À MADAME RÉCAMIER.

«14 mai 1829.

«Mon départ est fixé au 16. Des lettres de Vienne arrivées ce matin

annoncent que M. de Laval a refusé le ministère des affaires étrangères;

est-ce vrai? S'il tient à ce premier refus, qu'arrivera-t-il? Dieu le

sait. J'espère que le tout sera décidé avant mon arrivée à Paris. Il me

semble que nous sommes tombés en paralysie et que nous n'avons plus que

la langue de libre.

«Vous croyez que je m'entendrais avec M. de Laval; j'en doute. Je suis

disposé à ne m'entendre avec personne. J'allais arriver dans les

dispositions les plus pacifiques, et ces gens s'avisent de me chercher

querelle. Tandis que j'ai eu des chances de ministère, il n'y avait pas

assez d'éloges et de flatteries pour moi dans les dépêches; le jour où

la place a été prise, ou censée prise, on m'annonce sèchement la

nomination de M. de Laval dans la dépêche la plus rude et la plus bête à

la fois. Mais, pour devenir si plat et si insolent d'une poste à

l'autre, il fallait un peu songer à qui on s'adressait, et M. Portalis

en aura été averti par un mot de réponse que je lui ai envoyé ces jours

derniers. Il est possible qu'il n'ait fait que signer sans lire, comme

Carnot signait de confiance des centaines d'exécutions à mort.»

* * * * *

L'ami du grand L'Hôpital, le chancelier Olivier, dans sa langue du XVIe

siècle, laquelle bravait l'honnêteté, compare les Français à des guenons

qui grimpent au sommet des arbres et qui ne cessent d'aller en avant

qu'elles ne soient parvenues à la plus haute branche, pour y montrer ce

qu'elles doivent cacher. Ce qui s'est passé en France depuis 1789

jusqu'à nos jours prouve la justesse de la similitude: chaque homme, en

gravissant la vie, est aussi le singe du chancelier; on finit par

exposer sans honte ses infirmités aux passants. Voilà qu'au bout de mes

dépêches je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui

pullulent à cette heure démontrent qu'il y a duperie à ne pas proclamer

soi-même son immortalité.

Avez-vous lu dans les archives des affaires étrangères les

correspondances diplomatiques relatives aux événements les plus

importants à l'époque de ces correspondances?--Non.

Du moins vous avez lu les correspondances imprimées; vous connaissez les

négociations de du Bellay, de d'Ossat, de Du Perron, du président

Jeannin, les Mémoires d'État de Villeroy, les Économies royales de

Sully; vous avez lu les Mémoires du cardinal de Richelieu, nombre de

lettres de Mazarin, les pièces et les documents relatifs au traité de

Westphalie, de la paix de Munster? Vous connaissez les dépêches de

Barillon sur les affaires d'Angleterre; les négociations pour la

succession d'Espagne ne vous sont pas étrangères; le nom de madame des

Ursins ne vous a pas échappé; le pacte de famille de M. de Choiseul est

tombé sous vos yeux; vous n'ignorez pas Ximenès, Olivarès et Pombal,

Hugues Grotius sur la liberté des mers, ses lettres aux deux Oxenstiern,

les négociations du grand-pensionnaire de Witt avec Pierre Grotius,

second fils de Hugues; enfin la collection des traités diplomatiques a

peut-être attiré vos regards?--Non.

Ainsi, vous n'avez rien lu de ces sempiternelles élucubrations? Eh bien!

lisez-les; quand cela sera fait, passez ma guerre d'Espagne dont le

succès vous importune, bien qu'elle soit mon premier titre à mon

classement d'homme d'État; prenez mes dépêches de Prusse, d'Angleterre

et de Rome, placez-les auprès des autres dépêches que je vous indique:

la main sur la conscience, dites alors quelles sont celles qui vous ont

le plus ennuyé; dites si mon travail et celui de mes prédécesseurs n'est

pas tout semblable; si l'entente des petites choses et du _positif_

n'est pas aussi manifeste de mon côté que du côté des ministres passés

et des défunts ambassadeurs?

