Cannes, 10 mars 1867.
Mon cher Panizzi,
J'aime à croire que vous êtes resté au coin du feu pendant le vilain
temps. Si vous vous êtes mis en route par cette pluie battante, vous
aurez vu la Corniche, comme l'Anglais qui voulait voir le lac de Genève,
et qui en fit le tour dans un char de côté, la capote du char tournée du
côté du lac. Il a pu vous arriver, en outre, d'être arrêté par quelque
torrent de montagne, dans une auberge à punaises et obligé de vivre d'un
vieux coq pendant quarante-huit heures. Si vous avez éprouvé ces
infortunes, nous nous abstenons de vous plaindre, trouvant que vous vous
êtes trop dépêché de nous quitter. Ce sont des jugements de la
Providence qui peuvent contribuer à votre amendement.
Voilà la levée de boucliers des fénians qui prend couleur. Je ne pense
pas que cela ait grande importance cependant. Je crains seulement que le
gouvernement ne réprime avec la même lourdeur qu'il a fait dans l'Inde
et à la Jamaïque. John Bull, quand il a eu peur, est impitoyable. A mon
avis, dans cette affaire-ci, il faut un mélange très habile de démence
et de rigueur, pendre un peu et beaucoup amnistier; pendre surtout
quelques Américains pour décourager les autres.
En ce qui concerne la réforme, il me semble toujours que le beau rôle
est à notre ami M. Lowe. Lui seul est dans le vrai et a le courage de
son opinion. Ménager la chèvre et le chou est chose bien difficile, et
je ne crois pas possible de faire une réforme définitive. Autant
prétendre s'arrêter au milieu d'une glissade que de fixer les conditions
du droit électoral pour toujours ou même pour longtemps. Si on détruit
ce qui existe, on ne retardera guère le suffrage universel. Il fera le
tour du monde comme le mal napolitain. Les deux choses se valent, mais
on n'a pas encore trouvé le mercure pour le suffrage universel.
Vous aurez vu dans les journaux le projet de loi sur l'armée. Je ne le
trouve pas trop bon et je doute qu'il soit adopté sans grands
amendements.
Le prince impérial a des clous qui l'empêchent de s'asseoir. Rien de
sérieux. On fait un grand éloge du général Frossard, qui sera son
gouverneur. On le dit très ferme et très honnête homme.
Adieu, mon cher Panizzi. Tâchez d'empêcher Garibaldi de faire tant de
littérature.