, j'ai l'habitude du

divorce avec la fortune; trop vieux pour elle, je l'abandonne de peur

qu'elle ne me quitte.

«Il y a de hauts barons du trône et de l'autel qui n'ont point trahi les

ordonnances; non! mais l'insuffisance des moyens employés pour mettre à

exécution ces ordonnances a échauffé leur bile; indignés qu'on ait

failli au despotisme, ils ont été chercher une autre antichambre: il

m'est impossible de partager leur indignation et leur demeure.

«Il y a des gens de conscience qui ne sont parjures que pour être

parjures, qui, cédant à la force, n'en sont pas moins pour le droit; ils

pleurent sur ce pauvre Charles X, qu'ils ont d'abord entraîné à sa perte

par leurs conseils, et ensuite mis à mort par leur serment; mais si

jamais lui ou sa race ressuscite, ils seront des foudres de légitimité:

moi, j'ai toujours été dévot à la mort, et je suis le convoi de la

vieille monarchie comme le chien du pauvre.

«Enfin, il y a de loyaux chevaliers qui ont dans leur poche des

dispenses d'honneur et des permissions d'infidélité: je n'en ai point.

«J'étais l'homme de la Restauration _possible_, de la Restauration avec

toutes les sortes de libertés. Cette Restauration m'a pris pour un

ennemi; elle s'est perdue: je dois subir son sort. Irai-je attacher

quelques années qui me restent à une fortune nouvelle, comme ces bas de

robes que les femmes traînent de cours en cours et sur lesquels tout le

monde peut marcher? À la tête des jeunes générations, je serais suspect;

derrière elles, ce n'est pas ma place. Je sens très bien qu'aucune de

mes facultés n'a vieilli; mieux que jamais je comprends mon siècle; je

pénètre plus hardiment dans l'avenir que personne: mais la fatalité a

prononcé; finir sa vie à propos est une condition nécessaire de l'homme

public[331].»

[Note 331: Voir, à l'_Appendice_, le nº VII: _Chateaubriand

et le Journal du maréchal de Castellane._]

* * * * *

Enfin, les _Études historiques_[332] viennent de paraître; j'en reporte

ici l'_Avant-propos_: c'est une véritable page de mes _Mémoires_, il

contient mon histoire au moment même où j'écris:

[Note 332: _Études et discours historiques sur la chute de

l'Empire romain, la naissance et les progrès du

Christianisme, et l'invasion des Barbares; suivis d'une

Analyse raisonnée de l'histoire de France._ 4 vol. in-8{o}.

Les _Études historiques_ parurent le 4 avril 1831.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 63 / 124 题