D'abord vous remarquerez que j'ai l'oeil à tout; que je m'occupe de

Reschid-Pacha[169] et de M. de Blacas; que je défends contre tout venant

mes privilèges et mes droits d'ambassadeur à Rome; que je suis

cauteleux, faux (éminente qualité!), fin jusque-là que M. de Funchal,

dans une position équivoque, m'ayant écrit, je ne lui réponds point;

mais que je vais le voir par une politesse astucieuse, afin qu'il ne

puisse montrer une ligne de moi et néanmoins qu'il soit satisfait. Pas

un mot imprudent à reprendre dans mes conversations avec les cardinaux

Bernetti et Albani, les deux secrétaires d'État; rien ne m'échappe; je

descends aux plus petits détails; je rétablis la comptabilité dans les

affaires des Français à Rome, d'une manière telle qu'elle subsiste

encore sur les bases que je lui ai données. D'un regard d'aigle,

j'aperçois que le traité de la Trinité du Mont, entre le Saint-Siège et

les ambassadeurs Laval et Blacas, est abusif, et qu'aucune des deux

parties n'avait eu le droit de le faire. De là, montant plus haut et

arrivant à la grande diplomatie, je prends sur moi de donner l'exclusion

à un cardinal, parce qu'un ministre des affaires étrangères me laissait

sans instructions et m'exposait à voir nommer pour pape une créature de

l'Autriche. Je me procure le journal secret du conclave: chose qu'aucun

ambassadeur n'avait jamais pu obtenir; j'envoie jour par jour la liste

nominative des scrutins. Je ne néglige point la famille de Bonaparte; je

ne désespère pas d'amener, par de bons traitements, le cardinal Fesch à

donner sa démission d'archevêque de Lyon. Si un _carbonaro_ remue, je le

sais, et je juge du plus ou du moins de vérité de la conspiration; si un

abbé intrigue, je le sais, et je déjoue les plans que l'on avait formés

pour éloigner les cardinaux de l'ambassadeur de France. Enfin je

découvre qu'un secret important a été déposé par le cardinal Latil dans

le sein du grand pénitencier. Êtes-vous content? Est-ce là un homme qui

sait son métier? Eh bien! voyez-vous, je brochais cette besogne

diplomatique comme le premier ambassadeur venu, sans qu'il m'en coûtât

une idée, de même qu'un niais de paysan de Basse-Normandie fait des

chausses en gardant ses moutons: mes moutons à moi étaient mes songes.

[Note 169: Mustapha _Reschid-Pacha_ (1779-1857), l'homme

d'État le plus remarquable qu'ait eu la Turquie au XIXe

siècle. Lors de l'ambassade de Chateaubriand à Rome, il était

ministre des Affaires étrangères sous Mahmoud II. Il devint

grand vizir sous Abdul-Medjid, et opéra d'importantes

réformes.]

Voici maintenant un autre point de vue: si l'on compare mes lettres

officielles aux lettres officielles de mes prédécesseurs, on s'apercevra

que, dans les miennes, les affaires générales sont traitées autant que

les affaires privées; que je suis entraîné par le caractère des idées de

mon siècle dans une région plus élevée de l'esprit humain. Cela se peut

observer surtout dans la dépêche où je parle à M. Portalis de l'état de

l'Italie, où je montre la méprise des cabinets qui regardent comme des

conspirations particulières ce qui n'est que le développement de la

civilisation. Le _Mémoire sur la guerre de l'Orient_ expose aussi des

vérités d'un ordre politique qui sortent des voies communes. J'ai causé

avec deux papes d'autre chose que des intrigues de cabinet; je les ai

obligés de parler avec moi de religion, de liberté, des destinées

futures du monde. Mon discours prononcé au guichet du conclave a le même

caractère. C'est à des vieillards que j'ai osé dire d'avancer, et de

replacer la religion à la tête de la marche de la société.

