Cannes, 27 décembre 1866.
Mon cher Panizzi,
Le voyage de madame de la Rune est à tous les diables, et elle y a
renoncé sans perdre sa belle humeur. Le _quomodo_ est encore un mystère
pour moi, qui n'est pas éclairci. Jugeant par son caractère, que je
connais assez bien, je suis porté à croire que la sortie de _Pio Nono_
au général Montebello, qui n'était ni charitable, ni chrétienne, ni
polie, ni politique, a plus fait que tous les arguments pour changer sa
résolution. Ce qui me surprend, c'est que M. Ricasoli s'était montré
d'abord très favorable au voyage en question; _il en attendait
beaucoup_. C'est ainsi qu'il s'en est exprimé devant le général Fleury à
Florence.
La tranquillité de Rome et de l'Italie déconcerte beaucoup nos
cléricaux. Ils seraient charmés d'avoir un martyr de plus à mettre dans
leurs litanies. Que cela dure encore quelque temps. _Non vixerit annos
Petri._ J'espère qu'alors ce sera une affaire finie et qu'on inventera
autre chose. Il serait monstrueux, en effet, qu'on fît encore un pape
avec un collège composé comme il est en majorité d'Italiens, et
d'Italiens en quelque sorte _fuorisciti_. Je ne pense pas que la
catholicité se soumette. Ou l'on fera une nouvelle application du
suffrage universel, ou l'on mettra la clef sous la porte, et nous irons
fouiller dans les archives du Vatican.
Il est très vrai que la loi sur le recrutement de l'armée, ou plutôt le
système mis en avant, cause beaucoup de mécontentement, mais surtout
dans la bourgeoisie, et il est à remarquer que l'opposition orléaniste,
dont le _Journal des Débats_ est la plus pure expression, se signale
surtout par ses attaques, après avoir crié par-dessus les toits à
l'imprévoyance du gouvernement qui n'arme pas en sentant M. de Bismark
sur la frontière. Il n'est que trop vrai qu'à force de prêcher que le
souverain bien est l'argent, on a profondément altéré les instincts
belliqueux de la France, je ne dis pas dans le peuple, mais dans les
classes élevées. L'idée de risquer sa vie est devenue très répugnante,
et ceux qui s'appellent les honnêtes gens disent que cela est bas et
grossier. Ces messieurs en feront tant, qu'ils obligeront l'empereur à
se jeter dans les bras du populaire, à quoi, d'ailleurs, il a toujours
eu quelque propension. On m'écrit que, lorsqu'il est rentré de Compiègne
à Paris, les ouvriers et les gens du peuple l'ont reçu avec un
enthousiasme qui semblait une protestation contre l'opposition des gens
en habits noirs.
Adieu, mon cher Panizzi; bonne fin d'année, bon commencement de l'autre.