XL

Paris, 4 mai 1865.

Mon cher Panizzi,

J'ai vu aujourd'hui M. Fould, qui m'a paru en assez bon état et pas trop

mécontent de la marche des choses. Les orléanistes, les républicains, et

surtout les légitimistes, sont encore dans les extases d'admiration pour

le discours de M. Thiers. C'est, disent-ils, le premier homme d'État de

l'Europe. Ce que c'est que la passion. Je ne crois pas qu'il ait jamais

rien dit de plus propre à prouver qu'il est absolument exempt de sens

politique. J'ajouterai que ce n'est pas non plus par le sens moral qu'il

brille.

On m'avait parlé de la santé de lord Palmerston de la même façon que

vous. Lord Cowley dit qu'il n'a qu'une attaque de goutte aux mains et

qu'il ne veut pas se montrer, parce qu'il ne saurait consentir à se

faire faire la barbe par un barbier. Vous savez que les diplomates ne

sont pas comptés parmi les plus véridiques des hommes. Au cas où cette

goutte se prolongerait ou prendrait des proportions alarmantes, qui sera

premier ministre? On m'a dit, mais j'en doute, que la reine avait appelé

lord Clarendon, qui aurait décliné d'accepter la succession et indiqué

lord Stanley.

Ne trouvez-vous pas qu'on fait un peu trop de _fuss_ pour la mort de M.

Lincoln? C'était, après tout, un _first second rate man_, comme disaient

les Yankees, dont probablement vous n'auriez pas voulu pour un employé

du Muséum; mais il valait mieux que la majorité de ses compatriotes, et

il me semble qu'il avait gagné à force de vivre dans les grandes

affaires. Les éloges qu'on en fait au Parlement montrent la peur qu'on a

de l'Amérique; et le résultat qu'on aura obtenu sera de rendre ces

rustres encore plus impertinents et orgueilleux qu'ils ne le sont

naturellement. Croyez qu'il ne se passera pas longtemps avant que

l'Angleterre regrette sa politique au commencement de la guerre civile.

M. Booth et l'autre sont des scélérats bien trempés qui rendraient des

points à Müller. Ed. Childe me dit que, depuis un mois, ce Booth

s'entraînait à tirer des coups de pistolet dans toutes les positions. Il

croit qu'il n'a eu aucune communication avec les gens du Sud; cependant

sa phrase latine: _Sic semper tyrannis!_ est la devise de la Virginie.

Nous verrons probablement de singulières choses avec l'ivrogne qui

succède à Lincoln.

Tout le monde ici me paraît mécontent du voyage de l'empereur en

Algérie. C'est trop risquer pour voir ce qu'il verra. Le plus sage eût

été de laisser faire le maréchal Mac-Mahon, qui est un homme de sens et

très honnête, deux qualités rares par le temps qui court.

Adieu, mon cher Panizzi; j'espère que vous avez votre part du beau temps

qu'il fait ici et que vous êtes fort et allègre. Je voudrais pouvoir en

dire autant.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 44 / 206 题