Lecteurs, attendez que j'aie terminé mes vanteries pour arriver ensuite

au but, à la manière du philosophe Platon faisant sa randonnée autour de

son idée. Je suis devenu le vieux Sidrac, l'âge m'allonge le

chemin[170]. Je poursuis: je serai long encore. Plusieurs écrivains de

nos jours ont la manie de dédaigner leur talent littéraire pour suivre

leur talent politique, l'estimant fort au-dessus du premier. Grâce à

Dieu, l'instinct contraire me domine, je fais peu de cas de la

politique, par la raison même que j'ai été heureux à ce lansquenet. Pour

être un homme supérieur en affaires, il n'est pas question d'acquérir

des qualités, il ne s'agit que d'en perdre. Je me reconnais effrontément

l'aptitude aux choses positives, sans me faire la moindre illusion sur

l'obstacle qui s'oppose en moi à ma réussite complète. Cet obstacle ne

vient pas de la muse; il naît de mon indifférence de tout. Avec ce

défaut, il est impossible d'arriver à rien d'achevé dans la vie

pratique.

[Note 170:

Quand Sidrac, à qui l'âge allonge le chemin,

Arrive dans la chambre, un bâton à la main....

(BOILEAU, _le Lutrin_, chant I.)]

L'indifférence, j'en conviens, est une qualité des hommes d'État, mais

des hommes d'État sans conscience. Il faut savoir regarder d'un oeil sec

tout événement, avaler des couleuvres comme de la malvoisie, mettre au

néant, à l'égard des autres, morale, justice, souffrance, pourvu qu'au

milieu des révolutions on sache trouver sa fortune particulière. Car à

ces esprits transcendants l'accident, bon ou mauvais, est obligé de

rapporter quelque chose; il doit financer à raison d'un trône, d'un

cercueil, d'un serment, d'un outrage; le tarif est marqué par les

Mionnet des catastrophes et des affronts: je ne suis pas connaisseur en

cette numismatique[171]. Malheureusement mon insouciance est double; je

ne sais pas plus échauffé pour ma personne que pour le fait. Le mépris

du monde venait à saint Paul ermite de sa foi religieuse; le dédain de

la société me vient de mon incrédulité politique. Cette incrédulité me

porterait haut dans une sphère d'action, si, plus soigneux de mon sot

individu, je savais en même temps l'humilier et le vêtir. J'ai beau

faire, je reste un benêt d'honnête homme, naïvement hébété et tout nu,

ne sachant ni ramper, ni prendre.

[Note 171: Théodore _Mionnet_ (1770-1842). Conservateur

adjoint à la Bibliothèque nationale et membre de l'Académie

des inscriptions, il consacra trente ans de sa vie à son

grand ouvrage, la _Description des médailles grecques et

romaines, avec leur degré de rareté et leur estimation_

(1806-1837, 15 vol. in-8{o}).]

D'Andilly[172], parlant de lui, semble avoir peint un côté de mon

caractère: «Je n'ai jamais eu aucune ambition, dit-il, parce que j'en

avais trop, ne pouvant souffrir cette dépendance qui resserre dans des

bornes si étroites les effets de l'inclination que Dieu m'a donnée pour

des choses grandes, glorieuses à l'État et qui peuvent procurer la

félicité des peuples, sans qu'il m'ait été possible d'envisager en tout

cela mes intérêts particuliers. Je n'étais propre que pour un roi qui

aurait régné par lui-même et qui n'aurait eu d'autre désir que de rendre

sa gloire immortelle.» Dans ce cas, je n'étais pas propre aux rois du

jour.

[Note 172: Robert _Arnauld_, dit _d'Andilly_, (1589-1674),

fils d'Antoine Arnauld, le célèbre avocat, et frère du _grand

Arnauld_. Son fils, Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fut

l'un des ministres de Louis XIV. Arnauld d'Andilly a laissé

des _Mémoires sur sa vie_, publiés en 1734, ainsi qu'un

_Journal_, qui n'a paru qu'en 1857.]

