«Rome, ce 3 mars 1829.
«Monsieur le comte,
«Mon premier courrier étant arrivé à Lyon le 14 du mois dernier à neuf
heures du soir, vous avez pu apprendre le 15 au matin, par le
télégraphe, la mort du pape. Nous sommes aujourd'hui au 3 de mars et je
suis encore sans instructions et sans réponse officielle. Les journaux
ont annoncé le départ de deux ou trois cardinaux. J'avais écrit à Paris
à M. le cardinal de Latil[135], pour mettre à sa disposition le palais
de l'ambassade; je viens de lui écrire encore à divers points de sa
route, pour lui renouveler mes offres.
[Note 135: Jean-Baptiste-Marie-Anne-Antoine, comte de _Latil_
(1761-1839). Il était en 1789 grand vicaire de l'évêque de
Vence; ayant refusé de prêter serment à la constitution
civile du clergé, il émigra en 1790, revint en France l'année
suivante, fut enfermé à Montfort-l'Amaury, parvint à
s'échapper et émigra de nouveau. Devenu en 1798 l'aumônier du
comte d'Artois, il ne le quitta plus et rentra avec lui en
1814. Il fut nommé évêque _in partibus_ d'Amyclée en 1815,
évêque de Chartres en 1817 et pair de France en 1822. À la
mort de Louis XVIII, le nouveau roi se souvint de son ancien
aumônier; il le créa comte et l'appela à l'archevêché de
Reims, M. de Latil sacra Charles X et reçut du pape Léon XII
(10 mars 1826) la pourpre romaine; le roi y ajouta le titre
de duc. À la révolution de Juillet, il s'enfuit en
Angleterre, puis revint en France, où il reprit son siège
archiépiscopal, sans siéger toutefois à la Chambre des pairs,
n'ayant pas voulu prêter serment au nouveau gouvernement.]
«Je suis fâché d'être obligé de vous dire, monsieur le comte, que je
remarque ici de petites intrigues pour éloigner nos cardinaux[136] de
l'ambassade, pour les loger là où ils pourraient être placés plus à la
portée des influences que l'on espère exercer sur eux.
[Note 136: Les cardinaux français étaient au nombre de cinq:
MM. de Latil, archevêque de Reims; de Clermont-Tonnerre,
archevêque de Toulouse; de la Fare, archevêque de Sens; de
Croy, archevêque de Rouen; d'Isoard, archevêque d'Auch.]
«En ce qui me concerne, cela m'est fort indifférent. Je rendrai à MM.
les cardinaux tous les services qui dépendront de moi. S'ils
m'interrogent sur des choses qu'il sera bon de connaître, je leur dirai
ce que je sais; si vous me transmettez pour eux les ordres du roi, je
leur en ferai part; mais s'ils arrivaient ici dans un esprit hostile aux
vues du gouvernement de Sa Majesté, si l'on s'apercevait qu'ils ne
marchent pas d'accord avec l'ambassadeur du roi, s'ils tenaient un
langage contraire au mien, s'ils allaient jusqu'à donner leurs voix dans
le conclave à quelque homme exagéré, s'ils étaient même divisés entre
eux, rien ne serait plus funeste. Mieux vaudrait pour le service du roi
que je donnasse à l'instant ma démission que d'offrir ce spectacle
public de nos discordes. L'Autriche et l'Espagne ont, par rapport à leur
clergé, une conduite qui ne laisse rien à l'intrigue. Tout prêtre, tout
cardinal ou évêque autrichien ou espagnol ne peut avoir pour agent et
pour correspondant à Rome que l'ambassadeur même de sa cour; celui-ci a
le droit d'écarter à l'instant de Rome tout ecclésiastique de sa nation
qui lui ferait obstacle.
«J'espère, monsieur le comte, qu'aucune division n'aura lieu, que MM.
les cardinaux auront l'ordre formel de se soumettre aux instructions que
je ne tarderai pas à recevoir de vous; que je saurai celui d'entre eux
qui sera chargé d'exercer l'exclusion, en cas de besoin, et quelles
têtes cette exclusion doit frapper.
«Il est bien nécessaire de se tenir en garde; les derniers scrutins ont
annoncé le réveil d'un parti. Ce parti, qui a donné de vingt à vingt et
une voix aux cardinaux della Marmora[137] et Pedicini, forme ce qu'on
appelle ici la faction de Sardaigne. Les autres cardinaux effrayés
veulent porter tous leurs suffrages sur Oppizzoni, homme ferme et modéré
à la fois. Quoique Autrichien, c'est-à-dire Milanais, il a tenu tête à
l'Autriche à Bologne. Ce serait un excellent choix. Les voix des
cardinaux français pourraient, en se fixant sur l'un ou sur l'autre
candidat, décider l'élection. À tort ou à raison, on croit ces cardinaux
ennemis du système actuel du gouvernement du roi, et la faction de
Sardaigne compte sur eux.
[Note 137: Teresio _Ferrero della Marmora_, né à Turin le 15
octobre 1757, mort le 30 décembre 1831. Créé cardinal le 27
septembre 1824.]
«J'ai l'honneur, etc[138].»
[Note 138: De la même plume avec laquelle il venait d'écrire
cette dépêche à son ministre, Chateaubriand, ce même jour 3
mars, écrivait à son ami M. de Marcellus, ministre
plénipotentiaire à Lucques, cette autre lettre, qui n'est pas
précisément en style de chancellerie:
«À M. de Marcellus, à Lucques. Rome, 3 mars 1829.
«Rien de nouveau ici. Des scrutins nuls et variés. De la
pluie, du vent, des rhumatismes, et Torlonia enterré l'épée
au côté, en habit noir et chapeau bordé. Voilà tout. Ce soir,
chez moi, on chante à neuf heures, on soupe à dix, puis à
minuit on jeûne pour les cendres de demain; avec un peu de
pénétration, vous devinerez que je vous écris le mardi-gras.
Tout cela, le mardi-gras surtout, me fait dire comme Potier
dans le rôle de Werther: «Mon ami, sais-tu ce que c'est que
la vie? C'est un bois où l'on s'embarrasse les jambes.»
Encore si les miennes allaient à la chasse comme les vôtres!
Bonjour, voilà qui est bien peu sérieux pour un ambassadeur
auprès d'un conclave. Je pleure si souvent que, quand le rire
me prend par hasard, je le laisse aller.
«CHATEAUBRIAND.»]