À MADAME RÉCAMIER.

«Rome, le 31 mars 1829.

«M. de Montebello est arrivé et m'a apporté votre lettre avec une lettre

de M. Bertin et de M. Villemain.

«Mes fouilles vont bien, je trouve force sarcophages vides; j'en

pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de

chasser celle de ces vieux morts que le vent a déjà emportée. Les

sépulcres dépeuplés offrent le spectacle d'une résurrection et pourtant

ils n'attendent qu'une mort plus profonde. Ce n'est pas la vie, c'est le

néant qui a rendu ces tombes désertes.

«Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je suis

monté avant-hier à la boule de Saint-Pierre pendant une tempête. Vous ne

sauriez vous figurer ce que c'était que le bruit du vent au milieu du

ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange, et au-dessus de ce temple

des chrétiens, qui écrase la vieille Rome.»

«31 mars, au soir.

«Victoire! j'ai un des papes que j'avais mis sur ma liste: c'est

Castiglioni, le cardinal même que je portais à la papauté en 1823,

lorsque j'étais ministre, celui qui m'a répondu dernièrement au conclave

en me donnant _force louanges_. Castiglioni est modéré et dévoué à la

France: c'est un triomphe complet. Le conclave, avant de se séparer, a

ordonné d'écrire au nonce à Paris, pour lui dire d'exprimer au roi la

satisfaction que le Sacré Collège a éprouvée de ma conduite. J'ai déjà

expédié cette nouvelle à Paris par le télégraphe. Le préfet du Rhône est

l'intermédiaire de cette correspondance aérienne, et ce préfet est M. de

Brosses, fils de ce comte de Brosses, le léger voyageur à Rome, souvent

cité dans les notes que je rassemble en vous écrivant[156]. Le courrier

qui vous porte cette lettre porte ma dépêche à M. Portalis.

[Note 156: Le télégraphe aérien n'allait encore que jusqu'à

Lyon, et M. de Brosses, préfet du Rhône, en tenait la clef.

C'était, comme son père, un homme d'infiniment d'esprit.]

«Je n'ai plus deux jours de suite de bonne santé; cela me fait enrager,

car je n'ai coeur à rien au milieu de mes souffrances. J'attends

pourtant avec quelque impatience ce qui résultera à Paris de la

nomination de mon pape, ce qu'on dira, ce qu'on fera, ce que je

deviendrai. Le plus sûr, c'est le congé demandé. J'ai vu par les

journaux la grande querelle du _Constitutionnel_ sur mon discours; il

accuse le _Messager_ de ne l'avoir pas imprimé, et nous avons à Rome des

_Messagers_ du 22 mars (la querelle est du 24 et 25) qui ont le

discours. N'est-ce pas singulier? Il paraît clair qu'il y a eu _deux_

éditions, l'une pour Rome et l'autre pour Paris. Pauvres gens! je pense

au mécompte d'un autre journal; il assure que le conclave aura été très

mécontent de ce discours: qu'aura-t-il dit quand il aura vu les éloges

que me donne le cardinal Castiglioni, qui est devenu pape?

«Quand cesserai-je de vous parler de toutes ces misères? Quand ne

m'occuperai-je plus que d'achever les mémoires de ma vie et ma vie

aussi, comme dernière page de mes _Mémoires_? J'en ai bien besoin; je

suis bien las, le poids des jours augmente et se fait sentir sur ma

tête; je m'amuse à l'appeler un _rhumatisme_, mais on ne guérit pas de

celui-là. Un seul mot me soutient quand je le répète: À bientôt.»

«3 avril.

«J'oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s'étant très bien conduit

dans le conclave, et ayant voté avec nos cardinaux, j'ai franchi le pas

et je l'ai invité à dîner. Il a refusé par un billet plein de

mesure[157].

[Note 157: Chateaubriand répondit en ces termes au cardinal

Fesch: «J'aurais voulu, Monsieur le cardinal, répondre plutôt

au billet que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il

augmente infiniment mes regrets et ceux de Mme de

Chateaubriand. Espérons que le temps viendra où tous les

obstacles seront levés. Grâce à la magnanimité de son roi, la

France est assez forte désormais pour braver des souvenirs:

la liberté doit vivre en paix avec la gloire.

«Je prie Votre Éminence de croire à mon dévouement et

d'agréer l'assurance de ma haute considération.»]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 33 / 124 题