LVI

Paris, 12 septembre 1865.

Mon cher Panizzi,

Je suis allé hier, avec madame de Montijo, voir la princesse Anna. Ses

joues sont redevenues symétriques. Elle a encore une rougeur sur la

pommette qui a reçu le coup, et un œil encore un peu violet. Elle nous a

raconté son aventure d'une façon très gentille. Elle ne se rappelle pas

comment elle est tombée, mais seulement d'avoir vu en l'air assez haut,

au-dessus de sa tête, le colonel suisse qui menait les chevaux.

Lorsqu'on l'a ramassée, elle était à genoux, tenant sa tête à deux

mains. Puis on l'a emportée dans une boutique, où Duperrey est venu la

chercher; elle est allée, à pied, trouver l'impératrice et lui a parlé;

mais, tout cela, on le lui a dit, elle n'en a pas conscience; ce n'est

que trois ou quatre heures après qu'elle a compris ce qui était arrivé.

Les médecins suisses ont voulu changer l'appareil de mademoiselle

Bouvet; quoi faisant, ils lui ont recassé la clavicule que Nélaton lui

avait arrangée. On craint qu'elle n'ait une légère saillie à l'entrée de

deux fort belles bosses que vous avez vues et admirées. Elle ne va pas

mal, d'ailleurs, et on pense que, dans une quinzaine de jours, elle

pourra être transportée à Paris. Madame de Montebello est en bonne voie

de guérison. La princesse Anna ira probablement à Biarritz dans quelques

jours.

Le frère de la comtesse X..., garçon d'une trentaine d'années, je crois

qu'il était votre compagnon dans l'ascension de la Rune, s'est coupé la

gorge l'autre jour. Il allait se marier et avait choisi lui-même une

assez jolie femme. Il a pris la précaution de communier, puis il s'est

couché avec un crucifix dans la main gauche et un rasoir dans la droite

dont il s'est coupé le cou. _Salute a noi._

Hier, j'ai présenté M. Cousin à madame de Montijo. Il me semble qu'ils

se sont plu l'un à l'autre. Il est toujours dans de très bonnes idées,

déplorant les bêtises de ses anciens amis.

Que veut faire M. de Bismark à Biarritz? Il paraît certain qu'il y va.

Les Alsaciens se considèrent comme tous offensés dans la personne du

cuisinier à qui le comte d'Eulembourg a fendu le crâne. Ils font une

pétition au Sénat, qui sera embarrassante. Si nous étions plus jeunes,

cela pourrait devenir sérieux. Je pense que si l'empereur disait quelque

mot aigre à M. de Goltz, de nature à inquiéter les Prussiens, il aurait

un grand succès dans le populaire.

J'ai vu hier M. de Sartiges. Il craint que, aussitôt après l'évacuation,

les Romains et les mazzinistes ne fassent quelque sottise. Selon lui,

tout dépend des élections qui vont avoir lieu et dont l'issue lui paraît

un peu incertaine. Le grand malheur est le manque d'hommes, maladie qui

paraît générale au XIXe siècle.

On dit que l'élection de Walewski sera vivement contestée, et qu'elle a

eu lieu avant qu'il eût donné sa démission de sénateur. L'animal aime

tellement l'argent, qu'il n'a pas donné sa démission, de peur de perdre

ses trente mille francs, s'il n'était pas nommé.

Le comte X..., mort à Rome, cardinal ou je ne sais quoi, a laissé toute

sa fortune à son secrétaire qu'il aimait comme Shakespeare aimait le

comte de Pembroke. Grand ennui de ses sœurs.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous ai mis aux pieds des princesses,

comtesses, etc., etc. Elles vous font leurs remerciements et

compliments.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 59 / 206 题