CLXVII

Paris, 9 octobre 1869.

Mon cher Panizzi,

Voilà ce pauvre Libri de l'autre côté de l'Achéron. Ici, presque tout le

monde croit qu'il a dépêché le Vrain-Lucas à M. Chasles, pour se venger

de lui. Je n'en crois rien. Ledit Vrain-Lucas se défend d'avoir vendu

des autographes à M. Chasles. Il lui vendait, dit-il, des _copies_,

qu'il exécutait en fac-simile. «Un autographe de Molière, dit-il, sa

signature au bas d'un reçu de fournisseur se vend plus de mille francs.

Je lui ai vendu pour moins de deux mille francs vingt copies exactes de

lettres de Molière.» Je doute que cette défense l'empêche d'aller

fabriquer des chaussons dans quelque pénitencier.

La grande manifestation républicaine annoncée pour le 20 n'aura pas

lieu. Les chefs ont eu peur. Cela n'empêche pas que la situation ne soit

pas brillante. Le ministère est faible et on ne trouve personne pour le

renforcer. D'un autre côté, les bourgeois commencent à s'effrayer un

peu.

Ce qui se passe en Espagne est fait pour faire réfléchir. Madame de

Montijo m'écrit les choses les plus déplorables. L'Espagne est

maintenant divisée en trois zones allant de l'est à l'ouest. 1º

Catalogne et Gallice, régime républicain; on brûle les églises, les

archives, les châteaux. 2º Madrid et le centre, régime parlementaire,

assez niais, pas méchant et, après tout, tolérable. 3º Andalousie,

socialisme et communisme. Tous les propriétaires sont ruinés. Les

paysans font la récolte des champs appartenant aux riches et quelquefois

les obligent à acheter cette même récolte. Le tout accompagné

d'assassinats, de vols et de viols, crimes naturels dans un pays si

chaud.

M. le comte de R..., ayant eu la curiosité d'ouvrir la cassette de sa

femme, fut surpris d'y trouver des lettres d'hommes de quatre mains

différentes, non signées, mais offrant cette conformité qu'on s'y

servait de la seconde personne du singulier. Il s'en est pris à

l'écriture qu'il connaissait le mieux, ou, selon une autre version, à la

plus fraîche en date, qui s'est trouvée celle d'un tout jeune homme, M.

de X..., qu'il a transpercé d'un grand coup d'épée; puis il est allé en

grande loge à l'Opéra avec sa femme, _magna comitante caterva_.

Adieu, mon cher don Antonio. J'espère que notre voyage ne sera pas trop

retardé.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 169 / 206 题