CXLI

Montpellier, 25 avril 1868.

Mon cher Panizzi,

Vous aurez lu peut-être les discours de Jules Favre et de Rémusat à

l'Académie. Vous qui connaissiez Cousin, ils ont dû vous amuser. C'est

ainsi qu'on écrit l'histoire.

Mon ami Narvaez vient d'entrer en paradis, ayant une absolution spéciale

du pape. C'est une grande perte pour l'Espagne, où vous pouvez compter

sur des pronunciamientos. Narvaez n'avait pas toujours été si bien avec

notre sainte mère l'Église. Il y a quelques années, à la suite d'une

querelle avec Rome, il avait mis la main sur l'argent de la _bula de

cruzada_. Les gens pieux, en Espagne, payent quinze sous pour ne pas

faire maigre, et cette permission s'appelle bulle de croisade, parce

que, pour avoir le privilège de faire gras, on s'engage à se croiser ou

à payer quinze sous. Narvaez, se trouvant possesseur d'un très bon

magot, en fit bon usage. Il en donna des pensions à tous ses amis et

amies. Il n'y avait pas une proxénète à Madrid, qui ne fût pensionnée

sur la bulle. Cela vous montre combien le saint-siège est

miséricordieux.

Ce qui n'est pas moins curieux, c'est la lettre de Kerveguen à Mazzini

et la réponse de ce dernier, attestant que les fonds secrets italiens

servaient à payer des journalistes français. Quelle canaille que tout ce

monde qui fait l'opinion en Europe et décide des affaires publiques.

Cela n'empêche pas que tout épicier, soumis au régime d'un seul journal

par jour, prend, au bout d'un mois, l'opinion de sa feuille, et vote en

conséquence.

Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que tout ce qui se passe en

Angleterre m'étonne et m'effraye! Un ministère en flagrante minorité qui

ne veut pas s'en aller; d'autre part, ces concessions faites à l'Irlande

et au catholicisme, payées par de nouvelles tentatives des fénians.

Comme cela ressemble peu à la vieille Angleterre d'autrefois! Y a-t-il

des prophètes assez clairvoyants pour dire quel sera le résultat des

prochaines élections? Il me semble, mon cher ami, que le Vésuve se

prépare à quelque grande explosion. Quand j'avais des poumons, cette

perspective m'aurait paru attrayante. Je vous avoue que je voudrais que

l'explosion fût ajournée jusqu'après mon enterrement.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 143 / 206 题