Paris, 2 septembre 1867.
Mon cher Panizzi,
La chaleur tout à fait tropicale que nous avons depuis trois semaines
m'a fait du bien. Je suis donc, pour le présent, dans un état assez
tolérable. J'ai cependant, surtout le soir, de petits accès de
suffocation, mais pas trop douloureux. En somme, je suis bien mieux que
lorsque vous m'avez quitté. Ma prudence y est pour beaucoup. On m'a
offert de me mener à Biarritz; mais cette même prudence m'a fait
refuser, ce qui, je crois, n'a pas augmenté mon crédit. Je suis comme
les chats malades, je me fourre dans un coin et n'en sors pas;
d'ailleurs, je ne me sens pas d'humeur assez joviale pour les
_mocedades!_ de Biarritz. J'attendrai donc ici les approches de l'hiver
et je m'enfuirai aussitôt à Cannes, où j'espère bien vous voir.
Viollet-Leduc, qui a accompagné Leurs Majestés dans leur voyage à Lille,
Dunkerque, Amiens, etc., dit qu'il n'a jamais vu enthousiasme ou plutôt
frénésie pareille. _Les points noirs_, qui ont fait mauvais effet à
Paris, ont été pris pour une marque de franchise. Je les traduis
également de cette manière. Mon impression est à la paix. Il est vrai
que l'Europe est toute pleine de poudre et qu'il suffirait d'une
étincelle pour tout mettre en feu; mais c'est justement ce qui me
rassure. Chacun peut voir très clairement ce qu'il a à perdre, et très
confusément ce qu'il pourrait gagner. Je crois que le joueur le plus
hardi, soit M. de Bismark, hésiterait.
Lisez dans la _Revue des Deux Mondes_ un article assez intéressant (1er
septembre), d'un Polonais nommé Kladzko, sur le congrès de Moscou. A
part les exagérations d'émigré, qu'il faut écarter, il y a là un aperçu
curieux de la situation de l'Europe orientale. Je me rappelle mon
_standing joke_ avec lord Palmerston, qui n'admettait pas la question
d'Orient. Elle s'est rapprochée et n'est plus maintenant à
Constantinople.
Vous avez peut-être entendu parler d'une correspondance de Pascal,
découverte par M. Chasles de l'Académie des sciences, d'où résulterait
qu'il aurait découvert avant Newton les lois de l'attraction. Cela fait
grand bruit. Pour moi, je ne doute pas un instant que ce ne soit l'œuvre
d'un faussaire. Il suffit de lire trois lignes pour s'apercevoir que ce
ne peut être le style de Pascal. On y trouve des mots comme
_mystification_, qui ne datent que du XIXe siècle. D'ailleurs, la chose
ne manque pas d'une certaine habileté et prouve des connaissances
scientifiques peu communes. M. Chasles, le propriétaire des autographes,
est, à ce qu'il paraît, à l'abri de tout soupçon. Beaucoup de gens
prétendent que cela vient de Libri. Je n'en crois rien, mais comme M.
Chasles ne veut pas dire de qui il tient ces papiers, cela laisse libre
cours à toutes les médisances.
Paris est absolument vide de Parisiens; mais les étrangers et les
vilains étrangers y abondent. C'est très ennuyeux; mais je passe mon
temps assez doucement néanmoins, vivant en complète solitude.
Adieu, mon cher Panizzi. Va-t-on _really truly_ faire la guerre au roi
d'Abyssinie? Cela me semble si peu anglais, que j'en doute encore,
pourtant un officier de mes amis me dit qu'il espère être attaché comme
volontaire à l'état-major anglais.