Paris, 2 octobre 1864.
Mon cher Panizzi,
Comment avez-vous trouvé votre Museum et sa docte poussière, en revenant
de respirer l'air des champs les plus aristocratiques? Vous avez dû
retrouver vos sensations d'écolier, lorsque vous rentriez au collège
après les vacances.
Je compte aller à Madrid et y rester jusqu'au milieu de novembre, puis
m'en revenir à Cannes, où j'ai retenu mon ancienne maison, sans repasser
par Paris, à moins, chose très improbable, qu'on ne me somme de revenir
pour le 15 novembre. Je regrette un peu de manquer à mes habitudes et de
ne pas fêter la sainte de ce jour; mais, d'un autre côté, j'ai besoin de
prendre soin de mes poumons et le dernier séjour a été si triste, que je
n'ai pas le goût de revoir les mêmes choses que vous savez.
Dimanche dernier, je suis allé à Saint-Cloud déjeuner, après avoir
assisté au saint sacrifice de la messe. On m'a demandé de vos nouvelles
comme toujours. Le prince a mal à ses dents de sept ans. Il est,
d'ailleurs, en très bonne condition, ne grandissant pas beaucoup, mais
prenant des muscles. L'impératrice est un peu souffreteuse à Schwalbach,
dont elle se trouve bien, quoiqu'elle ait toujours des vomissements
comme avant son départ.
Ce qu'on dit de contes et de bêtises au sujet de ce voyage est
prodigieux. Ce qui l'est encore davantage, c'est que des gens sérieux et
crus tels croient toutes ces bourdes qu'on débite. On parle entre autres
d'une visite _of her Majesty_ à mademoiselle ***, pour la prier de ne
plus demeurer à Montretout, attendu qu'on était affligé de voir sa
maison des fenêtres de Saint-Cloud.
Il paraît qu'il y a eu répression assez rude à Turin. Cent soixante
personnes ont été tuées dont cinq soldats. Les rues sont droites, et les
balles coniques vont loin. Il semble, d'ailleurs, que le ministère a été
fort imprudent dans toute l'affaire et n'a rien fait pour éviter
l'émeute en préparant un peu les esprits. A ce qu'il me semble, il n'y a
que les exagérés des deux camps qui se plaignent du traité. Je crois
qu'en l'exécutant de bonne foi, on rendra la place intenable pour le
pape, qui, d'ailleurs, mourra probablement avant le terme fixé.
Les changements ministériels qu'on attendait n'auront pas lieu. Drouyn
de l'Huys a fait galamment le sacrifice de ses anciennes opinions, et il
n'y a plus lieu de lui faire la guerre. Je ne sais quand la session
commencera, probablement vers le mois de février. Elle s'annonce mieux
que la précédente qui pourtant n'a pas été mauvaise. Thiers est devenu à
peu près républicain, vraisemblablement parce qu'il espère être nommé
président à son tour. Je le regarde comme enfourné dans une voie
déplorable dont il ne sortira plus que par une catastrophe.
Un certain M. X., très connu à Paris, a été surpris l'autre jour avec
des gamins habillés les uns en femmes, les autres en abbés, il y en
avait un en évêque. On dit qu'il a pris la fuite.
Adieu, mon cher Panizzi; je vous écrirai encore une fois avant de me
mettre en route.