Maintenant que je vous ai conduit par la main dans les plus secrets

détours de mes mérites, que je vous ai fait sentir tout ce qu'il y a de

rare dans mes dépêches, comme un de mes confrères de l'Institut qui

chante incessamment sa renommée et qui enseigne aux hommes à l'admirer,

maintenant je vous dirai où j'en veux venir par mes vanteries: en

montrant ce qu'ils peuvent faire dans les emplois, je veux défendre les

gens de lettres contre les gens de diplomatie, de comptoir et de

bureaux.

Il ne faut pas que ceux-ci s'avisent de se croire au-dessus d'hommes

dont le plus petit les surpasse de toute la tête; quand on sait tant de

choses, comme messieurs les positifs, on devrait au moins ne pas dire

des âneries. Vous parlez de _faits_, reconnaissez donc les _faits_: la

plupart des grands écrivains de l'antiquité, du moyen âge, de

l'Angleterre moderne, ont été de grands hommes d'État, quand ils ont

daigné descendre jusqu'aux affaires. «Je ne voulus pas leur donner à

entendre, dit Alfieri refusant une ambassade, que leur diplomatie et

leurs dépêches me paraissaient et étaient certainement pour moi moins

importantes que mes tragédies ou même celles des autres: mais il est

impossible de ramener cette espèce de gens-là: ils ne peuvent et ne

doivent pas se convertir.»

Qui fut jamais plus littéraire en France que L'Hôpital, survivancier

d'Horace[173], que d'Ossat, cet habile ambassadeur, que Richelieu,

cette forte tête, lequel, non content de dicter des _traités de

controverse_, de rédiger des _mémoires_ et des _histoires_, inventait

incessamment des sujets dramatiques, rimaillait avec Malleville et

Boisrobert, accouchait, à la sueur de son front, de l'Académie et de _la

Grande Pastorale_? Est-ce parce qu'il était méchant écrivain qu'il fut

grand ministre? Mais la question n'est pas du plus ou du moins de

talent; elle est de la passion de l'encre et du papier: or jamais M. de

l'Empyrée[174] ne montra plus d'ardeur, ne fit plus de frais que le

cardinal pour ravir la palme du Parnasse, jusque-là que la mise en scène

de sa _tragi-comédie_ de _Mirame_ lui coûta deux cent mille écus! Si

dans un personnage à la fois politique et littéraire la médiocrité du

poète fait la supériorité de l'homme d'État, il faudrait en conclure que

la faiblesse de l'homme d'État résulterait de la force du poète:

cependant le génie des lettres a-t-il détruit le génie politique de

Solon, élégiaque égal à Simonide, de Périclès dérobant aux Muses

l'éloquence avec laquelle il subjuguait les Athéniens; de Thucydide et

de Démosthène, qui portèrent si haut la gloire de l'écrivain et de

l'orateur, tout en consacrant leurs jours à la guerre et à la place

publique? A-t-il détruit le génie de Xénophon, qui opérait la retraite

des dix-mille, tout en rêvant la _Cyropédie_; des deux Scipions, l'un

l'ami de Lélius, l'autre associé à la renommée de Térence: de Cicéron,

roi des lettres comme il était père de la patrie; de César enfin, auteur

d'ouvrages de grammaire, d'astronomie, de religion, de littérature, de

César, rival d'Archiloque dans la satire, de Sophocle dans la tragédie,

de Démosthène dans l'éloquence, et dont les _Commentaires_ sont le

désespoir des historiens?

[Note 173: Le chancelier de L'Hôpital excellait dans la

poésie intime. «Ses vers, dit Villemain, expriment des

pensées si nobles qu'on ne peut les lire sans

attendrissement.... C'est une âme antique qui s'exprime dans

l'ancienne langue des Romains.» Ses amis Pibrac, de Thou,

Scévole de Sainte-Marthe se réunirent pour faire une édition

de ses _Poésies intimes_, qui fut publiée par Michel Hurault

de L'Hôpital (Paris, 1585, in fol.)]

[Note 174: C'est le nom que prend Damis, dans _la

Métromanie_, de Piron (acte I, scène VIII):

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 42 / 124 题