Paris, 27 septembre 1867.
Mon cher Panizzi,
J'espère que vous êtes rentré à Londres en bonne santé après vos courses
dans le Nord. Si vous n'avez pas été plus favorisé que nous par le
temps, je vous plains. Voici l'hiver qui s'avance à grands pas. On voit
toute sorte d'oiseaux qui s'envolent vers le sud et les astrologues nous
prédisent un hiver rigoureux.
J'ai fait une expédition à la campagne chez mon cousin, qui a un cottage
à une douzaine de lieues de Paris. Je n'y suis resté que deux jours, et
cela ne m'a pas trop bien réussi. J'ai trouvé que, après tout, l'air de
Paris est encore plus respirable que celui de la Brie. Pourtant, je ne
suis pas trop mal, considérant le temps et les circonstances
aggravantes. Mais j'ai une nouvelle et sérieuse préoccupation: mes yeux
m'inquiètent. J'ai envie et peur de consulter Liebreich, et, d'un autre
côté, si je perds la vue, que diable deviendrai-je?
Je suis fort content de la décision de M. Ratazzi, et je crois qu'il a
fait tout ce qui lui était possible de faire, en temps de révolution,
avec cet enfant terrible trop bête pour sentir combien il est criminel.
Après le congrès de Genève, il n'y avait plus qu'une sottise à faire, il
ne l'a pas manquée.
J'ai eu des nouvelles de Biarritz. Tout le monde se porte très bien, et
le prince impérial, qu'on avait fait malade, est à merveille. Il paraît
qu'on vit fort retiré. Le temps est assez mauvais, ce qui me fait croire
qu'on reviendra bientôt. M. Fould, qui avait écrit de Tarbes à
l'empereur, en a reçu une lettre dont il est très content, c'est-à-dire
qu'elle est des plus pacifiques et tout à fait à l'unisson des discours
d'Amiens.
Tout le monde cependant ici croit à la guerre; mais, en vérité, je ne
comprends pas pourquoi. Il me semble que, après l'évacuation de
Luxembourg, nous n'avons pas de sujet de querelle avec la Prusse. Lui
faire la guerre pour avoir gagné la bataille de Sadowa serait par trop
absurde, et la conséquence inévitable serait de mettre toute l'Allemagne
contre nous. D'un autre côté, je ne puis croire que M. de Bismark, qui
est un homme de sens, et qui a fort à faire, essaye pour la seconde fois
de jouer un va-tout en nous provoquant.
Après avoir prêché le respect des nationalités, nous ne pouvons
honnêtement nous opposer à ce que l'Allemagne s'unifie, comme l'Italie.
Il y a grande apparence que cette unification suscitera beaucoup
d'embarras à la Prusse, qui, après avoir excité les passions
révolutionnaires, cherche maintenant à les comprimer, et qui bientôt
soulèvera des tempêtes. Ce n'est qu'alors que les chances seraient en
notre faveur. Jusque-là, je crois la guerre impossible, je dis entre la
Prusse et nous, car, du côté de l'Orient, il peut arriver telle chose
qui amène une grande conflagration.
Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés.