CXIV

Cannes, 10 mars 1867.

Mon cher Panizzi,

J'aime à croire que vous êtes resté au coin du feu pendant le vilain

temps. Si vous vous êtes mis en route par cette pluie battante, vous

aurez vu la Corniche, comme l'Anglais qui voulait voir le lac de Genève,

et qui en fit le tour dans un char de côté, la capote du char tournée du

côté du lac. Il a pu vous arriver, en outre, d'être arrêté par quelque

torrent de montagne, dans une auberge à punaises et obligé de vivre d'un

vieux coq pendant quarante-huit heures. Si vous avez éprouvé ces

infortunes, nous nous abstenons de vous plaindre, trouvant que vous vous

êtes trop dépêché de nous quitter. Ce sont des jugements de la

Providence qui peuvent contribuer à votre amendement.

Voilà la levée de boucliers des fénians qui prend couleur. Je ne pense

pas que cela ait grande importance cependant. Je crains seulement que le

gouvernement ne réprime avec la même lourdeur qu'il a fait dans l'Inde

et à la Jamaïque. John Bull, quand il a eu peur, est impitoyable. A mon

avis, dans cette affaire-ci, il faut un mélange très habile de démence

et de rigueur, pendre un peu et beaucoup amnistier; pendre surtout

quelques Américains pour décourager les autres.

En ce qui concerne la réforme, il me semble toujours que le beau rôle

est à notre ami M. Lowe. Lui seul est dans le vrai et a le courage de

son opinion. Ménager la chèvre et le chou est chose bien difficile, et

je ne crois pas possible de faire une réforme définitive. Autant

prétendre s'arrêter au milieu d'une glissade que de fixer les conditions

du droit électoral pour toujours ou même pour longtemps. Si on détruit

ce qui existe, on ne retardera guère le suffrage universel. Il fera le

tour du monde comme le mal napolitain. Les deux choses se valent, mais

on n'a pas encore trouvé le mercure pour le suffrage universel.

Vous aurez vu dans les journaux le projet de loi sur l'armée. Je ne le

trouve pas trop bon et je doute qu'il soit adopté sans grands

amendements.

Le prince impérial a des clous qui l'empêchent de s'asseoir. Rien de

sérieux. On fait un grand éloge du général Frossard, qui sera son

gouverneur. On le dit très ferme et très honnête homme.

Adieu, mon cher Panizzi. Tâchez d'empêcher Garibaldi de faire tant de

littérature.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 116 / 206 题